lundi 26 septembre 2016

Anquetil tout seul au Studio Hébertot

Je suis allée voir Anquetil tout seul au Studio Hébertot, une pièce écrite d'après le livre éponyme de Paul Fournel, publié aux Editions du Seuil / Editions Points.

Roland Guenoun signe à la fois l'adaptation et la mise en scène. Comme le narrateur (Stéphane Olivié Bisson) je ne peux pas penser à Jacques Anquetil autrement que vêtu d'un maillot jaune.

A voir les images d'archives défiler sur le rideau de scène pendant que le public s'installe je me dis que le vélo va être le roi de la soirée et je me demande soudainement pourquoi cet engin est surnommé la petite reine.

La scénographie conçue par Marc Thiébault est efficace. Ce n'est pas facile de créer un décor dans un espace aussi restreint et il a très bien réussi à restituer l'ambiance des années soixante.

J'avoue que la première image d'Anquetil pédalant de dos m'avait un peu alertée. J'avais été influencée par une critique regrettant que Matila Malliarakis passe toute la soirée sur son vélo et je craignais que le comédien récite son texte sur le devant de la scène sans bouger. Ce n'est pas du tout cela et on ne s'ennuie pas une seconde.

Marc Thiébault a commencé sa carrière comme scénographe et designer, avant de travailler dans l’industrie du cinéma et de la télévision. Plusieurs fois récompensés il est aussi collaborateur du célèbre photographe français Gérard Rancinan pour lequel il conçoit des décors photos et des scénographies d’exposition. Rien d'étonnant à ce que la photo ait une place particulière dans le dispositif d'Anquetil tout seul.

Cet emploi est d'autant plus justifié que le coureur cycliste était un homme d'image. On a tous en tête le souvenir de son visage, avec son demi-sourire et ses cheveux blonds coiffés en arrière. Matila Malliarakis l'incarne à la perfection, et la performance physique est aussi à saluer parce qu'il ne se contente pas de "jouer". Il ne fait pas semblant quand il pédale ...

Le récit de Paul Fournel est celui de sa passion pour Anquetil, cet immense champion populaire qui, paradoxe étonnant, était admiré mais mal aimé du public. Son travail permet de percer le mystère et la part d’ombre de ce personnage hors norme, sulfureux, rebelle, transgressif, qui s’est affranchi des lois du sport comme de celles de la morale commune aux autres hommes.

Le spectacle est le tissage entre des épisodes connus du grand public, des confidences et des analyses que nous relatent les personnes qui ont gravité dans son orbite comme Geminiani son mentor, Darrigade son fidèle équipier, Poulidor le soit disant ennemi juré que la presse et le public avaient dressé contre lui, tous interprété par Stéphane Olivié Bisson qui parvient à trouver le ton juste pour chacun d'entre eux.

A propos de Poulidor il faut savoir qu'ils ne se détestaient pas loin de là. Anquetil l'avait soutenu quand il a eu un contrôle positif au dopage et c'est avec lui qu'il a partagé un de ses derniers déjeuners, alors qu'il était terrassé par un cancer foudroyant.

Clémentine Lebocey est mutine à souhait, évoquant Marilyn à l'instar de celle qui fut sa femme et sa complice, sur les pistes (elle a eu sa part dans le dopage) comme dans sa vie intime (la fin du spectacle est à ce titre assez stupéfiante, et pourtant authentique). Son épouse ne le quittait pas, jouant le rôle de chauffeur sur les critériums étant même parfois quasi manager.

Certains trouveront que Paul Fournel est allé un peu loin. Pourtant il y a d'autres scandales dont il ne se fait pas l'écho et l'image du sportif est aussi respectueuse que possible. En tout cas l'interprétation du trio permet au spectateur d'être lui aussi "dans la roue" de cet homme qui a du être un modèle pour beaucoup de jeunes hommes mais qui était aussi une énigme.

Ensemble ils démystifient ce qu'Anquetil lui-même qualifiait de sport de bûcheron. Apprendre qu'il est allé jusqu'à rouler 2500 km en 9 jours donne une autre valeur à ses performances. On comprend la douleur qu'il a du ressentir : je souffre tant qu'il n'est pas possible que les autres (concurrents) tiennent le coup. On admet mieux sa sensibilité aux gains financiers. Plusieurs de ses paroles prennent un sens insoupçonnable :
Je n'aime pas le vélo. Le vélo m'aime.
Rouler en peloton me démoralise. Je n'aime pas les coureurs en troupeau.
La solitude est mon royaume.
Je fais un métier de chien.
Je ne suis pas superstitieux, cela porte malheur.
Quand une loi est indigne (l'interdiction de dopage par exemple) on est toujours au-dessus.
Impossible n'est pas Anquetil.
Et pourtant il aura un regret, celui de n'avoir jamais gagné un championnat du monde et de n'avoir donc jamais porté le maillot arc-en-ciel. Il arrête à 35 ans en ayant toujours refusé de rendre des comptes à qui que ce soit.

La suite de sa vie est aussi étonnante et si l'on ne savait pas que c'est exact on pourrait estimer que Paul Fournel a beaucoup (trop) d'imagination.

Son désir d'enfant est au moins aussi fort que son souhait d'être un champion. Sa femme ne peut plus avoir d'enfant. une autre solution sera trouvée, totalement hors normes. Il aura un bébé avec sa belle-fille, puis des années plus tard avec l'épouse de son beau-fils. Au nom de l'amour dira la famille unie jusqu'au bout.

Il ne fait aucun doute qu'Anquetil est un personnage qui a sa place parmi les figures légendaires. Et ce spectacle le démontre brillamment.

Anquetil tout seul
de Paul Fournel publié aux Editions du Seuil
Adaptation théâtrale et mise en scèbe : Roland Guénoun
Avec Matila Malliarakis, Clémentine Lebocey,  Stéphane Olivié Bisson
Scénographie : Marc Thiebault
Vidéo : Léonard
Musique : Nicolas Jorelle
Lumières :  Laurent Béal
Son : Yoann Pérez
Costumes : Lucie Gardie
Depuis le 6 septembre
Du mardi au samedi 19 h, le dimanche à 17 h
Au Studio Hébertot
78 bis Boulevard des Batignolles 75017 Paris 

dimanche 25 septembre 2016

Le syndrome de la vitre étoilée de Sophie Adriansen

Le syndrome de la vitre étoilée est annoncé comme un roman mais le livre tient plutôt du journal, même s'il n'est pas rigoureusement autobiographique et que les dates ne sont pas le fil conducteur de la narration.

Sophie Adriansen explique très vite le choix du titre (p. 11) : La vitre étoilée, c'est celle du flipper qui, sous les coups des joueurs frustrés d'avoir laissé échapper la bille, se brise sans se disloquer. Les fissures lui confèrent un aspect céleste. C'est quand tout est brisé à l'intérieur alors qu'à l'extérieur tout semble tenir. On peut même trouver ça joli. Après généralement, ça fait tilt.

C'est le yoga qui lui permettra de toucher (p. 234) tous les bumpers, de faire s'évanouir toutes les cibles tombantes. Pour que ça sonne et ça clignote à tout rompre. Le compteur de points s'emballe. Jackpot.

Quelques autres autres clés figurent au début de l'ouvrage. La référence à Martin Winckler, immense médecin et auteur du Choeur des Femmes (que nous avions découvert Sophie et moi lorsque nous étions jurés du Grand Prix des Lectrices de ELLE), et qui a depuis écrit En souvenir d'André sur le thème délicat de la fin de vie. Son analyse de la série du Dr House n'est pas moins passionnante.

Citer ce praticien, aujourd'hui installé au Québec, témoigne d'un regard particulier sur la relation médecin-patient. Les points d'accord entre Sophie et moi à ce titre sont nombreux.

Enfin la couverture réalisé par Mélanie, talentueuse graphiste Chez Gertrud évoque artistiquement et avec pudeur l'attente d'enfant dans un couple.

Ce livre parle de désir d'enfant et de procréation, naturelle ou assistée. Mais c'est avant tout une histoire de renaissance. En commençant par devenir le personnage principal de sa propre vie (p. 252).

Sophie a glissé (évidemment) des éléments vécus (trop drôles les quelques lignes sur les grandes jambes ... p. 245) et revendique clairement l'autofiction, ce qui ajoute de la force à la démonstration. Si elle n'a pas fait de travail d'enquête préalable à l'écriture il est probable que le sujet va donner lieu à une suite parce qu'il résonne intimement dans l'histoire de beaucoup de femmes et provoque des confidences.

Tomber enceinte (l'expression n'est pas des plus élégantes comme le souligne Sophie dans une page récapitulative assez amusante) est une catastrophe dans la vie de certaines femmes. Mais il faut savoir qu'un couple sur cinq rencontre des difficultés pour avoir un enfant. Le parcours du combattant est un parcours de combattante car c'est toujours la femme qui est traitée même si l'infertilité est masculine. Outre les désagréments des traitements, les conséquences à long terme sont souvent catastrophiques, comme la multiplication des cancers hormono-dépendants. Bien entendu le "corps" médical est muet à ce titre, tirant gloire de l'arrivée d'un bébé Amandine ...

Je ne dis pas que la PMA est inhumaine, quoique ... Il y a une grande marge de progression à faire en terme de progrès sur le plan de l'accompagnement psychologique, réduit à zéro encore aujourd'hui (peut-être même plus que dans les années 90).

La question du pouvoir de l'esprit sur le corps est au centre du "roman". Rien d'étonnant à ce que le yoga prenne une place si importante dans la seconde moitié du livre.

L'ouvrage est original. Les niveaux de lecture sont multiples. Une histoire se déroule au fil des chapitres intitulés "maintenant". Entre temps Sophie aura intercalé des citations prélevées dans des livres, des films ou des chansons, dont elle donnera les références à la fin (p. 349).  Plusieurs émanent  sans surprise du livre de Julie Bonnie, Chambre 2. J'ai adoré retrouver cette phrase de Louis Aragon : je suis pleine du silence assourdissant d'aimer.

On y découvre si on est de nature fidèle ... ou pas (p. 172). On peut comparer des listes. Celle des expressions avec tomber (comme tomber enceinte ... p. 216) avec celles qui signifient être enceinte (p. 109).

Elle m'a donné envie de découvrir la cuisine tibétaine, sans me convaincre sur le yoga parce que je sais (hélas) que je n'ai pas le don pour. Sophie a l'art de l'analyse et on a toujours à gagner quelque chose à la lire. Un exemple (p. 255) : Réaliser ne veut pas dire admettre ni accepter. Mais réaliser est la première étape.

J'ai chroniqué presque tous les livres de Sophie Adriansen. Celui-ci est sans nul doute le plus particulier et il mérite d'être dégusté plusieurs fois.

Le syndrome de la vitre étoilée de Sophie Adriansen, Fleuve éditions, en librairie le 25 Août 2016                  

samedi 24 septembre 2016

La Louve de Daniel Colas

Les pièces historiques peuvent rebuter. La Louve séduira. Parce que c'est avant tout une comédie de moeurs sur une période dont on n'a retenu que la fameuse date de 1515 marquant la bataille de Marignan.

On l'associe sans doute aussi à l'ascension de François 1er en ouvrant la période flamboyante de la Renaissance. Une fois dit cela il est probable que ce soit le trou noir pour la plupart des français.

Les amateurs de cuisine savent peut-être aussi que c'est l'époque où on a introduit l'usage de la fourchette à la Cour. On mangeait jusque là avec les doigts ou une cuillère. Pour en finir avec la cuisine, je vous apprendrai peut-être que c'est à la Reine Claude (l'épouse de François 1er) que l'on doit de pouvoir déguster ces fameuses prunes vertes auxquelles elle a donné son nom.

Ce spectacle n'est pas un cours d'histoire et pourtant on retient qu'il s'en est fallu de peu pour le trône de France échappe à François qui à force de séduire toutes les femmes de son entourage aurait pu se faire rafler le trône par son propre fils ... s'il avait séduit la Reine Marie, très jeune épousée de Louis XII. Sa mère Louise, à qui le surnom de Louve va comme un gant, avait une ambition sans borne et elle a veillé personnellement à contrôler les passions amoureuses de son fils afin que ses plans ne soient pas contrariés.

C'est sa personnalité qui a inspiré Daniel Colas. Il a écrit une pièce juste sur le plan historique mais très drôle, par la vitalité des dialogues, et par une mise en scène juste appuyée. L'auteur n'en est pas à son coup d'essai : il avait l'an dernier proposé une autre pièce historique, Un certain Charles Spencer Chaplin, qui fut jouée la saison dernière au Théâtre Montparnasse, avec dans la distribution Béatrice Agenin et Adrien Melin que l'on retrouve pour la Louve.
L'intrigue est très claire est fort amusante malgré un comique de répétition dont est victime le conseiller secrètement amoureux de Louise de Savoie, malmené par François 1er. Yvan Garouel assume néanmoins le rôle avec drôlerie. Et voir se déhancher Maud Baecker pour mimer la boiterie de la Reine Claude n'est pas du meilleur effet. Pas plus que l'idée du miroir en toile de fond pour symboliser le reflet des désirs et des passions. Jean Haas nous a habitué à plus de créativité.

Une fois ces bémols entendus on peut se satisfaire de l'excellence de jeu des acteurs et se laisser porter par des dialogues fort bien écrits, respectueux de la vérité historique mais intelligemment distrayants. 
La Louve de Daniel Colas
Mise en scène Daniel Colas
Assistante à la mise en scène Victoire Berger-Perrin
Décor Jean Haas
Costumes Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières Kevin Daufresne
Musique Sylvain Meyniac
Avec Béatrice Agenin (Louise de Savoie, la Louve), Gaël Giraudeau (François 1er), Coralie Audret (la Reine Marie), Maud Baecker (la Reine Claude), Yvan Garouel (le conseiller), Adrien Melin (Suffolk), Patrick Raynal (Louis XII)
A partir du 2 septembre 2016
Théâtre La Bruyère 5, rue La Bruyère 75009 Paris
Du mardi au samedi à 21h - matinée samedi à 16h, dimanche 15h30

Les photos sont de Laurencine Lot

vendredi 23 septembre 2016

Chambelland, boulangerie ... mais aussi pâtisserie !

On commence à nous présenter des gâteaux de fête dans la perspective de Noël et de la saint Sylvestre. J'en ai déjà goûté mais je trouve le sujet un peu prématuré alors que nous avons ces jours-ci quelques superbes après-midis.

Vous devez avoir encore envie de flâner en terrasse. Il y a un petit coin de Paris qu'on appelle Popincourt, et qui ressemble à une place de village, où s'attabler en extérieur pour savourer une pâtisserie est devenu trsè tentant. cela se passe exactement au 14 rue Ternaux dans le 11ème arrondissement.

L'endroit s'appelle Chambellan et coté dessert j'y ai dégusté une tarte au citron, avec un appareil crémeux sur fond de pâte sablée, ni trop acide ni trop sucré, très léger, surmonté d'une meringue aérienne. Pas de gluten dans les assiettes et c'est rudement bon !
La boulangerie a fait le le pari de panifier des recettes exclusives à base de farine de riz et autres céréales naturellement sans gluten. Toutes les matières premières sont non-traitées après récolte ou issues de l’agriculture biologique. Les céréales utilisées sont naturellement sans gluten et écrasées par les boulangers eux-mêmes depuis mai 2014 dans leur propre moulin, installé en Haute-Provence, à proximité de leurs producteurs. Cela va de soi mais toute la gamme Chambelland est pétrie et cuite dans leur fournil.

Les deux créateurs, Nathaniel Doboin et Thomas Teffri-Chambelland, n'aiment pas qu'on parle d'eux en pointant qu'ils font du pain "sans" gluten. Ils préfèrent une vision positive insistant sur leurs points forts. En particulier la recherche d'un riz optimal.
On ne trouve pas de baguette ni de miche dans leur boulangerie. Tout est moulé dans des plaques à la manière de gâteaux de forme rectangle et le client fait couper la part correspondant à son appétit.
Beaucoup de pains aux graines, et mêmes aux fruits, à la texture dense, un peu humide. On propose même des sandwichs avec à l'heure du déjeuner. Il faut tester ... d'autant que, j'allais oublier de vous le dire : ils font aussi des gâteaux de fêtes, mais sur réservation au moins deux jours à l'avance.
Chambelland
14 rue Ternaux 75011 Paris
Ouverture du mardi au dimanche de 9h à 20h
01 43 55 07 30

jeudi 22 septembre 2016

Nos âmes la nuit de Kent Haruf chez Robert Laffont

Kent Haruf est décédé en 2014 quelques mois après la publication du roman et Nos âmes la nuit a presque valeur de message. Pour résumer à l'extrême les sentiments ont une infinité de nuances et il n'y a pas d'âge pour aimer et être aimé.

Il nous offre un roman lumineux d'une très grande délicatesse où la pudeur n'est jamais conformiste.

L'histoire se passe dans l'Amérique profonde et refermée sur elle-même où le qu'en dira-t-on peut être paralysant. Nous sommes dans la petite ville de Holt, Colorado. Addie, septuagénaire, veuve depuis des décennies, fait une étrange proposition à son voisin, Louis, également veuf et comme elle vivant seul : voudrait-il bien passer de temps à autre la nuit avec elle, pour parler et se tenir compagnie ? La solitude est parfois si dure... 

Louis se rendra régulièrement chez Addie. Ainsi débute une très belle histoire, lente et paisible, composée de confidences chuchotées dans la nuit, de mots de réconfort et d'encouragement. Ensemble ils cultivent le bonheur tout simple de vieillir ensemble.

Le petit-fils d'Addie arrive dans le ménage avec ses angoisses de petit garçon tiraillé par la mésentente de ses parents. Louis apprivoise et apaise l'enfant qui renait dans ce foyer heureux. Jusqu'à ce que le père du garçonnet mette leur mode de vie en cause.

Kent Haruf raconte aussi les ravages que laisse au sein d'un couple une indifférence polie et néanmoins invisible aux yeux de la société. Les confidences d'Addie sont poignantes quand elle dit en parlant de son mari : oui j'ai pris soin de lui. je ne sais pas ce que j'aurais pu faire d'autre. Nous avions eu cette longue existence conjointe, même si elle n'avait été bonne ni pour l'un ni pour l'autre. Voilà quelle a été notre histoire. (p. 108)

Il décrit très bien la prude Amérique soucieuse de l'entretien de ses pelouses et du respect des rituels sociaux. Il fait vivre avec autant d'intensité les gestes du quotidien ou un pique-nique au bord de l'eau en nous faisant partager quelques heures d'une intensité parfaite (p. 110).

Une des originalités de son style est d'insérer les dialogues sans prévenir de cette parole par un tiret, ce qui a pour effet de placer le lecteur au plus près des personnages, comme en témoigne cet extrait (p. 95) :

On dirait que, comme pour moi, la vie n'a pas très bien tourné pour toi, en tout cas pas comme on l'espérait, dit-il.
Sauf qu'elle me parait douce aujourd'hui, en cet instant.
Plus douce que je ne mérite, en tout état de cause.
Oh mais si, tu mérites d'être heureux. Tu ne crois pas ?

Le roman se lit vite, trop vite. On quitte Addie et Louis à regret en se murmurant qu'ils ont raison de nous alerter : le bonheur n'attend pas à demain.

Ils m'ont donné envie de découvrir très vite Le Chant des plaines dont on m'a dit que c'était le grand succès international de Kent Haruf, (Robert Laffont, collection "Pavillons", en 2001).

Nos âmes la nuit de Kent Haruf, traduction de Anouk Neuhoff chez Robert Laffont, en librairie depuis le 1er septembre 2016

mercredi 21 septembre 2016

Le silence de Molière

Le Silence de Molière a été créé au au Théâtre Liberté de Toulon en mars dernier. En nous la proposant à la Tempête (alors que l'Ecole des femmes est jouée dans la grande salle), Philippe Adrien nous invite dans le secret de la vie d'Esprit-Madeleine Poquelin qui était l'unique fille de Molière, née en 1665 de son mariage avec l’actrice Armande Béjart et morte à l’âge de cinquante-huit ans, en 1723.

Marc Paquien, le metteur en scène, souligne que si son existence fut bien réelle, on sait très peu de choses sur elle, sinon qu’elle choisit de fuir la scène, d’échapper à son destin pour se murer dans la solitude et un étrange silence.

Dans cet entretien imaginé en 1975 par Giovanni Macchia, elle devient à son tour un personnage, s’extirpe à son corps défendant de ce silence qui la protégeait, pour nous faire découvrir son aversion et son amour du théâtre, comme une pierre brûlante qu’elle aurait gardée en son sein. En revenant ainsi sur les chemins de ses jeunes années, elle laisse surgir les fantômes, et nous ramène dans l’enfance d’une passion.

Il faut rappeler que ses parents se sont mariés en 1662, l'année même de la création de l'Ecole des femmes, que son père avait été l'amant de sa grand-mère et que des mauvaises langues ont propagé l'idée qu'il avait épousé sa propre fille.

Elle n'a jamais pu en parler avec son père puisqu'il est mort quand elle n'avait que 8 ans, en 1673 (à la quatrième représentation du Malade imaginaire dont elle refusa de jouer le rôle de Louison qu'il avait écrit spécialement pour elle). Armande Béjart meurt en 1700 et Esprit-Madeleine en 1723 à l’âge de cinquante-huit ans.

Etre une fille, et de surcroit la fille de Molière ne devait pas être facile à assumer il y a trois siècles. Rien d'étonnant à ce qu'elle se soit tue, surtout lorsqu'elle appris l'atmosphère de scandale qui entourait sa conception. Le sujet est néanmoins hautement théâtral et on comprend l'intérêt de Giovanni Macchia à tracer un portrait de Madeleine à travers la  fiction d’une conversation avec un interviewer imaginaire, portrait dessiné d’après nature pour ce qui est des éléments extérieurs qui le constituent, en grande partie authentiques, et dans laquelle est naturellement libre l’interprétation du personnage, de ce personnage qui n’avait pas trouvé à se réaliser.
Si le rôle de l'interrogateur (Loïc Mobihanm'a semblé demeurer sur la réserve, la voix off de Michel Bouquet a le caractère magique qu'on lui connait, quand bien même sort-elle d'un poste radio moderne, lorsqu'il s'exprime au nom d'Esprit-Madeleine, disant pour elle combien le monde de son enfance appartient aux choses lointaines (...). Je n'ai aucune envie de revenir en arrière. La vie est une sinistre rigolade.

C'est pourtant ce qu'elle fera sous nos yeux. Esprit-Madeleine est incarnée (car elle fait bien plus qu'interpréter un rôle) par Ariane Ascaride qui lui prête les pensées écrites par l'auteur italien dont on connait la fascination pour Stendhal.

Ce silence ne me dispense pas de remords. Je suis responsable de n'avoir rien fait. Je n'ai pas assez aimé mon père. Je l'ai peu défendu après sa mort. Je ne suis pas actrice, et alors !

Après avoir évoqué l'amnésie qui suivi l'enterrement de son père la comédienne se dépouille de sa robe blanche et apparait désormais derrière la fenêtre. Je suis toujours si seule ... Ni Oedipe, ni Electre, comprenez pourquoi je suis restée si solitaire, si obscure, si mesquine peut-être, submergée par les ombres des autres.

Le soir où a eu lieu la présentation de saison de la Tempête, Ariane Ascaride a dit combien ce texte résonnait très fortement en elle, peut-être parce qu'elle a commencé à travailler sur scène à 8 ans. Elle a reçu un premier prix d'interprétation à 10 ans. Elle donne dans ce rôle le meilleur d'elle-même faisant vivre avec intensité un personnage qui devient réel sous nos yeux.
C'est un spectacle qu'il ne faut pas manquer dès lors qu'on aime le théâtre ... et sa magie.

Le silence de Molière
Conversation imaginaire avec la fille de Molière de Giovanni Macchia
Traduction Jean-Paul Manganaro et Camille Dumoulié (éditions Desjonquières)
Mise en scène Marc Paquien
Avec Ariane Ascaride, Loïc Mobihan et la voix de Michel Bouquet
Du 16 Septembre au 16 Octobre 2016
au Théâtre de la Tempête - salle Copi
Route du Champ de Manoeuvre - 75012 Paris
du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de Pascal Victor.

mardi 20 septembre 2016

3000 nuits reçoit le Prix de la jeunesse et le Prix des femmes au festival Paysages de cinéastes

Le film de Mai Masri, 3000 nuits, avec Maisa Abd Elhadi, Nadera Omran, Abeer Haddad & Zais Qoda, a beaucoup remué les festivaliers.

L'injustice de la condamnation d'une femme à 8 ans de prison au motif qu'elle est venue en aide à un palestinien blessé est révoltante.

Layal est une jeune palestinienne et on assiste dans les premières minutes à son arrestation musclée à Naplouse en 1980. Elle est incarcérée dans une prison israélienne hautement sécurisée où elle donnera naissance à un bébé garçon.

Luttant pour survivre et élever son nouveau-né derrière les barreaux, elle est tiraillée entre son instinct de mère et les décisions difficiles qu’elle doit prendre. De nombreux plans montre les dessins qu'elle grave sur le mur avec l'enfant et à la fin on remarquera le mur décoré alors que son fils est parti depuis longtemps. Elle trouve dans sa relation avec les autres prisonnières, palestiniennes et israéliennes, l'espace et le temps nécessaires pour réfléchir, s'assumer et devenir une jeune femme.

Le film est essentiellement interprété par des femmes. C'est la première oeuvre de fiction de la réalisatrice qui jusque là avait fait des documentaires. C'est un hommage aux 700 000 détenus depuis 1948 dans des prisons israéliennes.

D'autres films étaient en compétition, tous d'un niveau élevé. Tanna, qui a fait l'unanimité pour recevoir le Grand Prix.

Et puis aussi Harmonium, film japonais de Koji Fukada qui oscille entre les genres fantastique et policier.

Wolf and Sheep, un premier film d'une jeune réalisatrice afghane, Shahrbanoo Sadat, assez comparable à Tanna, par trois aspects : la force des paysages, la puissance du surnaturel et le poids des coutumes, notamment en matière de mariage. Le seul reproche que je lui ferais se résume à la question de savoir quels sont les loups dont elle parle. On s'interroge à propos du message.

Swagger, d'Olivier Babinet est un film de fiction documentaire dressant le portrait d'une dizaine de collégiens d'Aulnay-sous-Bois. La Tour eiffel se profile au loin et des lapins s'ébattent sur les pelouses mais les dialogues (écrits) font froid dans le dos parfois :

- Les français d'origine française n'aiment pas vivre ici.
- On peut se faire tirer dessus car tout le monde a des armes.
- Je connais pas un seul français de souche, et c'est quoi de souche ?
- Ça me fait bizarre de voir des Blancs quand je vais à Paris.
- Les Blancs, on n'est pas de la même culture.
- J'arriverais pas à imaginer que ma copine soit française. On ne peut pas vivre ensemble.
- Le renvoi au bled c'est la honte parce que là-bas la vie est très stricte. On ne discute pas.

Plusieurs plans évoquent l'univers de Tati ou de Charlie Chaplin (les Temps modernes). Le principe de présenter des portraits de jeunes issus des divers univers dits "de la diversité" est intéressant mais il est caricatural et on espère que le trait est forcé.

Peut d'entre eux sont touchants. Emerge un jeune né à Pondichéry pour qui avoir des papiers c'est quelque chose de grand et qui se sent devenir le modèle de la famille. Cet autre jeune homme se voyant styliste est également émouvant.

Diamond Island de Davy Chou, coloré et acidulé, témoigne de la volonté de créer un endroit artificiel mais paradisiaque pour des Cambodgiens ultra riches.

Le festival aura permis de faire des découvertes inattendues, fidèle à son esprit.

lundi 19 septembre 2016

Palmarès 2016 du festival Paysages de Cinéastes : Tanna reçoit le Grand Prix

Le festival s'est achevé samedi avec la projection en avant-première du très beau dernier film de Xavier Dolan, Juste la fin du monde.

Auparavant on nous avait donné les noms des films qui avaient remporté un Prix. Celui qui reçu le Grand Prix du jury est Tanna, un film  tourné en 2015 par Martin Butler et Bentley Dean au Vanuatu,  dans une des plus grandes îles de l’archipel du Vanuatu. Tanna, qui est âgée de plus de 3 millions d’années.

Sous des aspects qui tiennent à la fois du documentaire et du conte, les réalisateurs racontent l’histoire vraie d'un amour contrarié entre une jeune fille et un homme qui bouleversa la vie des habitants et fit réviser la constitution de leur pays où jusque là les mariages étaient systématiquement des unions arrangées afin de maintenir une forme de paix entre plusieurs clans rivaux.
Le casting a choisi des acteurs non professionnels, Marie Wawa, Mungau Dain, Marceline Rofit, Chef Charlie Kahla..., tous remarquables d'authenticité sans pourtant laisser le doute possible. Nous sommes bien dans l'univers du cinéma et pas du documentaire. La nature a cependant une importance capitale et on comprend le rôle qu'elle joue sur les relations humaines.

On sait finalement peu de choses de la vie des aborigènes et même si ce drame évoque Roméo et Juliette (mais l'histoire est malheureusement authentique) il est d'une force inhabituelle.

Les mouvements de camera sont respectueux des populations qui semblent avoir oublié qu'elles sont constamment filmées mais l'organisation des plans permet de restituer les deux versants de la vie : la réalité quotidienne comme la vie spirituelle.

Le film a été projeté au festival sans aucune explication préalable et nous avons tous été séduits par le propos, nous demandant en même temps si notre point de vue était personnel.

C'est avec joie que j'ai appris depuis que ce film a été doublement primé aussi à la Mostra de Venise en recevant le Prix du Public et celui de la Meilleure Photographie. Il a aussi été remarqué au BFI London Film Festivalet au festival de Zaghreb.

Il ne faut pas le manquer quand il passera dans votre ville. C'est une superbe leçon de vie.

dimanche 18 septembre 2016

Face à la mer de Françoise Bourdin chez Belfond

Quand nous avions abordé le thème de son prochain livre, au moment de la sortie de La Promesse de l'océan, Françoise Bourdin m'avait annoncé que le personnage principal était victime d'un burn-out. Elle tient beaucoup à écrire en étant en prise directe avec les réalités contemporaines et elle a voulu explorer les ressorts de ce qu'on annonce comme le mal du siècle.

Je salue ce principe tout comme sa manière de situer ses romans dans un environnement géographique bien défini. La promesse de l'océan m'avait donné envie d'aller à Erquy, ce que j'ai d'ailleurs eu l'occasion de faire peu de temps après avoir terminé le livre. Cette fois elle suscite un vif intérêt pour Manhattan-sur-Mer (comme l'appelle l'écrivain Christophe Ono-dit-Biot) à savoir Le Havre dont j'ignorais l'inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2005.

J'avais de la cité une image assez négative, comme pour toutes ces villes reconstruites avec une symétrie glaciale après les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale. Et voilà que je me verrais bien scruter l'église Saint-Joseph qui me semble avoir été inspirée par l'Empire State building. Fruit de la collaboration avec l'artiste verrier, Marguerite Huré, elle s'élève majestueusement en bordure d'océan comme un phare culminant à 107 mètres.

C'est à Auguste Perret que l'on doit la reconstruction de la ville et on peut même visiter un appartement-témoin d'époque années cinquante au premier étage du 186 boulevard Clemenceau. Sur ce même boulevard on découvrira une des premières collections impressionnistes de France (Boudin, Monet, Renoir, Sisley, Pissarro, Degas ...) au MuMa, dans une architecture moderne laissant pénétrer la lumière naturelle de l’estuaire. Il faut savoir que Monet a peint au Havre Impression de Soleil levant qui a donné son nom au mouvement pictural. Raoul Dufy a aussi puisé une forte inspiration dans cette ville.

Je m'étonne de n'avoir jamais assisté à une première au Volcan (que je cite régulièrement dans mes chroniques théâtrales et dont Françoise Bourdin m'apprend le surnom de "pot de yaourt" ). D’abord Maison de la Culture (la première créée par André Malraux en 1961), ce bâtiment conçu par l'architecte brésilien Oscar Niemeyer est aujourd’hui une des plus importantes scènes nationales en France.

Le Havre a séduit de nombreux cinéastes (comme Aki Kaurismäki ) et beaucoup d'écrivains y ont planté leur décor. Une promenade littéraire, inaugurée en septembre 2014, atteste de cette inspiration artistique de Linda Lê à Maylis de Kerangal, en passant par Julia Deck.

Je flânerais volontiers dans les Jardins Suspendus et je me sens prête à aller boire un verre à Sainte-Adresse dans ce café joliment nommé Au Bout du monde (p. 49) et qui existe dans la réalité. On peut faire confiance à Françoise. Elle a toujours de bonnes recommandations à faire.

Face à la mer n'est pas un guide touristique. C'est un (vrai) roman qui a toutes les qualités qu'on aime chez cette auteure populaire (ce n'est pas ironique de ma part) : un sujet qui interroge, des personnages au caractère bien trempé mais qui se trouvent à un tournant de leur vie, une famille un peu compliquée, un décor qui a un rôle à jouer.
Mathieu tient une librairie indépendante depuis plus de vingt ans. Il a consacré sa vie à son entreprise, et le succès est là. Un divorce l'a empêché de voir grandir sa fille, Angélique. Mais sa fille est de retour depuis quelque temps et c'est elle d'ailleurs qui intervient quand son père décide de tout plaquer. Malgré sa jeunesse et son manque d'expérience, elle décide de veiller sur la librairie et de motiver chaque jour les employés, quitte à négliger ses études.
Déprimé, apathique, Mathieu a trouvé refuge à Sainte-Adresse, dans la maison de son vieil ami César qui vient de mourir et qu'il a acquise en viager. Tess, sa compagne amoureuse est impuissante à l'aider. Son ex-femme, comme ses quatre frères, ne comprennent pas les raisons de sa crise. Tandis que Mathieu tente de trouver dans son passé l'origine du mal qui l'anéantit, les cousins de César débarquent d'Afrique du Sud, bien décidés à récupérer l'héritage dont ils s'estiment spoliés.
Françoise Bourdin nous a habitué à mettre en lumière un métier. Cette fois c'est celui de libraire, dont elle ne cache pas les faiblesses, consécutivement à la progression des ventes en ligne. Elle en révèle les contraintes économiques mais sans occulter l'angle de la passion et du partage, qui sont des conditions nécessaires pour arriver à tenir face à la concurrence.

A l'instar de Marc Welinski dans Sortie de piste, elle laisse Mathieu s'adresser régulièrement en pensée et même à voix haute à un ami décédé, comme si son âme bienveillante était disposée à lui venir en aide. le thème de l'au-delà semble devenir récurrent.

Dès les premières pages Françoise Bourdin donne une clé pour expliquer la subite dépression de Mathieu, un libraire dont les affaires sont pourtant prospères et dont la petite amie est une adorable jeune femme : il a toujours senti que sa mère ne l'aimait guère et aurait compensé ce déficit par une hyperactivité dont le but aurait été de prouver sa valeur.

J'ai apprécié cette lecture mais je n'ai pas été totalement convaincue par l'analyse du burn-out. Je suis d'accord avec elle quand elle souligne que même les plus forts sont des candidats potentiels. J'approuve aussi qu'elle pointe la grosse incompréhension de l'entourage qui attribue la manifestation à un excès de travail alors que ce n'est qu'un déclencheur.

De là à conclure que la racine est à débusquer dans l'enfance comme si la cause ne pouvait qu'être interne il y a un énorme pas que je ne franchis pas. Et puis il me semble qu'après être descendu très bas au fond du trou Mathieu s'en sort finalement assez vite en repartant de plus belle, ce qui empêche qu'on se projette sur lui. Ce n'est qu'un homme de papier, je l'avais un instant oublié ... ce qu'on peut voir comme une forme d'hommage à l'écriture.

Face à la mer de Françoise Bourdin chez Belfond, en librairie le 15 septembre 2016

samedi 17 septembre 2016

Juste la fin du monde

Que celui qui n'a jamais mis à distances les confidences d'un proche en lui disant que ce n'était pas la fin du monde lève le doigt. On a tous prononcé cette phrase avec ironie ou tendresse, c'est selon.

Même Louis (Gaspard Ulliel) le murmure dans la bande-annonce : ce n'est qu'un déjeuner en famille, c'est pas la fin du monde.

En sortant de la projection du film de Xavier Dolan on n'osera plus faire un tel rapprochement. Cette fois la révélation (qui ne sera peut-être même pas proclamée à haute voix) annonce bel et bien une fin, Juste la fin du monde pour Louis.

A partir de la pièce éponyme de Jean-Luc Lagarce,  écrite en 1990, qui se passe quelque part, il y a quelque temps déjà (nous n'en saurons pas davantage) le réalisateur québécois a conçu un film à la fois très personnel et pourtant respectueux de l'esprit du texte.

On pourrait croire que l'essentiel est révélé en voix off par le personnage de Louis qui indique qu'il est revenu sur ses pas après douze ans d'absence pour annoncer lui-même sa mort prochaine et donner aux autres une dernière fois l'illusion d'être son propre maitre. Voyons comment cela va se passer ajoute-t-il avec une pointe de malice.

La réponse est : "mal", cela se passera mal. Mais pas vraiment de la manière à laquelle on s'attend. Parce qu'aux dialogues textes le réalisateur a ajouté d'autres langages, celui des visages, et particulièrement des yeux, des pommettes, et surtout il a inséré une infinité de gammes de silences magnifiant ainsi la brutalité des non-dits.

A peine le sujet posé une autre voix s'élève alors que le profil de Louis, passager d'un taxi, se découpe en contre-jour sur des paysages d'une banlieue indéfinie et que défile le générique. La chanteuse Camille entonne a cappella  Home Is Where It Hurts qu'elle a enregistré en 2008 sur son quatrième album, Music Hole. Les paroles sont en anglais mais le refrain en français (difficilement perceptible néanmoins) prévient sans détour : A la maison/Dans ma maison/C'est là que j'ai peur.

La musique rythme à la perfection le trajet qui ramène Louis "à la maison". Les paroles anglaises sont explicites une fois traduites. Tout est annoncé.
La maison n'est pas un port
La maison c'est là où ça fait mal
Ma maison n'a pas de coeur
Ma maison n'a pas de veines
Et si tu essaies de la casser
Elle saigne sans tâches
Mon cerveau n'a pas de couloirs
Mes murs n'ont pas de peau
Tu peux perdre ta vie ici.

Et si la singularité de l'écriture de Lagarce peut faire peur, et effrayer par son coté très cérébral, quand on assiste à une de ses pièces de théâtre, sa langue devient tout immensément expressive quand elle est "traduite" par les images de Xavier Dolan. On pardonne à l'auteur français les répétitions, les maladresses syntaxiques. On va même jusqu'à les trouver justifiées.

Ce film est tout bonnement magnifique et on approuve qu'il ait reçu le Grand Prix du Festival de Cannes 2016. Il sort en salles le 21 septembre et je vous le recommande sans réserve.

Je dois ponctuer d'une note de 1 à 10 mes critiques de théâtre pour le site Au balcon. Je n'ai jamais vu la pièce de Jean-Luc Lagarce et je n'ai donc pas eu à l'évaluer mais si je devais attribuer une note au film je donnerais 10.

10 parce que cela ne pourrait être mieux. Comédiens, cadre, décors, lumières, musique, tout est en accord parfait.

Dire d'un film que c'est du théâtre équivaut en général à un reproche. Le spectateur exprime souvent ainsi sa frustration d'avoir été privé de quelque chose, en général de paysages et d'action. Ici les paysages sont intérieurs mais tellement intenses ! Quant à l'action elle existe, violente, contenue, prête à exploser. Chaque plan est captivant et pour une fois on peut apprécier en tant que spectateur que tout ne nous soit pas dit. On a enfin un peu de travail de pensée à faire par nous-mêmes !

Le casting est incroyable (et il est stupidement reproché au réalisateur) mais ce qui l'est davantage c'est l'alchimie entre des personnalités très différentes et néanmoins accordées. On connait tous les comédiens. La mère est Nathalie Baye, qui tourne pour la seconde fois avec Xavier Dolan (puis-je rappeler combien elle est formidable dans Moka, encore sur les écrans ? ). Inutile de souligner le talent de la femme du frère ainé (Vincent Cassel) Marion Cotillard, que l'on découvre toute en nuances, de Léa Seydoux la petite soeur.

Un peu moins Gaspard Ulliel, qui est prodigieux dans la Danseuse, que j'ai chroniqué il y a quelques jours si on a oublié combien il fut l'émouvant Manech d'Un long dimanche de fiançailles, en 2004 et le très tourmenté Yves Saint-Laurent dix ans plus tard.

Il a des airs et parfois une voix évoquant Gérard Lanvin mais surtout un immense charisme.

Comme à son habitude le réalisateur a fait un judicieux choix de musiques additionnelles alors que Gabriel Yared a composé les musiques originales. De Camille à Moby dont le Natural blues (1999) rythme le générique de fin. Là encore le texte (brother was dead ...) est un juste point final.

Entre temps j'ai remarqué l'endiablé Dragostea Din Tei de Ozone pour faire se déhancher la mère et la fille dans la cuisine, Une Miss s'immisce, créée par Françoise Hardy, en 1988 dans une reprise  récente d'Exotica très électronique pour accompagner la descente de Louis dans les nimbes de ses souvenirs. Il y a aussi le romantique Are you with me de Lost Frequencies.

L'atmosphère hystérique du huis-clos familial prend ainsi des demi-teintes. Tout le monde parle mais sans réellement dialoguer. Louis s'évade par la pensée et le spectateur aussi, qui se laisse emporter par les paroles des chansons, par des plans très signifiants et pourtant fugaces : depuis un panneau publicitaire interrogeant sur le besoin de parler au début du film, les phalanges écorchées du frère, les ongles bleus de la mère, la profusion des plats (si parfaitement ordonnés) qui surchargent la table.

La famille de Louis pourrait être (est parfois) la nôtre. Un endroit où l'on voudrait être réconforté et où l'on s'aperçoit que c'est à nous de jouer le rôle du médiateur. Un lieu où dire qu'on s'aime est tout bonnement impensable. Où les émotions filtrent à peine (avec peine) sous les masques. Une grenade dégoupillée dans une guerre dont les enjeux nous dépassent. Un espace qui du coup devient un havre intérieur symbolique qui conduira au détachement qu'il faudra bien accepter.

vendredi 16 septembre 2016

Sortie de piste de Marc Welinski

J'avoue que je n'aurais sans doute pas spontanément ouvert Sortie de piste s'il ne m'était pas arrivé entre les mains. Parce que très franchement la couverture n'est pas attirante. Le visuel comme la couleur mauve ne sont guère tentants.

Et pourtant je dois dire que cette lecture m'a bien accrochée. Sans doute parce que Marc Welinski a un style enlevé qui accroche le lecteur.

Il raconte l'histoire de Moïse Steiner, un chef d’entreprise parisien dont entreprise est au bord du dépôt de bilan et qui se bat pour trouver des investisseurs. Heureusement, il vit un grand amour avec Alice, une parisienne pur jus, exubérante et fantasque, versée dans la méditation, le chamanisme et la cuisine sans gluten. Moïse, ancien militant trotskyste, athée et matérialiste convaincu, regarde d’un œil amusé les engouements successifs de sa nouvelle compagne jusqu’au jour où il est victime d’un accident d’avion. Grièvement blessé, Moïse fait un arrêt cardiaque de 45 minutes durant lesquelles il se voit flotter au-dessus de son corps inerte, allongé sur le tarmac, et entouré par les secouristes. Il vient de vivre une Expérience de mort imminente (EMI). Dès lors, sa vie est changée. Moïse est plus sensible aux choses, aux présences, plus détendu aussi. Ses problèmes professionnels passent au second plan et il n’a qu’une obsession : comprendre ce qui lui est arrivé. Pour ce faire, il rencontre toute une série de personnages hauts en couleurs : un grand acteur de cinéma français, un professeur de philosophie alcoolique, le vieux rabbin de la famille, et plusieurs médecins qui tentent de le convaincre que la science peut tout expliquer.

L'auteur affirme qu'il a travaillé à partir de témoignages authentiques. Mais quand bien même on n'y croirait pas il resterait un livre qui se lit aisément et qui donne à réfléchir, qui plus est avec humour.

L'expérience de mort imminente est un sujet qui n'a pas fini de faire couler de l'encre et de susciter des hypothèses troublantes. Mais d'autres thèmes sont traités avec intérêt dans le livre. Comme le temps qui passe et que l'on aimerait freiner : comment fait-on pour retenir le passé pour qu'il ne file pas entre les doigts comme l'eau vive ? (p. 36) Comme le management des petites entreprises (sujet que l'on retrouve aussi dans Repose-toi sur moi de Serge Joncour) contraintes à chercher de nouveaux investisseurs pour subsister.

Comme aussi les limites que l'on se fixe à supporter (ou pas) l'insupportable (p. 60). Un autre sujet plus sous-jacent traverse le roman, celui du burn-out qui est une forme assez voisine de l'EMI quand on y réfléchit un peu parce qu'il amène à reconsidérer ses priorités.

Loin d'être donneur de leçon ou de chercher à convaincre les lecteurs d'une vérité supéreieure, l'auteur a bâti un vrai roman à rebondissements et aux personnages attachants, notamment celui de l'acteur où je ne peux m'empêcher de voir quelques ressemblances avec Gérard Depardieu.

Marc Welinski a fait carrière dans le domaine des télécommunications et des médias. Sortie de piste est son troisième roman.

Sortie de piste de Marc Welinski, aux Éditions Daphnis et Chloé, en librairie le 15 septembre 2016

jeudi 15 septembre 2016

Orge céleste en risotto

Je ne connaissais pas l'orge céleste, un joli nom plein de promesse qui est une variété d'orge plate commercialisée par Mon Fournil.

Jusqu'à présent j'associas uniquement cette céréale à la bière et je ne savais pas qu'elle contribuait à maintenir un bon taux de cholestérol.

C'est une des plus anciennes céréales à avoir été cultivées. Elle est un peu complexe à préparer.

Du fait qu'elle a conservé son enveloppe elle est un peu "ferme" et ne fondra pas comme le riz qu'on a l'habitude d'employer en risotto.

Mon conseil est de précuire l'orge 15 minutes à l'eau bouillante. Pendant ce temps on fait revenir de l'oignon, blanc ou rouge, à votre convenance, dans une cocotte. 
Puis on ajoute l'orge, un bouillon cube et ensuite de l'eau jusqu'à ce que les grains soit cuits, ce qui impose de gouter de temps en temps. C'est assez long. Il faut bien 45 minutes de mijotage.
Quand, comme moi, on mène plusieurs choses en parallèle, cela peut représenter un handicap. Sauf si on dispose de la cocotte Appolia spécial induction que je qualifierai de magique, parce qu'elle n'attache absolument pas et qu'en plus ses oreilles sont encore froides en fin de cuisson.

A ce stade on peut ajouter des épices, par exemple du raz-el-hanout et des fruits secs pour une version presque dessert. ou alors miser sur un gout plus prononcé, en laissant fondre un beau morceau de Saint-Agur dans la préparation. Inutile surtout de saler.
Après cela on peut se laisser tenter par une autre spécialité de Mon Fournil, toute récente, la pâte brisée sans gluten (à base de farine de riz) pour faire une tarte par exemple aux mirabelles. C'est de saison.
Sur les photos on reconnait un santoku Jean Dubost Pradel. Ce couteau dont le nom signifie en japonais "trois bonnes choses" permet aussi bien de trancher que de ciseler ou émincer. La tourtière et el plat en coeur sont de la marque française Appolia.

mercredi 14 septembre 2016

Le retour des Franglaises à Bobino

Quand on traduit mot à mot de grands standards de la chanson anglo-saxonne (comme pourrait le faire un collégien armé d'un dictionnaire) cela donne forcément des textes de faible qualité littéraire mais à haut potentiel humoristique.

On les confie alors aux Franglaises, qui sont une troupe de douze musiciens-chanteurs-danseurs-comédiens que l'on encourage à forcer le trait ... on obtient un spectacle inventif, décalé, drôle et formidablement réussi.

Une de leurs récompenses fut d'obtenir en 2014 les Mots d’Or de la Francophonie.

Le spectacle commence dans la salle pendant l'installation du public. Puis résonnent les cuivres et la batterie. La mise en scène installe un pseudo radio-crochet où un animateur sollicite les spectateurs en leur donnant pour indice quelques phrases en français, à charge pour lui -cher public- de traduire mentalement en anglais pour deviner le/la chanteuse qui est l'interprète habituel du morceau.

Il y a l'oeil du tigre (qui ne pleure pas  ... private joke aux amateurs de cuisine thaïe). Je reste autour de ville en ville (...) et je fais du très bon pain (cela reste culinaire) ... Je suis le un qui danse dans un rond ...Tu me donnes la fièvre ... Les jolies filles elles veulent s'amuser ...

La salle réussit plus ou moins vite mais en tout cas chacun joue le jeu et se triture les neurones. il n'y a rien à gagner, que du rire et ... des chansons. Les rires fusent de partout.

Une fois découvert le titre est interprété par quelques membres de la troupe. La soirée n'est pas pensé comme un récital mais plutôt comme un enchainement d'hommages théâtralisés et bien évidemment revisités. Chaque chanson prend une nouvelle tournure. Les spectateurs sont conquis.
Les artistes se mêlent parfois au public qui est mobilisé non stop. On pourrait venir plusieurs soirs sans se lasser.D'ailleurs on nous promet un rappel différent chaque jour.

Tout le monde était particulièrement en forme ce soir, pour la reprise (ils disent "viens-retour", que vous aurez compris comme la traduction de come-back) du spectacle qui fut un énorme succès la saison dernière, couronné par le Molière du Spectacle musical.

L'aventure commencée en 2001 n'a cessé de se développer. En  2009 beaucoup de festivals (Francofolies, Le Printemps de Bourges, Avignon...) les ont programmés et l'année suivante les Franglaises devenaient un spectacle complet et tournait un peu partout en France.

La direction de Bobino peut se réjouir. les spectateurs ont manifesté leur joie sans maltraiter les fauteuils. Ils sont restés raisonnables.

Il serait stupide de conclure sur le ton de l'ironie que les anglo-saxons construisent leur succès su des paroles infantiles. une chanson c'est aussi une mélodie, une tonalité, une manière faire vivre les paroles, une voix, une orchestration ... parfois aussi une chorégraphie particulière. Le charisme de l'artiste compte aussi pour beaucoup.
D'ailleurs nos voisins d'Outre Manche pourraient nous renvoyer le micro. Imaginez par exemple la traduction anglaise de J'ai demandé à la lune / Et le soleil ne le sait pas...

Les Franglaises ne sont pas un manifeste anti ceci ou pro cela. C'est du 100% spectacle. Excellent, divertissant et réjouissant. Précieux par les temps qui courent !

Les Franglaises, le Viens-retour
Bobino
14-20 rue de la Gaîté 75014 Paris
Métro : Gaîté (ligne 13) ou Edgar Quinet (Ligne 6)
Du 14 septembre 2016 au 14 janvier 2017
du mercredi au samedi à 21h
séance supplémentaire les samedis à 16h30
Locations 01 43 27 24 24

mardi 13 septembre 2016

Amok de Stefan Zweig avec Alexis Moncorgé

Quand on s'appelle Alexis Moncorgé, qu'on est le petit-fils de Jean Gabin et qu'on a (déjà) reçu le Molière de la Révélation masculine pour le rôle d'Amok la reprise du spectacle, toujours au Théâtre de Poche, représente un nouveau challenge.

Car le public ne vient plus avec la candeur de la découverte. Il fait confiance mais il veut voir de ses yeux la performance. Personne hier soir n'aura douté du talent d'Alexis Moncorgé.

Il peut bien dire avec humilité au moment des saluts que le voyage est différent chaque soir, il ne fait aucun doute que le comédien partage avec la salle un grand moment de théâtre.

Une nuit de mars 1912, sur le pont d’un navire qui file vers l’Europe, pendant que les autres passagers rient, s’amusent et dansent, un homme se tient à l’écart dans une diabolique solitude. Il a un secret trop lourd à porter, dont il se délivrera au cours de la soirée.

Ce jeune médecin fuit la Malaisie où il a exercé cinq ans durant, au milieu de la jungle, jusqu’au jour où une mystérieuse femme "blanche" de la ville est venue solliciter son assistance... mais qui par son orgueil a incité le jeune homme à lui résister. C'est le récit fiévreux d’une course contre la mort où la passion se confond avec la folie, où l’obsession qui l’aliène à une femme ressemble à l’amok, cette sorte de rage humaine dont sont pris soudainement les opiomanes malais...
Le décor se résume à trois caisses de bois, une chaise et un drap. Très vite nous serons sur le pont d'un paquebot, le plancher d'une salle de bal, dans une obscure fumerie d'opium, au chevet d'une femme dans une maison bourgeoise ... Nous la verrons dans ses bras et surtout nous ne lâcherons pas ce jeune médecin littéralement possédé par l'amok, terme désignant une forme d'envoutement qui conduit à la folie en décuplant la charge émotive.

On connait bien les nouvelles de Zweig qui ont toutes en commun la fatalité unissant pour le pire un homme (en général jeune) et une femme (en général adultère et plus âgée)dans une atmosphère lourde de secret. Son talent à explorer l'âme humaine est immense. On pourrait croire avoir tout vu de lui mais l'adaptation d'Alexis Moncorgé est si fine qu'elle restaure l'intérêt pour la dialectique et la psychologie de l'auteur viennois avec bonheur.

Le devoir s'arrête là où on n'a plus le pouvoir de l'accomplir. Qu'aurions-nous fait à sa place ? Choisir entre la raison et la passion n'est pas aisé. Ce ne sont pas des questions qu'on se pose au cours de la soirée, mais après, parce qu'Alexis Moncorgé ne nous laisse pas en paix. Il nous embarque comme rarement un acteur parvient à le faire.

C'est une chance que le spectacle soit repris. Il faut aller le voir, puis attendre patiemment la future création de Chayle et Compagnie en janvier au Ranelagh avec l'Aigle à deux têtes.

S'il est le petit-fils de Gabin la filiation s'arrête là car il n'a pas connu son grand-père et a été élevé parmi les chevaux, loin des feux des projecteurs. Il ne doit son succès qu'à lui-même et à son travail. Il fallait le souligner.

Amok de Stefan Zweig
Adaptation Alexis Moncorgé
Mise en scène Caroline Darnay

Avec Alexis Moncorgé
Chorégraphie Nicolas Vaucher

Théâtre de Poche-Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris - 01 45 44 50 21
Représentations du mardi au samedi à 19h, dimanche à 17h30
Jusqu'au 13 novembre 2016

samedi 10 septembre 2016

Sothik de Marie Desplechin et Sothik Hok illustré par Tian

Sothik Hok est né en 1967 dans un village proche de la ville de Kompong Cham. Le Cambodge vient d'entrer dans la tourmente. Il a trois ans quand la guerre civile fait rage, huit ans quand les Khmers rouges prennent le pouvoir.

L'argent est aboli, les livres détruits, la religion interdite, la propriété privée confisquée. L'enfant quittera la maison avec sa famille, abandonnant tout. Le pire n'est pas encore atteint : bientôt Sothik sera retiré à ses parents pour être "éduqué".

Il a passé toute son enfance sous une dictature de plus en plus cruelle. Ce n’est qu’à la fin de la guerre qu’il pourra aller à l’école. L'histoire du petit garçon est une histoire vraie et terrible que Marie Desplechin a recueillie pour aider cet homme à livrer un témoignage d'autant plus poignant que la haine en est absente.

Peut-être parce que la fin est heureuse, toutes proportions gardées, puisqu'il a retrouvé sa famille en 1979.

Marie Desplechin  a présenté ce livre à l'occasion d'une soirée mettant en lumière la rentrée littéraire en littérature jeunesse. Elle a reçu les confidences de Sothik Hok avec qui elle est allée au Cambodge parce qu'elle venait d'accepter de devenir marraine de Sipar, une association qui développe la lecture dans ce pays. Emue par son périple elle l'a encouragée à lui en dire plus. A son retour en France ils ont continué à se parler via Skype.

Par discrétion sans doute elle ne nous a pas dit quelle part lui revient dans l'écriture. Ce qui est admirable c'est qu'on oublie que Sothik est aujourd'hui cinquantenaire. Ses confidences sont exactement celles d'un enfant. Authentiques et bouleversantes car rares sont ceux qui ont survécu sans graves séquelles.
Marie Desplechin situe à juste titre le contexte de l'écriture du livre en rappelant dans le prologue une brève histoire d'un "très vieux pays". Cet ouvrage peut constituer un point de départ pour aborder les faits avec un regard d'historien dans un établissement scolaire du second degré.

Ce n'est pas une fiction et il faudra prévenir les jeunes lecteurs qui pourraient être très émus. Les illustrations de Tian apportent une dimension supplémentaire, comme si c'était une main d'enfant qui avait restauré les souvenirs. Elles ne sont pas trop réalistes tout en n'occultant pas les faits.

De 1975 à 1979 plus de deux millions de personnes ont disparu dans les conditions dramatiques que l'on va découvrir  au fil des pages. C'est parce que l'injustice avait été instituée auparavant en règle  au Cambodge que de telles horreurs ont pu se perpétrer. Avec des riches très riches et des pauvres très pauvres. Et aucun espoir que les choses changent. (p. 20) La promesse de créer une société de l'égalité parfaite, sans argent (remplacé par le troc) ni propriété, ne pouvait que mettre tout le monde d'accord.

Après des études de pédagogie et de littérature en Russie, Sothik Hok a suivi un cursus éducation et formation à Caen (Basse Normandie). Il dirige une organisation qui développe la lecture au Cambodge en créant des bibliothèques et en publiant des livres. Cette organisation porte le nom de l’association française qui la soutient, Sipar.

Sothik de Marie Desplechin et Sothik Hok, illustré par Tian, collection Medium, Ecole des loisirs

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