vendredi 13 janvier 2017

Evreux année zéro exposition temporaire au Musée d'Evreux (27) jusqu'au 23 avril 2017

Il y a quelques jours je publiais un article présentant le chantier des fouilles de Sepmanville (27), lequel est traversé par la rivière de l'Iton. Si j'avais arpenté Evreux plus tôt j'aurais sans doute aperçu un étrange pêcheur, arpentant le cours d'eau, à la recherche d'une récolte miraculeuse de tessons disséminés dans le fond de son lit.

Samuel Buckman était alors en pleine recherche d'une manière originale d'approcher les évènements dramatiques consécutifs à la fin de la Seconde guerre mondiale. Cet artiste, né en 1972, a réalisé trois oeuvres, la série Château d'eau, le Jouffu, et Limon que l'ont peut voir jusqu'au 23 avril 2017 au Musée d'Evreux dans une exposition temporaire intitulée Evreux année zéro.

Ces fragments courent aussi le long d'une cimaise qui souligne le parcours de cette exposition dont il est le commissaire.

Château d'eau, 2016, est constitué d'une série de onze aquarelles et tesson sur papier, dont sept sont accrochées dans la première pièce. Chaque morceau de faïence est prétexte à imaginer le plan d'un bâtiment dont il ne subsisterait presque rien, ou à l'inverse participant à une poétique de la Reconstruction.

jeudi 12 janvier 2017

Maman est en haut

J'avais énormément apprécié Sans les meubles, que Caroline Sers avait publié il y a presque deux ans. J'ai d'abord été déroutée par Maman est en haut que je pensais dans la même veine humoriste.

Si l'auteur continue à mettre en scène des relations familiales complexes il me semble que cette fois la dérision est moins accentuée. Les prénoms fantaisistes de la soeur (Cerise) et du frère (Cochise) témoignent du peu de conscience des parents, et il est difficile de plaindre la mère (Marie) alors que sa situation n'est pas rose.
Cerise, la quarantaine bien entamée, vit seule avec ses deux enfants, supporte sa mère, a des élans hypocondriaques, se demande si elle ne devrait pas changer de boulot et, dans les moments extrêmes, ouvre une bouteille de blanc pour réfléchir. Un matin, lors du traditionnel appel téléphonique agressif de sa mère, elle perd le fil de la conversation et n’écoute plus. Pourtant, quand Marie lui assène "J’ai eu raison, n’est-ce pas ? ", prise de court, elle acquiesce. Le soir même, c’est la gendarmerie qui la contacte : sa mère est en garde à vue, mais ils refusent de lui en dire plus… Qu’a-t-elle pu faire, encore ? Pendant les quelques semaines qu’il lui faudra pour comprendre, Cerise traverse d’autres turbulences : retour de son ex-mari avec une bien curieuse proposition, changement de direction et débarquement de "jeunes" dans l’entreprise où elle travaille. Maman est en haut : dans le nord ; perchée depuis des années ; en haut de l’arbre généalogique. Une position idéale pour lâcher quelques bombes….
J'ai fini malgré tout par m'attacher à cette femme, et à respecter sa largesse d'esprit aussi bien à l'égard de son ex-mari que de sa mère. Et j'ai apprécié l'écriture sans prétention (c'est un compliment) de Caroline Sers qui m'a un peu reposée des ouvrages épuisants comme ceux que je brocardais ici. Elle parvient à construire un roman à partir de faits qui sont devenus de vrais éléments de société et sur lesquels il est bon de s'arrêter.

Maman est en haut de Caroline Sers, chez Buchet-Chastel, en librairie depuis octobre 2016

mercredi 11 janvier 2017

Urfaust de Goethe

Alors que Vie et mort de H est joué salle Serreau c'est Urfaust de Goethe qui démarre à la Tempête, dans la (petite) salle Copi. La scénographie complexe mais efficace de Stéphanie Holt (avec qui le metteur en scène travaille depuis de longues années) a du être légèrement adaptée depuis la création, en décembre dernier, sur la scène nationale du Théâtre d'Angoulême.

Le plateau est recouvert de sable, ce qui a pour effet d'assourdir les sons et d'influencer les déplacements des comédiens. Nous pouvons aussi bien nous sentir dans une grotte qu'en pleine campagne, dans un cachot ou en bord de mer, en tout cas dans un endroit inhabituel.

Tout, d'ailleurs, est pensé pour surprendre. Aussi bien la coursive qui permet au diable de dominer les humains que les marionnettes géantes et même les accessoires comme ces marguerites géantes. Avec quelques effets spéciaux (l'incendie par exemple) fort réussis.

Je ne vais pas vous asséner une leçon de lettres classiques en décortiquant, dans cette œuvre "originelle," écrite en 1775 et retrouvée à la fin du XIX°, les germes des futurs Faust, (il y en aura trois) que Goethe écrira postérieurement. Ni dénoncer ce qu'elle a de maladroit ou d'imparfait. Ou me plaindre de ne pas trouver d'unité de temps ou de lieu (et pour cause, il n'y en a pas, comme dans une pièce shakespearienne). Ce n'est pas ce qui m'intéresse quand je vais au théâtre.

J'aime être transportée. par un texte, et surtout par des interprètes. De ce coté là, le contrat est pleinement rempli. Frédéric Cherboeuf est un Faust pétri de contradictions, revenu de tout, déçu par tous les enseignements, vivant comme un ermite, profondément déprimé malgré tous ses titres, attiré par la magie puisqu'il ne craint ni l'enfer ni le diable ... ce qui fait tout de même sacrément écho au comportement de certains de nos contemporains.

Vincent Berger est un Méphisto qui parfois laisse affleurer des bribes d'humanité qui le transfigure : il cesse alors de boiter. Et qui peut avoir aussi un coté Raminagrobis. Il n'exige pas de signature sur un pacte, ni à la plume ni au sang mais il obligera tout de même à toper là à la fin.

Marguerite (Marie Kauffmann) est cette jeune fille de 14 ans qui va ouvrir le coeur de Faust à une autre forme de connaissance que le savoir livresque.

Claude Bouillon n'abuse pas des technologies en vogue aujourd'hui en multipliant le recours à la vidéo (conçue par Arthur Colignon) mais il le fait avec mesure, avec de belles évocations, la course d'une meute de loups, un crâne qui tourne. Certaines références picturales frappent l'évidence. On pense à Vermeer quand Marthe (Juliette Poissonnier) étend des draps de soie vive.

Bien qu'il s'agisse d'une tragédie il a volontairement introduit des respirations humoristiques. Mais le drame est inévitable, Marguerite, enceinte, ne pourra garder cet enfant.
Il faut bien entendu saluer le travail de composition de Baptiste Chabauty et d'Etienne Durot qui se partagent six rôles secondaires tout autant indispensables que les principaux.

Cette "première" représentation parisienne a été l'occasion de l'annonce officielle du successeur de Philippe Adrien à la tête du Théâtre de la Tempête, sur proposition de celui qui en est l'âme. Ce sera Clément Poirée (à droite sur la photo) ... un habitué en quelque sorte quand on considère le nombre d'années passées auprès de Philippe Adrien. Un choix totalement plébiscité par tout le monde et qui réjouit Gilles Bouillon (à gauche ci dessous)
Urfaust de Goethe
Mise en scène Gilles Bouillon
Dramaturgie Bernard Pico
Scénographie Nathalie Holt
Avec Frédéric Cherboeuf, Vincent Berger, Marie Kauffmann, Juliette Poissonnier, Etienne Durot et Baptiste Chabauty
Produit par la Compagnie Gilles Bouillon en coréalisation avec la Scène Nationale d’Angoulême et le
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris
Du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30, tél. : 01 43 28 3636, jusqu’au 5 février 2017

La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est d'Antonia Bozzi

mardi 10 janvier 2017

Vie et mort de H, pique-assiette et souffre-douleur de Hanokh Levin

J'entends parler de Vie et mort de H mais le titre entier de la pièce a son importance. Car l'individu (on ne saura jamais très bien qui il est) est pique-assiette et souffre-douleur, l'un justifiant l'autre et vice versa.

C'est une comédie qui fait beaucoup rire parce qu'on s'imagine d'abord assister à un spectacle vaudevillesque. Les portes claquent, les rebondissements s'enchainent, la folie envahit le plateau qui prend des allures de manège.

Chez les Boubel, chacun est à sa place. Monsieur et sa femme Emnopée sont si bien installés dans leur confortable vie de petits bourgeois qu’ils se paient même "le luxe" d’héberger depuis dix-sept ans un drôle d’individu un "parent éloigné, pas même un cousin" nommé H, quadra infantile dont l’utilité semble essentiellement de servir de faire-valoir à leur bonheur conjugal, en échange de quoi il est accepté (toléré ?) quand il serait ailleurs perçu comme un pique-assiette.
Mais à l'instar des romans manichéens, le personnage principal, après avoir connu des heures heureuses, ne peut plus que dégringoler dans le tragique. C'est à ce drame que nous sommes conviés. Et quand H entre en scène, immédiatement repérable à la lettre brodée sur son pull, le spectateur n'est pas dupe. Il a beau lécher avidement une assiette d'une quelconque gourmandise on le sent touché par l'ironie du couple qui le font bisquer d'un "tu en seras jamais aussi heureux que nous !"

Son auteur, Hanokh Levin, a publié le texte sous le titre Hefetz, en Israël en 1972 mais la traduction est récente. Je remarque que H est autant a lettre figurant dans le titre original que l'initiale du prénom de l'auteur.

lundi 9 janvier 2017

Inertia, un film de Idan Haguel, avant-première

J'ai eu l'opportunité de visionner Inertia avant sa date de sortie officielle (le 1er février 2017) du réalisateur israélien Idan Haguel dont c'est le premier long métrage.

Catégorisé "drame", ce film est néanmoins difficilement classable parce que de nombreux plans sont puremetn surréalistes. A commencer par l'affiche qui représente le visage d'une femme pénétré par des vagues, à moins que ce ne soit le contraire, de l'eau qui jaillirait de ses yeux.

La mer s'impose dans le scénario. On la découvre dès les premières images, où elle apparait paisible avant de devenir angoissante quand le cri Mira (Ilanit Ben-Yaakov) se réveillant brutalement suggère qu'il s'est passé un évènement tragique.

On n'entend plus que le souffle du vent, une sorte de silence et il faut attendre plus de 4 minutes 30 pour découvrir les premiers dialogues.

Inertia est troublant mais également envoutant. Si le spectateur apprend assez vite la disparition du mari de Mira il devra faire preuve d'imagination pour tenter de recomposer l'histoire. s'est-il enfui de son plein gré ? Sa femme est-elle impliquée comme victime ou coupable ?
La conversation entre la fille et la mère (Galia Ishay) fournit des pistes fugitives à nos fantasmes : J'ai entendu parler de cette femme de Bucarest qui a cuisiné son mari comme des lardons et l'a mangé dit-elle.

- Pourquoi ? semble s'étonner la fille ....

Evidemment on verra Mira la poêle à la main sur le plan suivant. On la pense sombrer dans la folie en la découvrant parler à un dauphin à travers un écran de télévision, alors qu'elle est simplement au téléphone.
Plusieurs images ne dépareilleraient pas dans un univers signé par un peintre surréaliste, comme ce bateau qui évoque une tombe. Ou Mira perdue au rayon plomberie d'un magasin de bricolage.
La force du film est de nous surprendre régulièrement par des moments de pure comédie qui s'infiltrent de manière naturelle dans des scènes de la vie quotidienne. Par exemple cette scène où un homme à la tête débonnaire est assis à l'extrémité d'un canapé où se trouve à l'autre bout un coussin avec une tête de chien noir et blanc.
On comprend que Mira vit une sorte d'amnésie et son obstination à vouloir nettoyer une tache de sang sur le plateau de verre de la table du salon ne peut que nous rendre suspicieux. Elle multiplie les démarches pour chercher son mari. Pourtant, plus le temps passe, plus elle se rend compte qu'elle est beaucoup mieux sans lui...

Notre vigilance est en alerte. La présence d'une canne à pêche en plein salon... procure un effet comique ... ou tragique si on pense que c'est un indice.
C'est un autre homme que la police a retrouvé. Les plans sont extrêmement lents, et construits de manière à entretenir le mystère. Ainsi par exemple l'eau sous la douche devient la mer rouge, et prend la couleur rouge sang.

Le personnage de Max n'apporte pas de résolution même si on remarque que Mira devient de plus en plus jolie à mesure qu'elle le fréquente.

Idan Haguel a travaillé le scénario depuis plusieurs années. Il avait réalisé un court métrage dans le même coin d'Haifa, intitulé Haifa Fish-Soup en 2005, et depuis ce tournage il a reconnu avoir le désir de faire un long métrage dans cette rue et ce bâtiment en particulier, où vivaient ses grands-parents. 

Il a rédigé le scénario avec une de ses amies, Ifat Makbi, qui est également réalisatrice. Et le producteur Elad Peleg (de Daroma Productions) l'a accompagné. Le titre du film, Inertia, s'est imposé après le montage pour caractériser l'état d'esprit des personnages principaux et leurs interactions.

Ce film étonnant qui nous emmène en terre inconnue a reçu plusieurs distinctions.

dimanche 8 janvier 2017

Visite du chantier des fouilles de Sepmanville d'Evreux (27)

L’objectif du chantier de la place Sepmanville qui a démarré en septembre 2016, est de mettre en valeur les vestiges médiévaux d’Évreux en lui conférant une vocation touristique. C’est le second volet d’un aménagement global du centre-ville, après la place du Grand-Carrefour et avant celle de l’hôtel de ville.

Il faut une clé pour pénétrer sur le site des fouilles. Et cela ne suffirait pas. Sans les explications de quelqu'un comme Guillaume, qui sait "lire" les traces du passé, on aurait du mal à voir ici les anciennes lignes de fortifications, malgré les reconstitutions grand format qui figurent sur les barricades du chantier, percées de temps en temps, il faut y être attentif, de deux trous à hauteur d'homme pour jeter un regard sur l'avancée des travaux.

samedi 7 janvier 2017

Esquif

Dès l'installation sur les gradins notre oeil est attiré par cet énergumène, en kilt écossais bleu,  (Hanno Baumfelde, qui jouera tout à l'heure du trombone), arpentant une planche en équilibre sur deux bonbonnes de gaz orange vif et qui harangue le public de propos incohérents.

Certaines voix s'élèvent pour tenter le dialogue mais notre homme ne dévie pas d'un iota, obnubilé par des X sur lesquels des spectateurs seraient assis par mégarde et qui répète en boucle qu'on parle dans le vide jusqu’à ce que la lumière baisse, facilitant la concentration des spectateurs.

A ce stade on ne sait encore rien de ce qui nous attend, si ce n'est que ça sera surprenant.

On devine dans la pénombre les instruments de musique d'un orchestre au grand complet. Un bruit de roulement se superpose à la musique. Un puis deux, trois, …. Quatorze musiciens rétroéclairés progressent plus ou moins aisément sur leur support orange, en jouant de leur instrument dans un canon chaotique et bientôt assourdissant. 
Pour le moment, Esquif est un ovni. Un de plus me direz-vous. Oui mais si différent. Dérangeant au départ. On se demande si on va supporter longtemps leur balade à dos de bonbonnes de gaz. La musique est dissonante et le parti pris artistique ne saute pas aux yeux. On comprendra plus tard que tout est question de point de vue, que le vide est relatif et que l'équilibre n'est pas précaire.

Une heure et demi plus tard on sera conquis, ravi d’avoir assisté à un moment à la fois spectaculaire et intense.

vendredi 6 janvier 2017

Letzlove-Portrait(s) Foucault

Le plateau est presque nu et le public y est installé, dans un dispositif dit "de petite jauge", qui permet une grande proximité avec les acteurs. La scénographie exclut tout élément de décor, de manière à pouvoir être installé partout, au théâtre comme dans la ville, dans des bibliothèques, dans des universités, des lycées, des centres sociaux ...

A jardin un tourne-disques comme on en a connu jusque dans les années 80 avec une pile de disques. A cour une chaise et une bouteille d'eau. Au centre une autre chaise devant un écran sur lequel quelques mots seront projetés, quoique rarement.

Maurin Olles avance simplement au devant des spectateurs et raconte ce qui aurait pu être un banal trajet en auto-stop (aujourd'hui on ne lève plus le pouce sur le bord d'une route, on s'inscrit sur Bla Bla Car). L'automobiliste, il en aura la confirmation le lendemain, se trouve être Michel Foucault.

Le jeune homme s'en doutait comme en témoigne ses paroles : L’écoute de mon conducteur n’était pas ordinaire, il me relançait, voulait des précisions. Arrivé aux lectures, il devint presque gourmand : ce que j’avais lu et aimé, lu et pas aimé, ce que je voulais lire. Son intérêt s’intensifia quand je racontai ma visite de la veille à la librairie Maspero et ce Pierre Rivière que j’avais longuement feuilleté. L’oeil était si joyeux que je lui demandai : "Ne seriez-vous pas Michel Foucault ?"
Thierry Voeltzel, car c'est de lui qu'il s'agit, nous fait partager son étonnement : "tout ce que je disais le passionnait, mes études de japonais, mon envie de militer, mes goûts, ma famille." Il met les spectateurs dans la confidence, comme avec les lecteurs de son récit, intitulé Vingt ans et après (Grasset, 1978), le seul livre qu'il ait d'ailleurs publié.

Vingt ans, c'était l'âge qu'il avait et qui plaisait beaucoup au philosophe : "C’était, je pense, l’été 1975. Je venais d’avoir vingt ans, parce que c’était à la fin du mois d’août. Michel a dit à Daniel : "J’ai rencontré le garçon de vingt ans." Ça lui plaisait beaucoup, le garçon de vingt ans."

Le prénom de Daniel revient souvent au cours de la soirée. Il s'agit de Daniel Defert, le compagnon de Michel Foucault pendant 25 ans et qui, après sa mort, du SIDA, a créé Aides.

Il est question d'homosexualité et de sexe. On pourrait se sentir voyeur. On pourrait aussi être choqué que l'amant ait l'âge du père de Thierry. Pourtant non, jamais. Sans doute parce que la parole est simple, évidente.

J’avais rencontré Michel en août 75 ; en octobre j’emménageai avec Gérard ; en septembre Leslie nous rejoignit. Je commençais à militer sur Belleville et progressivement abandonnais la fac. En 76, je fus embauché à l’hôpital Henri-Mondor et partageais mon temps entre l’hôpital à Créteil et le studio à côté de l’appartement de Michel. C’est cette année-là que nous avons commencé les entretiens pour ce livre. (...) Michel a retravaillé à partir des transcriptions faites des dialogues. Il a voulu reprendre des questions, revenir sur des choses qui lui semblaient essentielles, la famille, le travail... Pour la mise en forme du livre, Michel a pensé à une amie, Madeleine Laïk. Elle n’était pas disponible. C’est une de ses amies à elle, Mireille Davidovici, qui a tiré un livre de cette conversation.

Le livre ne rencontra pas le succès escompté. Michel Foucault avait cherché des anagrammes avec les lettres du patronyme de Thierry. C'est ainsi qu'il avait trouvé Letzlove qui est presque un jeu de mots. Thierry avait refusé ce titre, préférant publier sous son propre nom.

Pierre Maillet a eu l'excellente idée de s'atteler à ce texte qui est dit à la virgule près, en menant l'interview depuis la régie mais en s'autorisant aussi à descendre sur le plateau pour pousser Thierry à se livrer encore davantage.
L'interprétation est excellente. La vérité historique est respectée et on perçoit parfaitement les enjeux sociologiques des années qui suivirent la Révolution (de 1968). On ressent ce qui a pu rapprocher et diviser les deux hommes, sans provoquer pour autant la moindre critique. On assiste en quelque sorte à une leçon d'écoute et ça fait du bien. La vitalité est une constante tout au long du spectacle.

Ce qui est dit à propos du fonctionnement des hôpitaux est purement abominable et néanmoins il est inutile de se voiler la face, les dysfonctionnements existaient et existent encore. J'en ai moi-même des preuves. Comme le dit Thierry : on répare en faisant des merveilles mais on fait pas de prévention.

Thierry Voeltzel est né en 1955. Ancien militant actif dans les mouvements homosexuels et maoïstes d’après-68, il vit désormais à Saigon au Viêtnam où il fabrique et commercialise du mobilier d’art.

Maurin Olles est sorti de l’Ecole de la Comédie de St-Étienne en juin 2015 après 3 années de formation sous le parrainage de Marion Aubert, où il a notamment travaillé avec Arnaud Meunier, Alain Francon, Matthieu Cruciani, Caroline Guiela Nguyen, Marion Guerreiro, Claude Mourieras... Il a également mis en scène un spectacle intitulé Jusqu’ici tout va bien présenté notamment au Festival d’Avignon 2015. Cette saison il a joué dans Un beau ténébreux de Julien Gracq mis en scène par Matthieu Cruciani et il sera au Festival d’Avignon 2016 dans Truckstop de Lot Vekemans mis en scène par Arnaud Meunier.

Metteur en scène, comédien, Pierre Maillet a suivi l’enseignement de l’Ecole du Théâtre National de Bretagne. Il est membre fondateur du Théâtre des Lucioles, compagnie conventionnée à Rennes. 
Letzlove-Portrait(s) Foucault
à partir du livre de Thierry Voeltzel, Vingt ans et après, réédité aux éditions Verticales en 2014
mise en scène Pierre Maillet
avec Maurin Olles et Pierre Maillet
Au Monfort 106 Rue Brancion, 75015 Paris - 01 56 08 33 88
Du 5 au 21 janvier 2017 du mardi au samedi à 20h30
En tournée ensuite du mardi 28 février au samedi 4 mars 2017, au CDN de Haute-Normandie à Rouen, puis du mardi 25 au jeudi 27 avril 2017, au Quartz-Scène Nationale de Brest

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Tristan Jeanne-Valès

jeudi 5 janvier 2017

3 minutes à méditer de Christophe André, chez l'Iconoclaste

Qui ne rêverait pas de changer sa vie en seulement trois minutes d'attention quotidienne ? C'est la promesse que Christophe André entretient depuis très longtemps, avec succès. Sans magie aucune car, comme on le sait ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières, et les petits efforts les grands changements.

Méditer, tout le monde a ce mot à la bouche … alors quand les éditions de l’Iconoclaste m’ont proposé de participer à une séance pilotée par Christophe André j’ai immédiatement accepté. Cette soirée, très fermée, était organisée dans le contexte de la sortie en librairie de 3 minutes à méditer, en coédition entre l’Iconoclaste et France Culture.

La méditation est un terme générique qui englobe le zen, dont l'image est plus austère, la vipassana pratiquée en Inde, et des techniques tibétaine, chrétienne ou soufi. Voilà plus de deux mille ans que l’on médite, en Orient comme en Occident. Autrefois on faisait une retraite chez les Bénédictins, ici il s'agit d'une méditation laïcisée (ce qui la rend plus accessible), scientifiquement validée, correspondant à une méthode facile à apprendre et qui se pratique désormais dans les cabinets des médecins, à l’école, dans l’entreprise ou chez soi. Nous offrant sérénité, force et lucidité, elle nous aide aussi à résister aux maux de notre époque : égoïsme, matérialisme, dispersion digitale.

La vulgarisation a commencé il y a dix ans avec, Méditer, c’est se soigner (publié aux Arènes). Pour la première fois en France, un ouvrage démontrait les bénéfices thérapeutiques de la méditation. Selon son auteur, le psychiatre Frédéric Rosenfeld, méditer n’est pas un traitement en soi, mais c'est une activité qui est bonne pour la santé, autant celle du corps que de l’esprit.

Puis est arrivé Jon Kabat-Zinn, dans une démarche scientifique pure et dure. Et enfin Christophe André qui a décidé d’utiliser la méditation en prévention des rechutes dépressives dans le service où il exerce à l’Hôpital Sainte Anne à Paris, au sein d’une Unité de Psychothérapie Comportementale et Cognitive, spécialisée dans le traitement et la prévention des troubles émotionnels, anxieux et dépressifs (phobies, dépressions, paniques …). Il fait néanmoins figure de précurseur car son service aura été le premier service universitaire à se pencher sur le sujet.

Depuis 2004 il a instauré des groupes de suivi pour les patients volontaires. Un travail qui intervient en prolongement d’un apprentissage qui aura été effectué auparavant pendant 2 à 3 mois une fois par semaine. Son premier livre, Méditer jour après jour, a convaincu plus de 500 000 personnes. l reprenait l'expression de pleine conscience déjà employée par Frédéric Rosenfeld.

On peut donc considérer que la méditation n’est pas une mode mais une lame de fond qui investit tous les secteurs. Je connais des entreprises qui ont choisi de proposer ce type de soins à leurs employés pour lutter contre le stress négatif.

Un certain nombre de personnes ont néanmoins encore besoin d’être confortées par rapport à la méditation qui conserve une image new age, baba cool, voire même de secte. Pour beaucoup de personnes c’est une activité qui ne peut avoir lieu que dans les monastères. En proposant des moments brefs sur un média de large audience, Christophe André entreprenait cet été, en collaboration avec France Culture, une démarche rassurante, signifiant combien la méditation était à la portée de tous, pourvu qu’on parvienne à se rendre un peu disponible.

C'est pourquoi il a choisi des séances de 3 minutes d’exercices brefs qui devraient aider à se recentrer dans l’activité dans le même état d’esprit qu’un cuisinier n’arrête jamais de gouter ce qu’il cuisine. Rien ne remplace les retraites de méditation longue mais ces exercices, au nombre de 40, devraient faciliter le réajustement de sa posture. L'objectif principal est de demeurer concentré dans l'activité, (alors qu'on a si souvent tendance à faire autre chose) pour acquérir ce qu'on appelle la pleine conscience.

L'hypnose et la sophrologie ont en commun de modifier le fonctionnement habituel de notre conscience. La finalité n'est pas celle de la méditation. De la même façon si une séance peut aboutir à un état de relaxation ce n'est pas l'objectif visé qui est de se rendre présent à ce qui est là, pour par exemple affronter différemment la souffrance, ou mieux savourer ce qui est agréable. La pleine conscience est un outil pour mieux rencontrer tout ce que la vie peut nous amener à vivre.

Les 40 chroniques qu’il a faites sur France culture tout l’été ont été podcastées par plus d’un million d’auditeurs, ce qui est un record. Elles restent téléchargeables dans un délai de 3 ans, mais vous les trouverez intactes dans le livre.

Elles répondent au besoin de nos vies contemporaines carencées d'une part en continuité (il est fréquent de remarquer des joggueurs répondre au téléphone sans s'arrêter de courir), d'autre part en moments "où on prend le temps".

Il ne s'agit pas de se couper du monde mais de se rendre présent au monde. On ne préconise pas de porter sa zénitude en bandoulière, ni d'être cool sans discernement. Le but est de connaitre une autre manière de vivre, dans le discernement et le recul. Pour le dire autrement, on ne peut pas bloquer l'arrivée de pensées négatives mais on pourra les empêcher de "nicher" dans notre cerveau en leur accordant de l'importance.

L'ouvrage comporte un texte original qui explique les différents aspects de la méditation (la dimension thérapeutique, la dimension personnelle, la dimension pratique), des citations mises en exergue. Et il est accompagné d’un CD (les pistes sont téléchargeable sur un site internet). La voix de Christophe Andre joue un rôle déterminant. Les deux moments de méditation qu'il nous a fait vivre ce soir l'ont démontré.

Tout en étant complémentaire des autres livres du même auteur 3 minutes à méditer représente un programme complet pour commencer ou approfondir la méditation.

Il s'adresse donc aussi bien aux néophytes, tentés par la méditation mais encore intimidés par son approche, comme aux nombreux lecteurs de Christophe André. Le format court, la multiplicité des sujets et le fait qu’ils sont reliés à la vie quotidienne en font un ouvrage simple à utiliser.

Chaque "chapitre"' commence avec une citation qui lance le sujet et on trouvera sans surprise un adage zen. Une introduction approfondit le thème. Vient ensuite l'exercice proprement dit suivi de quelques conseils.

9 fois sur 10 il est préconisé de s'arrêter un moment et le souffle tient une place prépondérante dans la majorité des exercices. Mais quelques-uns sont différents comme la recommandation de manger en pleine conscience (p. 97) ou de faire la cuisine (p. 135), ce que, avec un blog alternativement culturel et culinaire, je ne peux que encourager.

S'entrainer à la compassion (p. 115) et s'exercer à la gratitude (p. 157) ne sont pas assez fréquents dans nos vie surchargées. Apprendre à accueillir une émotion douloureuse (p. 103) pour pouvoir s'en libérer ensuite ou mettre l'anxiété à distance (p. 145) sont des exercices fondamentaux que l'on ne sait pas faire spontanément. Ce livre a le grand mérite de nous les pointer.

J'y ai retrouvé aussi des principes de bon sens (on disait sagesse autrefois) comme la mise en garde contre la consommation excessive d'écrans (p. 129) ou des recommandations que je connaissais comme celui du repérage de 3 moments de bonheur chaque jour (p. 189) auquel je me livre depuis cinq ans.

3 minutes à méditer de Christophe André, chez l'Iconoclaste, en librairie le 11 janvier 2017

mercredi 4 janvier 2017

Letter to a man

Le Théâtre de la Ville (en travaux cette année), présente à l’Espace Pierre Cardin, Letter to a man, un spectacle puissant et inoubliable qui voit s’associer pour la seconde fois deux artistes majeurs : le metteur en scène Robert Wilson et le grand danseur Mikhaïl Baryshnikov. Cela faisait longtemps que nous parlions, Misha et moi, de créer une oeuvre ensemble. Une de nos idées était de travailler sur un texte russe... confie le metteur en scène.

La pièce concerne justement un danseur et chorégraphe de génie, Vaslav Nijinsky (1889-1950) et plus précisément la période où il bascule dans la folie. En 1913, Nijinsky avait quitté son amant Diaghilev, le fondateur des ballets russes dont il était le danseur étoile, pour épouser Romula de Pulszky, une danseuse hongroise. Par dépit amoureux, Diaghilev le congédie et le rapport entre les deux hommes se détériore.

Vaslav Nijinsky a commencé à écrire son journal en janvier 1919. En moins de six semaines, il couche sur le papier de manière complètement décousue, mais avec une intense sensibilité, ses questionnements sur la vie, la mort, le mal, la guerre, Dieu, sa relation brisée avec Diaghilev, sa soif de pureté, et son immense désespoir … Il a 29 ans et sombre dans la schizophrénie. Il survivra pendant 30 ans encore, muré dans le silence, allant d’asiles en hôpitaux psychiatriques.

L’altération de l’esprit du danseur est la source d’inspiration de cette pièce magnifiquement interprétée par Mikhaïl Baryshnikov, lequel âgé de 68 ans, fait preuve d’une souplesse et d’une fluidité dans les mouvements que nous sommes nombreux à lui envier. Il incarne Nijinsky aux prises avec ses démons. Ce n’est pas à proprement parler un spectacle dansé mais plutôt une "performance" dans laquelle mime et gestuelle sont les principaux modes d’expression. Il ne s’agit pas, explique Baryshnikov, de ressembler à Nijinsky (il n’en a pas du tout l’âge) mais d’en faire une figure abstraite car ce n’est pas lui en tant qu’acteur et danseur, c’est lui en tant que passant tragique, une personne durement affectée par sa terrible maladie et en même temps, il est toujours un artiste. Il ne peut pas être simplement un homme.

mardi 3 janvier 2017

Extermination des cloportes de Philippe Ségur

Si Extermination des cloportes était prescrit sur ordonnance, les laboratoires qui commercialisent des anxiolytiques et autres psychotropes pourraient mettre la clé sous la paillasse.

Cette lecture ne peut pas être silencieuse. Et le livre devrait être vendu avec des boules Quiès, non pas pour vous, mais pour votre entourage qui sera troublé, forcément, par vos éclats de rire. C'est intelligent et drôlissime, suréaliste, décalé. Philippe Ségur se situe à l'exact croisement entre les esprits de Boris Vian et de Woody Allen. Avec un quelque chose en plus parce que ni Vian ni Allen ont la capacité de faire rire autant. 

Je me trouvais hier soir dans le métro, revenant d'un spectacle en terre lointaine. L'occupation favorite est de jouer, si on considère que c'est un jeu, à des sortes de pianoté lents pour faire tomber des trucs, aligner des colonnes, hobby auquel je ne comprends rien car s'il est facile de lire au-dessus de l'épaule de son voisin, suivre les évolutions d'un écran c'est une autre affaire.

Tout le monde dans le wagon avait les yeux rivés sur son écran minuscule. Je faisais office d'ovni à lire, activité à laquelle je me livrais sans me douter que j'attirais l'attention. Est-ce parce qu'on ne voit plus guère de bouquin dans les travées, est-ce que le passager assis en face de moi a été surpris par le titre, ou est-ce que quelque chose dans ma manière de lire forçait l'attention, toujours est-il qu'il a eu le pouvoir de provoquer une discussion dans la rame.

Je fais comme si je venais de découvrir un auteur (ce qui est vrai parce que c'est le premier - mais pas le dernier- livre que je lis de lui), ce qui témoigne de mon incurie, parce qu'il a tout de même été révélé, comme on dit, en 2002 avec Métaphysique du chien, (publié comme tous ses romans chez Buchet/Chastel) ce qui pourrait prouver que les animaux sont plus perspicaces que moi en littérature contemporaine. Et si j'en crois sa biographie -pourquoi douterais-je ?- sa première publication d'une (bonne) nouvelle aurait été orchestrée dans Spirou alors qu'il n'avait que 11 ans.

Professeur de droit constitutionnel et de philosophie politique à l’université de Perpignan, Philippe Ségur construit au fil des années une oeuvre singulière et drôle, hantée par le thème de la dualité. Sa biographie indique aussi sa naissance à Lavaur (Tarn), commune que je connais bien pour l'avoir traversée en train après avoir eu l'honneur de la voir d'en haut, même du très-haut sommet de la proche église de Giroussens, habituellement fermée au public. Vous allez penser que je m'égare ... C'est l'effet Ségur, car comme vous le savez sans doute, la comtesse doit sa notoriété et la fulgurance de sa carrière à la profession de son mari, impliqué dans les chemins de fer.

Le talent serait-il contagieux ? J'en doute mais en tout cas lire Philippe Ségur laisse des traces.

En dehors de sa passion pour sa femme Betty, Don Dechine a un but dans la vie : écrire. Seulement voilà, pas facile d’écrire un roman fracassant quand on est prof de lycée et qu’après les avanies de la journée, il faut encore affronter un voisin pas content, les tracas de la copropriété, le harcèlement fiscal et les PV pour stationnement interdit. Rien de plus normal, pour se détendre, que de consacrer ses soirées à l’intégrale des sept saisons de Soprano. Sauf que ça n’aide pas non plus à trouver la fortune et la gloire littéraire.

Il y aurait bien une solution : tout plaquer pour aller vivre à la campagne. Comme l’explique Don Dechine, il n’y a que dans la nature qu’on peut valablement produire un chef-d’oeuvre. Armés d’une confiance et d’un humour à toute épreuve, Betty et lui vont donc se lancer dans la quête de la maison idéale, tenter de se débarrasser d’un appartement invendable et se perdre dans un monde inconnu et atroce : la jungle impitoyable de l’immobilier.

Une sacrée aventure quand on est un futur génie de la littérature et qu’on se réveille un matin avec un cloporte dans l’oeil !

Ce qu'il nous narre semble relever de l'imaginaire, comme le sont les petit textes que j'ai publiés sur la page FB du blog. C'est tout à fait surréaliste sauf que c'est assez vrai quand même. Quiconque a déjà eu affaire à un agent immobilier ou à un conseiller bancaire reconnaîtra, à la virgule près, le dialogue de sourds dont ces professionnels excellent pour nous embrumer.

Ce ne sont pas les événements qui sont incroyables, mais la manière, je dirais le regard, que Philippe Ségur pose sur eux, entraînant dans son raisonnement sa femme Betty qui, bien que légèrement plus lucide que lui le suit tout de même dans ses délires. Vous avez dit délire ?

Alors que ceux qui n'auront pas passé un joyeux moment à lire Philippe Ségur me laissent un commentaire ! Je suis curieuse de les connaitre... s'ils existent.

Extermination des cloportes de Philippe Ségur, chez Buchet Chastel en librairie le 3 janvier 2017

lundi 2 janvier 2017

Vivre !! au Musée de l'Immigration

Vivre ou ne pas vivre, c'est le titre d'une chanson interprétée par Cœur de Pirate, Arthur H et Marc Lavoine dans le conte musical de Fabrice Aboulker et Marc Lavoine, d'après l’œuvre d’Andersen, Les Souliers Rouges.

Agnes b plébiscite la première hypothèse avec deux ! même si elle a conscience que la mort n'est pas une illusion. Elle a choisi 70 œuvres dans son immense collection qu'elle partage avec le public du musée de l'Immigration.

Cela fait des années que la créatrice ouvre l'espace de ses boutiques à l'art contemporain, en particulier la photo. La galerie du Jour (44 Rue Quincampoix, 75004 Paris) est ouverte depuis 1984.

Des années aussi qu'elle soutient (souvent sans que personne ne le sache) des actions artistiques. C'est une mécéne et une collectionneuse, à l'instar des Billarant, lesquels n'ont pas "besoin" qu'un musée les accueille puisque il ont aménagé le leur, dans un Silo à Marines (94).

J'ai visité cette exposition, qui vit hélas ses derniers jours de présentation. Ne manquez pas d'aller "feuilleter" ce carnet dont les chapitres sont calligraphiés de la main si élégante de cette femme exceptionnelle. Sauf mention particulière les oeuvres sur lesquelles je me suis arrêtée proviennent de la Collection agnès b.

La première photographie est un tirage de Ryan McGinley, Whirlrwind, 2004. Il introduit avec poésie l'exposition qui nous emporte dans le tourbillon de la vie.

Certains thèmes choisis par la créatrice peuvent surprendre mais c'est classiquement qu'on commencera par l'amour, forcément est incontournable. Les sentiments sont déclinés en noir et blanc comme une tendre évidence scénarisée par Man Ray. Ils se livrent dans un moment d’abandon saisi par Henri Cartier-Bresson. Il se révèle dans l’entrelacs des mains photographiées par Weegee, plus coutumier des scènes de crimes des rues de New York que des duos amoureux.

Aux côtés des grands maîtres du noir et blanc du 20e siècle, figurent - dans une collection toujours curieuse de talents émergents - les regards de jeunes artistes qui témoignent d’amours naissantes : un baiser évanescent de Vincent Michéa, Baiser VI n°221, acrylique sur toile, 2011

Ils explosent de couleur avec le Pre-Kiss (2010. Digital C-Print monté sur aluminium) de la jeune Olivia Bee, artiste repérée via son blog, sans prétention autre qu’émotionnelle, et dont le travail a été exposé en 2014 dans la galerie d’agnès b. de NewYork. La dimension monumentale du tirage participe à l'émotion.
 

samedi 31 décembre 2016

Le manège de Tilly d'Evreux (27)

Evreux est décidément une ville étonnante, où les armées ont laissé plusieurs traces. Bien avant l'installation d'une base aérienne de l'OTAN (dont l'activité apparait en filigrane de l'exposition temporaire du musée Evreux année zéro), la ville disposait d'un manège, dit de Tilly, qui est une ancienne caserne militaire du XIXème siècle, en plein centre ville, rue du 7ème chasseur.

Connue alors sous le nom de caserne Saint-Sauveur, elle abritait la cavalerie des 21ème et 6ème régiments de Dragons. Son nom de Tilly lui fut donné en mémoire du comte de Tilly, général d’Empire. Longtemps laissée à l’abandon, réhabilitée en 2015 dans un univers baroque, elle est devenue un lieu autant culturel qu’animé, avec notamment un dîner-spectacle équestre qui plonge les spectateurs au milieu des uniformes, des chevaux... et de la cantine du régiment ! C'est donc en toute logique la cantinière, Angélique, qui vous accueillera à l'ouverture des portes à 19h30.

Chacun des 350 convives sera conduit individuellement à sa table par un jeune cavalier brandissant le drapeau bleu blanc rouge. A moins que vous ne soyez un peu en avance sur vos amis. Vous êtes de toute façon libre de circuler, de vous faire prendre en photo sur une carriole ... ou d'attendre d'autres convives sur un sofa ...

La musique donne le ton. Doucement nostalgique. Charles Trenet chante le Jardin extraordinaire avant que Guy Béart ne poursuive avec l'Eau vive.  Les éclairages projettent des rayons de soleil et participent à installer une ambiance joyeuse.

Nous sommes prêts à effectuer un autre bond en arrière. Jean a enfilé les lanières de son accordéon. Imaginons que nous sommes le 12 juillet 1890. Nous trinquerons souvent ce soir à la gloire de Saint Georges. Vive la cavalerie !

vendredi 30 décembre 2016

Modèle Vivant mise en scène de Xavier Lemaire

Le Studio Hébertot programme un cycle Xavier Lemaire, avec trois pièces qui sont données à des horaires et des jours différents.  Outre la reprise de l'excellent spectacle, Qui es-tu Fritz Haber ?, que j'avais vu il y a trois ans au Poche Montparnasse au moment de sa création, on peut voir le témoignage d'un modèle qui pose dans un atelier.

Ceux qui ont eu la chance de voir l'exposition Mannequin d'artiste à la réouverture du musée Bourdelle apprécieront particulièrement ce spectacle même s'il n'est pas nécessaire de connaitre le sujet auparavant. Qu’est-ce qu’un modèle vivant ? Que se passe-t-il dans la tête et le corps de la personne qui prend la pose ?

Isabelle est allée voir Modèle vivant pour le blog. A écouter les conversations dans la file d'attente elle a constaté que plusieurs personnes venues voir le spectacle sont eux-mêmes des modèles. Sa chronique s'en trouve encore plus vraie.

J’aborde l’une d’elles qui me confie qu’elle a 68 ans et qu’elle est modèle depuis l’âge de 20 ans. Ce travail continue de lui plaire. Elle m’explique que le fait qu’il y ait une contrainte physique l’oblige à rentrer dans son intériorité. Elle en ressort pleine d’énergie pour aller vers les autres. Parfois, l’effort physique lui coûte : certaines postures sont difficiles, voire mal pensées et il arrive qu’on doive les maintenir pendant plusieurs semaines.

Je rentre, grâce à elle, dans un univers inconnu que la comédienne Stéphanie Mathieu va continuer d’évoquer durant le spectacle. Mis en scène par le très talentueux Xavier Lemaire, le texte, largement autobiographique, a été entièrement rédigé par Stéphanie Mathieu. D’abord danseuse de revue, Stéphanie bifurque ensuite vers le théâtre au hasard des rencontres de la vie. En parallèle, elle pose depuis 8 ans, une activité essentielle pour elle.

Sur scène : un podium, un projecteur qu’elle promène au gré des poses, un paravent pour se changer. Seule en scène, elle partage avec franchise et drôlerie sa routine déroutante, ses impressions, ses réflexions.

On pose d’abord pour gagner de l’argent. "Etre à découvert donc découverte peut me rapporter de l’argent !" se dit-elle après avoir été conviée à poser nue dans une banque.

Dans l’atelier, elle attend que chacun s’installe, jeunes élèves des beaux-arts ou retraités. A-t-elle le trac ? Plus vraiment. Froid ? Souvent. La comédienne se déshabille, prend une pose élégante. On sent sa formation de danseuse classique dans la beauté de ses postures. Son corps est sculptural, la lumière l’épouse à merveille. "Une fois que tout est en place, accord parfait avec le silence."
Poser peut être considéré avant tout comme un acte technique. La sensualité et l’érotisme qui se dégagent sont le fruit d’un effort. Le souvenir d’une pose est d’abord charnel, chaque muscle auquel elle envoie de l’oxygène sait ce que 2 minutes, ... 5 minutes d'immobilité veulent dire.
L’art consiste à donner l'illusion qu'on est statique tout en effectuant de micro-mouvements invisibles, car le corps vit, et doit respirer. Et si on faisait poser les corps morts ? nous demande Stéphanie Mathieu non sans humour. Eux au moins ne souffriraient pas et garderaient une pose éternelle, et puis en même temps, cela leur redonnerait vie !

Comment fait-on pour changer de pose ? Sortir de ce labyrinthe du corps ? Parfois, nous avoue la comédienne, je suis dans la boue. Autrement dit, elle est empêtrée dans son corps. Un corps plus ou moins en forme selon les jours. Nous rions à la mimique de son ventre "qui gonfle, qui gonfle" sous l’effet d’un bon repas accompagné d’une eau minérale gazeuse !

Par son corps, le modèle entre en relation avec l’autre. Des yeux la regardent mais la jeune femme aussi les regarde : "Pour moi le spectacle commence et je les regarde me dessiner", alors qu'on entend le grattement de coups de crayons sur un Canson.

Cette création en devenir peut parfois entrainer des frustrations de part et d’autre. Les étudiants la dessinent à leur image et souffrent de ne pas arriver à la représenter à la perfection. De son côté, il y a des déceptions : Je lui en voulais de dessiner seulement les contours. Je ne voulais laisser aucune place à la médiocrité.

Le rapport change quand elle quitte la pose pour prendre une pause : la transition n’est pas simple. J’étais nue. Ils sont pudiques. J’aime qu’ils ne me voient pas comme je me vois.

Dans cette relation, il y a aussi le besoin d’exister par le regard des autres. Cet effet miroir que Xavier Lemaire rend réel à un moment sur le podium en face d’elle en utilisant une glace comme accessoire.
Poser, c'est aussi la promesse d'être le centre du monde : Quand je pose dans un atelier, pendant deux ou trois heures, il n’y a que moi qui compte (...) lire l’admiration dans le regard de l’autre, c’est mieux qu’une crème de beauté."

Au-delà de la relation à l’autre, c’est la relation à soi-même qui est cultivée par le modèle lors de ses longues séances de pose. Coexistent comme dans la danse, la difficulté à tenir la pose et en même temps la possibilité de rêver, d’accéder à une liberté mentale et artistique dont on ressort plus fort. S’engager nue dans la société c’est résister nous dit Stéphanie, et résister c’est créer.

Etre nue, c’est être vulnérable mais paradoxalement, cette nudité protège. Nue, je suis fragile et on n’ose pas me marcher dessus.
Tout au long du spectacle, Stéphanie présente ses courbes dans une esthétique stylisée ou drapée d’une étoffe noire nouée avec élégance. Elle nous dévoile son corps et son âme, imite avec talent aussi bien le rappeur que la bourgeoise.

Poser est un art qui mène à l’acceptation de soi. Se mettre à nu, c’est se découvrir dans les deux sens du terme et accéder comme le dit Stéphanie Mathieu à une forme de maturité et d’abandon. On peut se demander d'ailleurs si une comédienne qui n'aurait pas son expérience parviendrait à nous faire ressentir la situation à un même niveau.

Modèle vivant est une très belle performance qui nous entraîne à mieux comprendre un métier qu’ont exercé parfois des muses célèbres comme Kiki de Montparnasse, (qui fut le sujet d'un spectacle au Lucernaire et à la Huchette), Lee Miller et tant d’autres dont la renommée repose sur le talent de celui qui les a fait renaître par la matière.

Modèle Vivant
De et avec Stéphanie Mathieu
Mise en scène Xavier Lemaire
Décors : Caroline Mexme
Lumières : Didier Brun, Musique : Fred Jaillard
Au Studio Hébertot
78 bis Boulevard des Batignolles, 75017 Paris 01 42 93 13 04
Mardi, mercredi, jeudi à 21h
Relâche exceptionnelle 12,19, 26 janvier et 02 février.
Photos Lot.

jeudi 29 décembre 2016

La Vie Rêvée des Andes

On patiente dans le hall de la Folie Théâtre, un théâtre de deux salles, installé dans un ancien atelier, et on se sent comme dans le confortable lounge d'un hôtel.

C'est à un voyage que nous sommes conviés comme le précise la carte d'embarquement qui nous est remise à la caisse et c'est Aurélien Saget lui-même qui accueille les passagers. Nous allons fermer la cabine, nous prévient-il. Prêts pour le décollage ? s'inquiète-t-il

Qui dit voyage dit rêve, et qui dit rêve dit bien ce qu'il veut dire. La Vie Rêvée des Andes ne se situe pas sur le terrain de la réalité mais dans le cerveau (très) fertile du comédien, que n'a pas dompté Alexandre Foulon, signataire d'une mise en scène qui relève sans doute plus de la mise en place que d'une véritable intention artistique.

Les deux compères se connaissent depuis leurs études au conservatoire du XV° arrondissement de Paris. Un avantage car ils s'entendent à la perfection. Mais ils se regardent sans doute avec moins de vigilance ... Il faut reconnaître que Aurélien Saget donne beaucoup à voir. Sa phénoménale aptitude à camper une douzaine de personnages sans changer de costume est plutôt exceptionnelle. Le spectateur n'a pas forcément en revanche la même capacité à le suivre. D'autant que ce n'est pas le fil ténu du synopsis qui le raccrochera bien que la pièce soit autobiographique, tirée avec beaucoup d'humour de son voyage en Amérique du Sud.
Sur les traces d’une légende chilienne, Aurélien s’embarque pour le bout du monde. Selon la légende, un jeune français est devenu roi de Patagonie il y a 150 ans. Entre Santiago et Talca, coutumes locales et gastronomie, entre fêtes nationales et rencontres amoureuses, il est loin d’imaginer les péripéties qui l’attendent. Il y aura des surprises !
Et pourtant je vais vous recommander le déplacement pour moult raisons.

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