mercredi 8 mars 2017

La plus grande peur de ma vie d'Eric Pessan

D'Eric Pessan j’avais déjà apprécié Plus haut que les oiseaux, son premier livre paru à L'Ecole des loisirs (2012), suivi par Aussi loin que possible (2015) qui avait été sélectionné au Salon du Livre de Jeunesse de Montreuil, catégorie Pépite du Roman Ado Européen 13 ans et plus.

Entre temps il avait publié un roman pour adultes chez Albin Michel, Muette (2013) qui faisait suite à Incident de personne (2010) écrit avec une intensité comparable. Il a l’art d’interroger les consciences des adolescents comme celles des adultes avec force mais aussi avec pudeur.

La plus grande peur de ma vie ne déroge pas aux précédents. Le lecteur assidu remarquera d'ailleurs une allusion aux personnages d'Aussi loin que possible page 69.

La forme est néanmoins différente. Outre l'originalité de la couverture, qui change de celles auxquelles l’Ecole des loisirs nous a habitués, le plus surprenant est l'insertion de calligrammes à l'intérieur du texte.

Le héros dit aimer beaucoup les cours de français, surtout lorsque le professeur l’initie à des exercices d’écriture (p. 20) comme la boule de neige, le lipogramme et bien entendu les calligrammes. De fait plusieurs pages font penser aux Calligrammes d’Apollinaire. Cette typographie audacieuse est nouvelle dans l’œuvre de cet auteur et apporte judicieusement de l’émotion. Le meilleur exemple concerne la répétition du mot grenade sur une demi-page (p. 78). Le processus d’écriture est au coeur du roman : tant qu’un texte n’est pas achevé, il vaut mieux le garder pour soi, sinon chacun veut y apporter son grain de sel.

La situation de départ du livre est encore une fois un moment de désoeuvrement. Quatre amis découvrent dans un vieux manoir une grenade datant de la Deuxième Guerre mondiale. Que faire avec cet objet ? Le laisser là, au risque qu'un vagabond n'en subisse l'explosion ou la prendre ? Mais la conserver dans la consigne de son collège n'est peut-être pas la meilleure idée ... à moins d'être soi-même sur le point d’exploser ...

Le narrateur a souvent des pensées qui se téléscopent. Il nous dresse des listes de choses à faire ou ne pas faire, et ne cesse d'échafauder des hypothèses.

On assiste à l'évolution de sa prise de conscience que l'auteur relie au fait de grandir. Il résume cette évolution à la découverte de choses qu’on ne voyait pas avant (comme les canettes éventrées d’un terrain de jeux). On perd des rêves à mesure que l’on gagne des libertés. (p.25)

Son jeune héros n’a jamais eu aussi peur de sa vie (p. 21) que le jour où il anticipe par intuition qu'un drame est possible. Il a raison de souligner l'ambivalence de ses intentions. On aime (se) raconter des choses qui font peur (p. 27) mais les vivre sans doute moins.

Le roman est l'occasion de conduire une réflexion sur l’amitié et sur ce qu’est un vrai ami (p. 89). On pourrait inviter des collégiens à mettre en parallèle ses propos avec une pièce de théâtre comme Timon d’Athènes, actuellement à l'affiche au Théâtre de la Tempête.

Le groupe d’enfants a pendant des mois fermé les yeux sur la souffrance de leur "copain" Norbert, victime de racket et de harcèlement scolaire. En cela l’auteur place le lecteur dans une double réalité car le déni de la violence est un fléau presque aussi important que les faits de violence eux-mêmes, et ne facilite pas le règlement des situations difficiles. La leçon de courage, d’entraide et d’amitié entre copains n’en a que plus de valeur d’exemple. 

Eric Pessan souligne, on le sait tous mais il n’est pas inutile de le rappeler, qu’il ne faut pas remettre à plus tard tous les compliments qu’on a envie de dire à ses proches. Il nous dit des choses graves sans renier la sensibilité propre aux adolescents et sans adopter un ton moralisateur. Quant aux adultes ils ont une attitude très positive, en particulier la mère de David, le narrateur.

Voilà un tout petit livre sur un sujet crucial qu'il sera bon de mettre entre de nombreuses mains.

La plus grande peur de ma vie d'Eric Pessan, Ecole des loisirs, en librairie depuis le 25 janvier 2017

mardi 7 mars 2017

Wontons croustillants du Globe Cooker Fred Chesneau avec Lesieur

Après "Sans en faire tout un plat", Lesieur réitère son partenariat avec Fred Chesneau sur "Les Paris du Globe Cooker". J'ai trouvé les recettes vraiment appétissantes et j'ai eu envie d'en reproduire une, celle des Wontons croustillants parce que c'était celle qui m'inspirait le plus et je pressentais qu'il y avait un challenge à les réussir.

Ayant l'habitude de cuisiner je me suis basée sur la rédaction de la recette sans penser un instant à regarder le tutoriel qui figure sur le site de la marque. J'ai donc un peu loupé la première friture, ce qui m'a amenée à trouver des solutions pour la seconde.

Je vais vous faire bénéficier de mon expérience mais je vous recommande d'aller sur le site visionner les petits films (fort bien faits, je les ai regardés depuis) pour préparer les spécialités dans les règles de l'art. Disons que ce que j'ai fait relève davantage du nem que du wonton, mais je ne regrette rien parce que je me suis régalée ....

lundi 6 mars 2017

Entretiens d'embauche et autres demandes excessives avec Laurence Fabre

Laurence Fabre nous relate les entretiens d'embauche qu'elle a subis, le mot n'est pas trop fort puisque plusieurs d'entre eux se sont accompagnés d'autres demandes excessives.

Il s'agit d'une fiction. Nous sommes au théâtre, mais Anne Bourgeois s'est inspirée de faits réels pour écrire la pièce.

Si vous appartenez à la fonction publique, qu'elle soit territoriale ou d'Etat je pense que ce spectacle sera une révélation puisque vous êtes exempté de ce type d'épreuves. Mais pour tous les autres qui cherchent, ont cherché et chercheront un emploi il est probable que les dialogues vont résonner à vous faire cogner le palpitant.
forme d'émotion dans l'écriture dans la façon de traiter un sujet par le théâtre.

Le seul terme de "demandeur d'emploi" est infantilisant. On pourrait considérer les choses du point de vue de l'employeur et parler de "demandeur d'employé", aller jusqu'à estimer que c'est celui qui recrute qui est en demande. Loin sont les temps bénis de "plein emploi" où les chasseurs de têtes dénichaient les talents. Je ne viens pas travailler chez vous à moins de  ... suivait un nombre s'élevant à plusieurs centaines de KF (milliers de francs). La situation s'est inversée après le passage à l'euro (y-aurait-il une relation de cause à effet ?) et se dégrade de plus en plus. Demander du travail est devenu excessif.

dimanche 5 mars 2017

Stavanger au Studio Hébertot

Voilà un huis-clos qui nous plonge d’emblée dans une ambiance étrange, est-ce un rêve, un cauchemar, un peu des deux ?

L’avocate Florence Bernstein accueille chez elle un jeune homme, Simon, qu’elle vient de sauver du suicide. "Se coucher, c’est un acte ordinaire… sur des rails un peu moins mais avec une coupe de champagne, ça m’a intriguée".

Ils se font face, lui frigorifié, hagard, elle, sûre d’elle, curieuse de lui, maniant l’ironie avec dextérité. Ils ont en commun la solitude, des souffrances mal colmatées et … Stavanger, ville portuaire en Norvège. 

Le temps d’une nuit froide, ils vont faire connaissance, se cogner au passé, s’amadouer, se rejeter, se retrouver. On ne peut pas en dire beaucoup sur cette pièce afin de ménager l’effet de surprise final, Olivier Sourisse l’auteur y cultive le mystère et une certaine complexité. 

Florence est le maître du jeu. Sylvia Roux, tailleur pantalon noir et coupe de champagne à la main, domine à la perfection son rôle de femme ambigüe. Avec assurance, calme et habileté, elle pousse Simon vers des questionnements auxquels il répond du bout des lèvres. Lui qui est verrier et a la passion de la transparence reste opaque sur ce qui l’a poussé à de telles extrémités suicidaires. Le temps est habité de leurs confidences mais aussi de leur silence.

Thomas Lempire qui est dans la peau de Simon incarne magistralement le type noyé dans son angoisse. Son secret est trop lourd à porter mais il ne peut le livrer qu’avec parcimonie. Il a peur, peur d’elle, peur de lui-même : "Faut que je sorte, que je me protège". Ses éclats de colère et crises de panique laissent transpirer son immense trouble intérieur.

Florence essaye de plaisanter avec lui pour l’aider à se soulager de ce poids morbide qui le hante. Mais elle-même, tout en lui montrant ici et là qu’elle le devine, ne se dévoile qu’avec prudence. La mise en scène signée Quentin Defalt n’est pas là pour réchauffer l’atmosphère ! La pièce est quasiment plongée dans le noir. Au centre une grande table en métal noir avec un chandelier. Une "nappe sonore" revient régulièrement faire monter la tension : bruit de train sur les rails, la mort, ou celui d’un battement de cœur, la vie ?

Tous deux se cachent des choses et nous les cachent par la même occasion ! Qui sont-ils vraiment ? Beaucoup de pistes d’interprétation sont possibles, pourtant au fil de l’histoire, des révélations se font à tâtons dans le noir jusqu’à un dénouement assez inattendu…

Merci à Sylvia Roux et Thomas Lempire qui nous offrent une interprétation d’une grande justesse. Olivier Sourisse a écrit la pièce en trois semaines à l’impulsion juste pour eux. Elle est donc taillée à leur carrure de comédiens hors-pair. Les portraits sont lourds mais on s’attache aux personnages sans les juger. La pièce n’est pas une pièce simple, c’est un ovni théâtral qui vaut la peine d’être découvert. Et comme le dit Thomas Lempire : "Tout est écrit dans les mots, il y a juste à les ressentir."

Stavanger jusqu’au 29 avril 2017

Auteur : Olivier Sourisse
Comédiens : Sylvia Roux et Thomas Lempire
Mise en scène de Quentin Defalt.
Collaboration artistique d’Alice Faure. Scénographie d’Agnès de Palmaert.
Lumière d’Olivier Oudiou.
Création sonore de Ludovic Champagne.
Costumes de Mine Vergès.
Du mardi au samedi à 21h00 et le dimanche à 15h00
Sudio Hebertot :
78 bis Boulevard des Batignolles, 75017 Paris
Tel : 01.42.93.13.04
www.studiohebertot.com

Billet rédigé par Isabelle F.

samedi 4 mars 2017

Un hammam gommage chez la Sultane de Saba

La Sultane de Saba est un nom qui vous dit forcément quelque chose. C'est une marque française de cosmétiques et de parfums de luxe, présente en France et dans le monde entier, fondée par Vanessa Sitbon.

La jeune femme, discrète dans la presse, est issue d'une famille qui possédait un hammam à Fès. Elle reçut en héritage le savoir-faire de sa maman, réputée en tant que masseuse et surtout pour sa connaissance des huiles essentielles.

La première recette de beauté que Vanessa proposa fut sans doute le fameux caramel à épiler qui a contribué à bâtir sa réputation. Mais elle est connue surtout pour sa manière de conjuguer beauté et sensualité dans un univers qui s'inscrit dans le voyage, dans le respect des traditions orientales de beauté. Il serait plus juste d'employer le pluriel car les propositions de voyage sont multiples, sur les routes de Malaisie, des épices, des délices, de Darjeeling, Bali, Japon, Orient et depuis quelques jours d'Udaïpur, du nom du roi descendant du dieu soleil qui, selon une légende indienne fit construire un majestueux palais de marbre blanc sur les rives du lac Pichola en l’honneur de ses favorites.

vendredi 3 mars 2017

Résister c'est exister, toujours en tournée avec François Bourcier

François Bourcier n'est pas à proprement parler seul en scène tant il fait revivre ces héros, célèbres ou anonymes, propres à toutes les guerres.

Le spectacle qu'il a conçu, Résister c'est exister est un hommage plus particulier aux Résistants de la Seconde Guerre Mondiale et à ceux qu'on appela les Justes, et qui, par de simples petits gestes, parfois au péril de leur propre vie, ont fait capituler l’ennemi et basculer l’Histoire.

Mais il a aussi une valeur universelle, à l'instar du Mémorial de Falaise, dédié depuis presque un an à tous les morts civils des guerres car il faut bien comprendre que si les militaires laissent leur nom au panthéon des héros, les populations civiles paient une très lourde contribution.

On se croirait dans une salle des pendus, et pour ceux qui comme moi ont visité une mine, l'émotion est furtive mais insidieuse, attisée par une lumière crue et bleutée de petit jour qui se lève à travers la brume, où de clair de lune angoissant.

La traditionnelle annonce d'extinction des portables est précédée d'un point sur le nombre faramineux de représentations du spectacle, déjà plus de 600, sur une très large zone géographique allant jusqu'à Nouméa. Malgré un spectacle un peu resserré en tournée par rapport à la création originale, on nous promet un artiste exceptionnel qui s'est emparé de très beaux portraits ressuscitant des actes de résistance qui ont tous été réels et que rien n'a été inventé.

jeudi 2 mars 2017

Timon d'Athènes dans la mise en scène Cyril le Grix

Le prologue a de quoi dérouter : un comédien seul en bord de scène, semblant émerger du brouillard, les deux pieds devant un micro des années 80, en tenue qui pourrait être celle d'un rockeur, explique la pièce en prétendant nous en donner la clé alors que résonne un orchestre de cuivres et batterie installé à Jardin. Sa voix réverbe. Il interroge le public qui à ce stade n'ose rien répondre : Vous me suivez ?

Arrivent trois comédiens en costume contemporain et chaussures vernies. Le décalage entre le niveau de langue du texte et leurs tenues choque encore plus. Et puis on s'habitue parce que le sens résonne énormément avec des situations qui semblent familières.

Le riche Timon vit entouré de flatteurs qui profitent de ses largesses. Acculé à une situation sans issue, il compte en vain sur ceux qu’il avait comblés et organise un dernier festin… Il s’enfuit alors pour mener dans une caverne une vie solitaire, jusqu’au jour où il découvre un trésor qu’il distribue avec malignité aux adversaires d’Athènes. Timon exhale ensuite son amertume dans un dialogue avec le philosophe Apemantus, son rival en misanthropie… Et voici venir les sénateurs : menacés par les troupes d’Alcibiade, pour supplier Timon de retourner dans la cité où l’on est prêt à lui rendre justice... Mais Timon ne reviendra ni ne pardonnera, allant jusqu’au bout de sa haine du monde aussi extrême qu’inexpiable.
La pièce mérite qu'on la résume car elle est peu jouée et peu connue, bien qu'elle ait été choisie par Peter Brook pour inaugurer les Bouffes du Nord, en 1975, dans cette même traduction de Jean-Claude Carrière. Pourtant Cyril Le Grix l'a créée il y a longtemps (2007). Elle l'accompagne donc depuis dix ans.

mercredi 1 mars 2017

Karamazov dans la mise en scène de Jean Bellorini

Jean Bellorini est l'enfant terrible du théâtre, déjà pluri moliérisé ... depuis 2014.

Il a reçu le Molière du meilleur spectacle pour Paroles gelées et le Molière de la mise en scène à la fois pour cette pièce et La Bonne Âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht.

Il nous avait enchanté ensuite avec Liliom. Je comprends donc que lorsqu'on lui a proposé de faire une création pour le Festival d'Avignon il ait choisi un grand texte littéraire plutôt qu'une pièce classique du répertoire.

Il avait déjà monté Tempête sous un crâne de Victor Hugo qui 3 heures 30 durant avait transporté les spectateurs. Il a choisi cette fois Karamazov, sans hésiter à doubler le temps de représentation dans la version originale donnée dans la Carrière de Boulbon où je me souviens d'avoir vu l'épopée du Mahabharata présentée par Peter Brook, dont il partage le même amour du texte et des comédiens. C'était en juillet 1985 (Jean était alors un bambin), dans la magnifique traduction de Jean-Claude Carrière, et on inaugurait alors ce lieu atypique plébiscité depuis.

Jean Bellorini s'est attelé lui-même à l'adaptation pour prélever ce qu'il nomme des morceaux choisis. Et il signe scénographie, lumières et musique, comme à son habitude, faisant terriblement penser à la manière de travailler de Xavier Dolan, autre artiste surdoué de la même génération.

Il ne recule pas devant un monologue d'une trentaine de minutes ... bien au contraire. C’est en entendant Patrice Chéreau lire le poème du "Grand inquisiteur" à la Cartoucherie, il y a huit ans, que lui est venue l’idée de ce spectacle.

mardi 28 février 2017

L'homme debout de Frédéric Tissot et Marine de Tilly

Voilà un livre intéressant, et bien au delà de l'admiration que l'on peut avoir pour Frédéric Tissot qui, après un terrible accident qui n'est relaté qu'à la fin du livre, est devenu le premier Consul Général de France au Kurdistan, poste qu'il exerce bien entendu en fauteuil roulant comme on le voit sur la couverture du livre.

Le titre, L'homme debout, est une expression polysémique. C'est ainsi qu'on désignait les premiers chrétiens parce qu'ils écoutaient l'Evangile dans cette posture, signifiant qu'ils se tenaient dans le respect et la confiance. Celui qui est debout montre également qu'il n'a rien à redouter de la justice humaine ou divine.

Elle veut aussi dire (depuis qu'un homme politique l'employa il y a une vingtaine d'années) qu'on conservera une attitude ferme et très déterminée tout en se sentant la conscience tranquille même si on a tort, du moins en apparence.

Frédéric Tissot est de ceux là, capable, et c'est là un des points forts de son témoignage, de reconnaitre que lui même s'est trompé, ou du moins qu'il a participé à des actions qui ne résistent pas à l'analyse. J'ai hésité à donner quelques extraits dans ce billet, mais il y en aurait tant à pointer que ce n'est pas raisonnable d'en isoler un plutôt qu'un autre. Le livre est vraiment à lire (et relire) dans son entièreté.

Diplômé de médecine en 1980, celui qui fut surnommé French doctor en Afghanistan, au Kurdistan puis au Maroc, est devenu conseiller de ministres avant de s'orienter vers la diplomatie. Il a soigné civils et combattants, héroïques ou anonymes, milité pour la liberté des femmes à disposer de leur corps, cru en la reconstitution d'un peuple, d'une nation et d'un Etat, ce qui force l'admiration.

Par contre on sent poindre l'ironie de la situation quand il démontre l’absurdité des rapports économiques et la toute-puissance des "intérêts" géostratégiques, et qu'il démasque la générosité qui tue juste derrière celle qui sauve. Plusieurs passages sont édifiants comme rarement un tel témoignage le permet.

C'est qu'il a vécu des situations qui l'autorisent à livrer une narration sans concession sur les objectifs des humanitaires et des énarques bien pensants. On comprend qu'il regrette d'avoir fait l'expérience des limites de l'humanitaire (p. 157).

L'homme debout de Frédéric Tissot et Marine de Tilly, éditions Stock, en librairie depuis le 5 octobre 2016

lundi 27 février 2017

Racine ou la leçon de Phèdre d'Anne Delbée

Anne Delbée avait promis de redonner la Leçon de Phèdre ... pour ceux qui voulaient la revoir, pour ceux qui souhaitaient la découvrir, pour les sceptiques s'interrogeant sur l'opportunité d'inclure le spectacle dans leur future programmation, pour les dubitatifs votants aux Molières, en avant-première des festivals de Sarlat et de Figeac, mais aussi et surtout ... pour le plaisir ... et c'est pour cette raison supérieure que je suis venue ce soir au Poche Montparnasse qui avait coproduit la performance l'hiver dernier.

Il y eut Sarah Bernhardt. Il y a Anne Delbée, tragédienne majuscule qui ne s'interdit pas de faire rire. Ayant le sens du drame comme peuvent l'incarner aussi les grandes rockeuses.

La veste est jetée. Elle s'empare du micro pour chanter en alexandrins. Et la ressemblance est frappante avec Catherine Ringer, qui était bouleversante dans son interprétation de Malhler à la mémoire de Fred Chichin.
La comédienne démontre la modernité de Racine, sans doute parce que la tragédie est intimement liée au théâtre. La fulgurance du texte s'empare de nous. Chacun a conscience que si elle s'est tenue éloignée pendant quelques années elle a rudement bien fait de revenir nous donner cette leçon que l'on reçoit comme une passe de rugby qui arriverait en uppercut dans l'estomac.

L'idée de ce spectacle est née un soir de 2007 où Anne Delbée s'est retrouvée comme une gitane à déclamer sur une table la déclaration d'amour de Phèdre à Hippolyte (Acte II, scène 5). C'est devenu un spectacle pensé, épuré avec un vrai décor, quelques accessoires, et une projection vidéo conçue par sa fille Emilie que l'on reconnait sur les images, à coté de son petit neveu, dans un plan séquence prémonitoire puisqu'il tient entre les mains le brigadier dont elle a reçu le Prix le 17 février dernier.

Anne Delbée est fascinante dans un phrasé grave, et pourtant léger. Pas de soierie chatoyantes ni de perruque comme pour le Phèdre qu'elle avait monté à la Comédie française en 1995. Christian Lacroix ne signe pas le costume d'homme, noir, chemise blanche un peu bouffante qu'elle porte ce soir, le bras levé à la manière d'un toréador, prêt à planter la première banderille.

Le spectacle est ultra vivant, nous faisant vivre une large palette d'émotions, débordant sur la comédie et le rire. Aucun tabou ne caviarde la biographie du grand auteur dont Anne Delbée retrace le parcours, dans ce qu'il eut d'heureux et de malheureux.
Elle enfile une robe de velours noir, dénoue ses cheveux, soudain dorés sous l'éclat des projecteurs.

Phèdre c'est quoi finalement ? Une belle-mère qui drague son beau-fils, pas de quoi en faire un fromage, une cougar qui s'excite sur un petit jeune homme. Ah,vu comme ça ..., mais alors que fait-on de la langue de Racine, de la grande langue du XVII° siècle, de cette putain de langue, comme le disait récemment -et avec admiration- un chanteur des Eagles ? Phèdre est une partition dont il faut suivre pas à pas les notes.

Le ton est donné. Rien ne sera occulté.

Plus tard Anne Delbée, danseuse, en position cinquième, mimera Molière dansant le Lac des cygnes, nous prévenant : attention il va s'envoler !

On apprend beaucoup de choses. Nous sommes des éponges infusées de cette p... de langue que l'on se surprend à grandement aimer. On reçoit une belle leçon, de théâtre, de lettres (classiques) et même de danse (classique, elle aussi) ... mais surtout une leçon de vie ... magnifique de démesure !
On peut légitimement espérer le Molière du Seul(e) en scène qui sera un argument de plus pour convaincre les programmateurs d'inscrire cette leçon dans leurs futures saisons. Deux festivals l'ont déjà retenu cet été, celui de Sarlat le 25 juillet à 21h et celui de Figeac les 26 et 29 juillet, lui aussi à 21 h.

Racine ou la leçon de Phèdre
Conception, mise en scène, interprétation Anne Delbée
Scénographie Abel Orain
Création lumière Andréa Abbatangelo
Réalisation vidéo Émilie Delbée
Musique Patrick Najean
Costume Mine Barralvergez
Illustrations Emmanuel Orain

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont d'Emmanuel Orain

dimanche 26 février 2017

Rien à dire de Léandre Ribera

Léandre Ribera a beaucoup d'humour et de poésie mais il n'a Rien à dire, et rarement titre de spectacle aura été aussi juste. Aucune parole n'est prononcée et pourtant une infinité d'émotions circule.

La scénographie surprend. On croit voir des copeaux de bois recouvrir le plateau et on découvrira avec étonnement que c'est tout autre chose, et je ne vous dirai ni quoi ni comment.

Un vent puissant souffle alors que le personnage tente d'ouvrir une porte. Ce serait trop facile de rentrer chez lui par l'entrée. Il choisit une armoire.
Et pour allumer le plafonnier ce sera un parcours semé d'embûches qui le fera traverser la salle et solliciter l'aide de quelques spectateurs. Voilà comment faire de la gymnastique sans en avoir l'air.
Les enfants rient, ayant compris avant les adultes que nous avons pénétré avec l'artiste dans un monde surréaliste. On ne s'étonnera bientôt de rien. Ni des situations, toutes plus comiques les unes que les autres, ni de sa manière de mettre les spectateurs en confiance pour les inciter à devenir son partenaire sur la scène. Quand certains ridiculisent ou font faire une sorte de figuration ce sont de vrais rôles que Leonard confie à de parfaits inconnus qui n'ont jamais répété avec lui. En acceptant le risque que cela ne tourne pas exactement comme il le voudrait. La scène devient alors plus drôle encore et le clown peine à retenir ses rires. Ce n'est pas facile de bouger en miroir.
Ce personnage drôle et attachant nous ouvre les portes de sa maison, une maison sans mur, pleine de vides, de trous vers l’absurde. Avec des monstres dans les placards, un cintre vierge en guise de penderie, une machine à laver sous le parquet, une table forcément bancale et une chaise bringuebalante. Tout un monde fait de déséquilibres, de rires, de chaussettes volantes, de pluie de parapluies, de miroirs joueurs, de cadeaux surprise, de lampes farouches et de pianos télépathiques… Il n'y a aucune logique à chercher.
Le clown s'est aguerri en multipliant les spectacles. Son équilibre est solidement ancré sur en constant déséquilibre. Tiraillé entre bêtises, vieux démons, esprits frappeurs et beaucoup de rêves de toutes les tailles.
Quand on ne s'exprime pas avec des mots il faut soigner la communication. Léandre a le sens du mime, que ce soit des émotions, comme la peur dans une maison hantée, des ordres à donner à un camarade de jeu, voire même au public tout entier qu'il transforme d'un geste en troupeau de canards croqueurs de céréales ou en équipe de joueurs de boules de neige. Il excelle dans le comique de l'absurde mais il y nage avec poésie, ce qui fait de son spectacle un moment partageable en famille.
Il s'affranchit des codes de la bienséance comme de l'hygiène. Il ne craint pas de multiplier les gaffes et nous sommes volontiers complices de ce clown un peu magicien qui fait tomber les bulles comme autant de flocons de neige. De ce golfeur aussi emprunté qu'Alice au pays des merveilles engageant avec la Reine de coeur une partie de croquet avec pour maillet de longs cous de flamands roses.

Il installe l'absurde sur la scène du théâtre avec naturel. Plus tard il transformera un enfant en marionnette sous le regard étonné de la mère qui filmera la scène depuis son fauteuil avec son portable.
L'artiste est espagnol, et c'est en toute logique qu'il a obtenu deux récompenses en 2014, d'une part le Prix "cirque" de la ville de Barcelone et d'autre part celui de la meilleure mise en scène de la région Catalogne, ce qui lui vaut de faire une longue tournée (dates sur le site de l'artiste).

Arrivé porté par une bourrasque, reparti emporté par un coup de vent. Rien à dire, rien à redire. On a tout aimé. Revenez-nous vite.

Rien à dire
Mise en scène, costumes et jeu Léandre Ribera
Création scénographie Xesca Salvà
Construction scénographie El taller del Lagarto : Josep Sebastia Vito “Lagarto”, Gustavo De Laforé Mirto
Création lumière et production technique Marco Rubio
Composition musicale Victor Morato
Production Agnès Forn
Diffusion en France D’un acteur l’autre Odile Sage
Le dimanche 26 février 2017
Au Théâtre Victor Hugo
14 Avenue Victor Hugo, 92220 Bagneux
Téléphone : 01 46 63 10 54

A signaler que le Théâtre Victor Hugo attache une importance capitale au rire, en l'occurrence le rire au théâtre, qui sera exploré dans les évolutions et les retournements du rire théâtral, de l’Athènes du Ve siècle à la France du XXIe siècle. avec Bernard Faivre, Professeur émérite d’Études théâtrales de l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense (Paris X), au cours de six conférences, certains samedis, de 11h à 13h, suivies d’un petit brunch. 

Parce que le théâtre comique, à chaque époque, souffre d’un étrange paradoxe : il est le plus souvent dévalorisé (le genre noble, c’est de faire pleurer, pas de faire rire), mais en même temps, c’est le comique que plébiscitent les spectateurs.

Après le rire antique (Aristophane et Plaute), le rire médiéval (Jeux, farces et mystères), le rire Renaissance et Clasique (De Machiavel à Molière) c'est au rire de la Commedia Dell'Arte (De l’improvisation à Marivaux et Goldoni) que vous êtes conviés le samedi 18 mars 2017.

Ce sera ensuite, le samedi 22 avril, le rire du Vaudeville (Labiche et Feydeau) qui sera distingué du rire théâtral d'aujourd'hui (Théâtre de boulevard et solistes comiques) le samedi 20 mai.
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont DR.

samedi 25 février 2017

Le Centaure Bleu de la Compagnie Blin

L'émotion de Frédéric Blin est forte, même le soir de la seconde représentation de sa nouvelle création, le Centaure Bleu qui a tout de même nécessité trois ans de travail.

Pour ceux qui l'ignoreraient la Compagnie Blin est spécialisée dans la marionnette à fils, avec 4 500 confectionnées à ce jour pour 35 créations et bientôt 10 000 représentations à Montrouge, en France et dans le monde.

Les spectateurs sont désormais accueillis au sous-sol du Beffroi de Montrouge (92), dans une salle dédiée, mise en chantier en 2014, fort élégamment nommée salle André et Lucienne Blin, du nom de ses parents, immenses marionnettistes à qui la ville doit tant.

L'endroit sera partagé avec d'autres structures mais disposer cinquante soirs par an d'une scène capable d'intégrer le castelet est une révolution pour les artistes, et pour les spectateurs aussi, qui sont désormais assis dans de larges fauteuils confortables même si ce les bancs de bois n'avaient jamais rebuté personne.

Frédéric Blin, qui est le directeur artistique, porte  toujours, comme ses deux acolytes Corine Farge et Mathieu Aubertle tablier de cuir parce que la manipulation des poupées (selon le terme employé par les artistes) est délicate et qu'il ne faudrait surtout pas s'accrocher dans les fils. Rien que 30 personnages pour cette seule représentation.

Il est intervenu en tenue de scène devant le rideau rouge du castelet, qui est une belle scène de cinq mètres par trois, et n'a plus besoin d'être démonté entre deux saisons puisqu'il est sur roulettes et que le fond de scène permet de l'y entreposer.

Contrôler les mouvements des marionnettes exige une forte technique et j'imagine qu'avoir les bras en l'air aussi longtemps doit être exténuant. Les décors, conçus par Frédéric Blin, en bois peints à l’endroit et à l’envers, enrichis de nombreux éléments aux détails travaillés, sont déployés au cours du spectacle. Mais les gros changements auront lieu pendant un petit entracte.

A l’instar des autres spectacles de la compagnie ce conte associe traditionnel et modernité, savoir-faire ancestral et techniques d’aujourd’hui, histoire mythologique et thèmes intemporels, aux costumes et décors enchanteurs. La scénographie est grandiose, tout comme les costumes. Je ne suis pas étonnée d'apprendre que Frédéric Blin a pour modèle Fellini, Strehler et Visconti. On aimerait tous être assis au premier rang pour voir dans le moindre détail avec les toiles et les costumes aux inspirations exotiques, tous fabriqués à la main., comme cette Sméraldina si jolie.
C'est à Sophie Bidault que l'on doit les costumes, cousus à la machine et à la main, à partir des croquis de Frédéric.
L’intégralité du spectacle est façonnée par la Compagnie Blin, dans l’atelier situé à 10 minutes de Montrouge, cœur des créations pluriartistiques de la compagnie et lieu de conservation et de répétition. Des costumes en passant par l’enregistrement des voix et de la bande son, ainsi que la fabrication et la peinture des décors du castelet (scène du théâtre de marionnettes), qui évoquent cette fois savoureusement turqueries et chinoiseries.
La manipulation est très habile, faisant oublier que ce ne sont pas des êtres de chair et de sang. La musique a été composée par Michel Frantz, ancien directeur de la musique à la Comédie Française et musicien de la compagnie depuis 1981. Le son est parfait, les lumières magnifiques.
De multiples images font rêver, comme une galopade de chevaux. Les voix ont été enregistrées par plusieurs comédiens qui travaillent régulièrement avec la compagnie. Et dont certains sont spécialistes du doublage.
Le Centaure Bleu est une histoire rocambolesque et féérique mêlant amour et bravoure qui se passe en Chine au XVIII° siècle : le prince Taer vient présenter sa fiancée Dardané, princesse de Géorgie, à son père après dix ans d’absence. Mais le roi s’est remarié, et la nouvelle reine, n’appréciant pas ce retour imprévu, transforme Taer en une créature monstrueuse : un centaure bleu. Pour le sauver, Dardanée, avec l’aide de Zélou, le génie des bois, va devenir elle-même un beau soldat. Par malchance la reine tombe alors sous son charme mais Dardanée parviendra à la repousser. Dépitée, la reine l’envoie en mission dans la forêt tuer le soit-disant monstre qui terrorise la région. La situation est cornélienne.
On est dans le registre de la tragédie : peu m'importe la mort si c'est par toi que je meurs! Mais rassurez vous, c'est un spectacle adapté aux enfants. Alors tout est bien qui finira bien.

Il serait stupide de pas y enmener ses enfants. Mais les adultes seront eux aussi sous le charme.
La Compagnie Blin, riche de 35 spectacles, possède la plus importante collection de marionnettes à fils au monde, entièrement créées à la main, comptant environ 4 500 poupées réalisées au long de 83 années de travail.

André Blin, le père de Frédéric, exerça la profession de "commis d'agent de change" à la Bourse pour gagner sa vie. Mais il avait depuis l'enfance une passion pour les marionnettes et réalisait des spectacles en amateur et pour les amis. Sa rencontre en 1934 avec Gaston Baty, autre personnalité de l'histoire de la marionnette, sera déterminante. Il lâchera son métier nourricier et fondera avec lui " les p'tits bonshommes d'André Blin" qui sera le titre de leur première représentation en public.

Pendant la guerre et pour continuer à vivre, parce que, comme me l'a raconté Frédéric, les marionnettes c'est un peu mince!  il créé un atelier de jouets en bois et travaille avec sa mère Andrea.  Il créera pour Gaston Baty la figure principale de son "théâtre de marionnettes à la française" ( marionnettes à gaine) qui est Jean-François Billembois, compagnon menuisier du Tour de France.

Des milliers de maisons, fermes, poulaillers, gares et boutiques seront fabriqués à la main dans cet atelier, situé au 77, rue de Bagneux, jusqu'en 1946, année charnière qui correspond à l'apparition du plastique, fortement concurrentiel du bois, et à son mariage avec Lucienne Goubat. André décide de fermer l'atelier de jouets en bois et se consacrer définitivement et exclusivement aux marionnettes avec sa femme et sa mère.

Un an après, ils ont un fils, Frédéric. La famille voyage beaucoup et se produit internationalement jusqu’à ce que la ville de Montrouge propose à cette famille, montrougienne depuis 1885, de les accueillir en résidence permanente dans la Salle du Bar de l’ancien Centre administratif.  Nous sommes en 1958 et le petit Frédéric, âgé de 12 ans monte à son tour sur le théâtre pour manipuler "le tour du monde en 80 jours".
Il prend la relève de son père en 1977 et donne à la troupe le nom générique de Compagnie Blin. Il n'aura de cesse d'en développer le rayonnement.
Une exposition itinérante permet de faire découvrir au public la collection, enrichie de dessins originaux, maquettes et affiches. Certains sont exposés en ce moment dans le sous-sol du Beffroi, des poupées bien sûr mais aussi les croquis préparatoires pour le Centaure bleu, tous signés de Frédéric Blin.

Le centaure bleu
Spectacle tous publics de marionnettes à fils
Compagnie Blin
Du 15 février au 5 avril 2017
Voir horaires sur le site
Le Beffroi – Salle André et Lucienne Blin
2, place Emile Cresp – 92210 Montrouge
Réservations : 01 42 53 23 24
Métro Ligne 4 – Station Marie de Montrouge

vendredi 24 février 2017

Moi Caravage de Cesare Capitani au Lucernaire

Créé en 2010 à Avignon lors du 400ème anniversaire de la mort du Caravage, le spectacle de Cesare Capitani revient au Lucernaire jusqu’au 12 mars 2017. et Isabelle est allée le voir pour le blog.

Si beaucoup a déjà été dit sur l’œuvre et la technique du peintre, sa vie privée reste assez mystérieuse. C’est cet aspect qu’a exploré l'acteur franco-italien pour Moi, Caravage en s’appuyant sur un roman fort bien documenté de Dominique FernandezLa course à l'abîme.

Dans la salle, la lumière diminue et le noir se fait. Apparait alors à jardin une forme humaine encapuchonnée d’une bure sombre qui porte l’unique source de lumière, une bougie blottie entre ses mains.

Le spectre vivant se déplace en chantant d’une voix douce et triste. Dans cette ambiance Arte Povera surgit soudain un personnage sur le devant de la scène. Personne n’en doute, c’est le Caravage réincarné. Il s’impose d’emblée tout en sensualité, sa chemise de peintre largement ouverte sur son torse, manches bouffantes, pantalon court et pieds nus.

L’artiste rebelle (1571-1610) vient dérouler devant nous le fil de sa courte existence. L’accent italien de Cesare Capitani rend le personnage très convaincant, et pour ceux qui comprennent cette belle langue, il joue en italien tous les mardis.

Michelangelo Merisi, est né en 1571 à Caravaggio, un village de Lombardie dont il s’appropriera le nom. Sa vocation pour la peinture se manifeste à treize ans. Il fait son apprentissage à Milan auprès d’un vieux maître qu’il trouve trop "moelleux" dans sa peinture : Moi ce n’est pas comme ça que je veux peindre. Je ne veux pas de silence dans mes tableaux : je veux du bruit !

Mérisi se révèle vite avoir un fort caractère. Il aime nager en eaux troubles et prendre des risques. Incarcéré pour avoir fréquenté des peintres que l'Inquisition considère comme hérétiques, il est marqué au fer rouge à l'épaule d'une fleur de chardon. Son caractère rebelle lui fera dire avec provocation cette plaie sera mon blason.

A 20 ans, il s’installe à Rome où sa peinture va attirer l’attention des riches notables et des proches du pape. On lui confie des commandes prestigieuses (par exemple trois grands tableaux célébrant la vie et le martyre de Saint Mathieu pour l’église Saint-Louis-des-Français de Rome) qu’il exécute avec talent. Son style s’affirme et sa palette s’obscurcit. Bien qu’il soit obligé de ne représenter pratiquement que des scènes religieuses, ses personnages dégagent une présence d’un réalisme et d’une force dramatique hors du commun.

Et surtout, il révolutionne les codes picturaux en imposant le clair-obscur.  La lumière qui perce généralement en axe oblique depuis la gauche de la toile est le personnage principal de ses tableaux. Elle éclaire et donne du relief à la nudité des corps, à une épée, à l’expression torturée d’un visage. Par contraste, l’ombre monopolise le reste du tableau, et le décor n’a que peu d’importance, les figures au premier plan n’en sont que plus vivantes.
La scène est baignée de ce clair-obscur si cher à Caravage. Nous rentrons dans un de ses tableaux. C’est un autoportrait d’un réalisme fascinant qui nous est offert par Cesare Capitani. Dans la pénombre, l’éclairage des bougies ou des rais de lumière projetés sur le corps de l’acteur permettent à la sensualité érotique du Caravage d’éclore pleinement.

Cette ambiance quasi-religieuse est accentuée par les chants a capella de Laetitia Favart (en alternance avec Manon Leroy). On reconnait le Lamento d’Arianna de Monteverdi, Gesualdo et d’autres compositeurs italiens de la Renaissance comme Caccini et Grancini. J’ai beaucoup aimé l’interprétation androgyne de Manon Leroy, sa voix frêle comme celle d’un jeune garçon contraste avec la virilité de Cesare-Caravage. C’est une présence ambigüe qui incarne de multiples personnages : la boulangère avec laquelle il obtient son "certificat de virilité", ses modèles et amants dont son préféré, Mario, ainsi que des femmes…

Mais comme il nous l’explique, Caravage n’est pas intéressé par le bonheur, il vit dans l’urgence de peindre et le reste du temps multiplie querelles et condamnations. A 35 ans il tue un homme. Sa tête est mise à prix. Il sera dès lors davantage un peintre maudit que béni des dieux.

Cesare-Caravage parle de sa peinture David et Goliath. La tête que David tient dans sa main est celle de Caravage. L’acteur lève le bras comme David dans la peinture : Vous voulez ma tête, je vous la livre

Au fil de la pièce, nous finissons par avoir une image précise de qui était le Caravage. Ainsi le côté cru et sans concession de l’artiste ressort de son tableau Judith et Holopherne (scène de l’Ancien Testament). Il veut montrer le crime en train de s’accomplir : Moi je veux saisir l’instant précis ou Judith décapite l’homme. Le résultat est saisissant et à la limite du soutenable. On ne voit aucun de ses chefs-d’oeuvre sur scène, le mime et les anecdotes qui entourent leur création suffisent à frapper l’imaginaire des spectateurs.

Le peintre finira par trouver la mort à 38 ans dans des circonstances mystérieuses. Je suis comme la pomme véreuse de mon premier tableau, le ver creusera sa galerie… et à la fin, il ne reste que le désespoir et la mort.

Courez voir ce magnifique spectacle ! Cesare Capitani est aussi flamboyant que son modèle ! Le temps passe trop vite tant la vie du Caravage est romanesque.

Je laisse le mot de la fin à Dominique Fernandez sans lequel Cesare Capitani n’aurait pas pu incarner aussi intimement le peintre maudit : En écrivant La Course à l’abîme, roman qui tente de ressusciter par l’écriture la figure du peintre Caravage, je ne pensais pas voir jamais ressurgir celui-ci, sous mes yeux, en chair et en os, cheveux noirs et mine torturée, tel que je me l’étais imaginé, brûlé de désirs, violent, insoumis, possédé par l’ivresse du sacrifice et de la mort. Eh bien, c’est fait : Cesare Capitani réussit le tour de force, d’incarner sur scène cet homme dévoré de passions. Il est Caravage, Moi, Caravage, c’est lui. Il prend à bras le corps le destin du peintre pour le conduire, dans la fièvre et l’impatience, jusqu’au désastre final.

Moi Caravage de Cesare Capitani

D’après le roman de Dominique Fernandez La Course à l’abîme (Grasset)

Avec Cesare Capitani, et en alternance Laetitia Favart et Manon Leroy
Mise en scène Stanislas Grassian
Lumières Dorothée Lebrun
Théâtre du Lucernaire
53 Rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris
Jusqu'au 12 Mars 2017 à 18 h 30 du mardi au samedi,
Dimanche à 16 heures
Spectacle en italien les mardi
Crédit photos : B. Cruvellier

jeudi 23 février 2017

Tout ce qu'on ne s'est jamais dit de Céleste Ng

Je ne peux pas dire que Tout ce qu'on ne s'est jamais dit n'est pas une oeuvre intéressante mais je dois vous prévenir qu'il faut être particulièrement en forme pour plonger dans cette lecture et en ressortir indemne et sans se sentir déprimé.

L'action se passe aux USA, au cours des années soixante-dix, dans une petite ville étriquée où il est difficile de s'intégrer si on est un étranger, mais on pourrait en dire autant de beaucoup de cités françaises dominées par une certaine bourgeoisie qui impose ses codes (l'école qu'il faut suivre, le club de sport où l'on se montre, la boutique où l'on s'habille, le restaurant où l'on dine en famille ...).

Ce roman fait penser, en beaucoup plus sombre, à d'autres ouvrages comme Les armoires vides d'Annie Ernaux. Cette auteure pointe les sentiments contradictoires d'une femme en conflit de loyauté avec sa famille consécutivement à sa réussite. Le propos de Celeste Ng est plus noir : elle démontre qu'on ne peut pas échapper à sa condition.

Un des aspects spécifiques de son parti-pris est de souligner l'importance des diktats, comme celui de la "bonne ménagère" auquel Marylin voudrait échapper. Le rôle joué par Betty Crocker, un personnage imaginaire  inventé par la marque agroalimentaire américaine General Mills à partir des années 1920 est assez poignant. Les modèles français existent aussi en cuisine, mais ce sont des personnes qui ont réellement existé.

Lydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore…

Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. elle-même. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus.

Le corps de Lydia gît au fond d’un lac. Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter des secrets et des non-dits si longtemps enfouis qu’au fil du temps ils ont imperceptiblement éloigné ses membres, creusant des failles qui ne pourront sans doute jamais être comblées.

Celeste Ng aborde la violence de la dynamique familiale, les difficultés de communication et le malaise adolescent avec une intensité implacable.

Les critiques anglo-saxons ont salué la naissance d’un écrivain majeur et fait le succès de son premier roman, vendu à plus d’un million d’exemplaires depuis sa publication aux Etats-Unis en 2014. Sa présence dans la sélection du Prix des lecteurs d'Antony est justifiée par cette qualité. Je l'aurais néanmoins placé parmi les romans policiers même si les inspecteurs chargés de l'enquête ne se préoccupent guère de faire la lumière sur la mort de la jeune fille.

On présente le livre comme un page-turner, ce qui n'est pas très exact car on se doute qu'on ne saura jamais la vérité (pas davantage que dans un autre livre de la sélection, Au commencement du septième jour de Luc Lang) en ce sens que la responsabilité de la mort de Lydia ne peut pas être établie avec certitude.

En tant que mère, ce roman fait froid dans le dos. La violence familiale peut s'installer sans qu'aucun cri ne soit jamais prononcé. On peut faire le malheur de ses enfants en pensant en toute bonne foi les aider à bâtir un avenir heureux. Particulièrement lorsque les désirs de la mère ne sont pas compatibles avec ceux du père. L'enfant ne peut alors qu'être piégé dans une alternative truquée. Dans un tel contexte cet ouvrage pourrait être considéré comme un roman d'avertissement : Pour chaque action, il y a une réaction égale et contraire. (p. 212)

Tout ce qu'on ne s'est jamais dit de Celeste Ng, traduit de l'américain par Fabrice Pointeau, Sonatine, en librairie depuis le 3 mars 2016 en France

mercredi 22 février 2017

Les liseuses de bonne aventure d'Audrey Siourd

Audrey Siourd aime tant la lecture qu'elle travaille dans le secteur de l'édition, et que même lorsqu'elle s'adonne à une passion, elle demeure fidèle au secteur du livre.

Elle prend, depuis trois ans déjà, des instantanés de femmes lisant dans le métro.

Il en résulte une série de portraits qui sont accrochés à la Galerie de la Villa des Arts, du 22 février au 5 mars 2017.

La RATP avait exposé ce travail dans l’espace VIP du Salon du livre en 2015. Les voici offerts au regard du grand public.

Dépêchez-vous car après il faudra disposer d'un compte sur Instagram pour les retrouver, et suivre les nouveautés.

Tout a commencé avec une femme aux cheveux carmin  qui s’est assise en face d'elle dans le métro et a ouvert un livre. Audrey raconte l'évènement : quelque chose de puissant émanait d’elle. Une force dans sa concentration m’a captivée. Elle semblait indifférente au brouhaha alentour. J’ai eu envie de la photographier. Le lendemain, une autre lectrice s’est installée près de moi. Le surlendemain, une autre encore. L’idée de faire une série de portraits de femmes lisant dans le métro est devenue une évidence.

Audrey, utilise son téléphone portable, par discrétion, d'une part pour ne pas interrompre les femmes dans leur lecture, et aussi pour garantir la spontanéité et éviter la pose. Néanmoins, l'artiste demande toujours une autorisation de publication.

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