vendredi 28 janvier 2011

Au-delà

Avec Clint Eastwood, chaque film est une surprise. La plupart sont assez marqués par une atmosphère de violence. J’ai revu récemment Créance de sang (2002) qui est un vrai cauchemar. Souvenons-nous aussi de Million dollar baby (2004) où l'entraîneur Frankie Dunn, rejeté depuis par sa fille, replié sur lui-même, se prend d’affection pour une jeune boxeuse ; de Gran Torino (2008), l'histoire d'un vétéran de la Guerre de Corée aux penchants racistes, qui cette fois sympathise avec un jeune voisin ...

Au-delà renoue avec le style de Sur la route de Madison (1995), pour la tendresse qui s’en dégage, et pour l’apologie des vrais sentiments. Le scénario situe les personnages dans une société sans concession qui ressemble à celle que beaucoup d’entre nous subissent : ils vont à l’école, ils travaillent, ils sont licenciés au profit de la productivité, ils ont des supérieurs hiérarchiques sans foi ni loi. Ils ne sont pas ménagés, quel que soit leur milieu social : confrontés à la drogue, la solitude, l’inceste, la maladie, le vol, l’attentat terroriste. Ils essaient malgré tout de rester debout, vivant au rythme d’Internet, partant en vacances au bout du monde ou suivant des cours de cuisine, activité à la mode en ce moment. Ils font face malgré les vicissitudes, et sans être pour autant des héros ni accomplir des prouesses. Ils cultivent leurs dons, c’est tout.

Comme dans un film de Ken Loach le spectateur discerne au premier coup d’œil qui sont les bons et qui seront les méchants, avec un petit temps d’avance sur les protagonistes qui auront besoin d’un tout petit plus de recul pour s’y retrouver, … comme dans la vraie vie.

Clint Eastwood retrouve Steven Spielberg comme producteur exécutif qui avait produit son diptyque, Mémoires de nos pères et lettre d’Iwo Jima. Imprégné de jazz, c’est Clint qui a composé la majeure partie de la bande originale, en incorporant des fragments du deuxième concerto de Rachmaninov dans la partition.

Hormis quelques scènes à Chamonix et dans la ville de Lahaina, sur l’île hawaiienne de Maui, l’intrigue se déroule principalement dans trois endroits : Paris, où Clint Eastwood tourne pour la première fois, Londres et San Francisco, une ville qu’il affectionne particulièrement :
"Je suis originaire de la Baie de San Francisco et je connais bien ces environs. L’appartement que nous choisi pour George est typique de ce merveilleux quartier, et le restaurant italien jouxtant l’immeuble achevait d’un faire une adresse idéale pour George. J’ajoute que les bâtiments ne sont pas profilés à angle droit, ce qui permet de capter des vues latérales bien plus intéressantes."
L’appartement de Londres est situé dans le complexe lugubre des Chancellor Estates d’Elephant & Castle, des immeubles qui auraient du être rasés depuis longtemps. L’endroit est emblématique d’une certaine misère ouvrière.

Ce qui est époustouflant c’est que le réalisateur n’a pas eu peur d’employer les grands moyens en terme d’effets spéciaux même s’il a tourné le plus possible en décors naturels. Les premières scènes font revivre un tsunami incroyablement plausible. On s’y croirait et cela fait peur. Le fils de Clint se trouvait en Thaïlande lors de la catastrophe de 2004 et il l’a influencé. Il parait que le réalisateur a plongé lui-même au cœur des déferlantes pour rejoindre l’équipe caméra ballottés par les flots et filmer au plus près des acteurs dans un océan déchainé, comme toujours en cet endroit du monde, alors que la majorité de l’équipe restait terrorisée sur la plage.

Clint a la réputation de coller au réel mais aussi d’entretenir une atmosphère de quiétude sur les tournages. Du coup il obtient beaucoup de ses acteurs. A commencer par Cécile de France qui n'a pas hésité à exécuter ses propres cascades dans la scène du tsunami, gagnant l’admiration du grand maitre qui clame que c’est une des meilleures actrices avec qui il n’ait jamais travaillé.

Au-delà marque les débuts à l’écran des jumeaux McLaren. Âgés de douze ans les deux frères se sont illustrés dans des danses de rue. Ils interprétèrent alternativement les deux personnages, renforçant ainsi l’idée qu’ils étaient deux moitiés d’un tout. En effet Marcus et Jason sont indissociables pour se rassurer. L’un des deux se méfie du monde des adultes et vit replié sur lui-même. Sans en révéler trop sur le scénario je peux dire qu’il fera la tournée des médiums sur Internet et tombera sur une kyrielle de « commerçants » bien incapables de l’aider et dont Clint Eastwood dénonce clairement le charlatanisme. Il ne considère pas pour autant la figure du médium comme une caricature : "Nous essayons de présenter son activité comme légitime, par contraste avec ces exploiteurs de la détresse humaine. A chacun de décider ensuite si la voyance peut être considérée comme une pratique fondée."

On pourrait d’ailleurs estimer que c’est le frère de l’un d’entre eux, interprété avec beaucoup de sensibilité par Matt Damon (qui avait déjà tourné avec Clint dans Invictus l’an dernier), qui est à blâmer car il cherche manifestement à faire fortune en exploitant les dons de son frère, sans se préoccuper de sa crainte d’un perdre son âme. Il est plaisant de constater que c’est à partir du moment où il verra le futur au lieu de regarder dans le passé que ce medium trouvera la paix. Comment ? C’est toute l’histoire du film. On pourrait estimer qu'il est inutile d'en faire la promotion sur un blog. Et pourtant si parce qu'il serait injuste de le considérer comme un film hollywoodien de plus et rien d 'autre.

Je me retiens de pinailler sur la traduction mais il est intéressant de savoir qu’au-delà se traduit plutôt par beyond dès lors qu’il s’agit d’une position comme pour signifier en dehors de … alors que le titre original, hereafter correspondrait plutôt à ci-après, l’annonce d’une mention supplémentaire à un texte, et par extension l’au-delà, mais avec un article. C’est un endroit et non un adverbe de position.

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