mercredi 5 janvier 2011

Entretien avec Gérald Chatelain, metteur en scène de La Dernière leçon de Noëlle Châtelet,

La mère avait choisi son heure de départ vers cet aboutissement de la vie qu’est la mort, pour ne pas être un fardeau pour les siens. Quelques années après la fille adresse une lettre à cette mère pour faire le récit d’une vie bien remplie, d’une belle existence avec ses joies et ses peines. C’est Catherine Rétoré qui interprétera la fille avec la complicité de deux marionnettes pour retracer cette complicité jusqu’à la dernière leçon que donne la mère à sa fille pour accepter son choix.

J’ai rencontré le metteur en scène Gérald Chatelain dans son théâtre de Fontenay-aux-Roses (92) quelques semaines avant la création. Nous avons parlé de théâtre, de vie …

Quand déranger devient vertu
La première mission du théâtre pourrait être de divertir, avec d’ailleurs pourquoi pas, une résonance politique. Je pense à la Résistible ascension d’Arturo Ui, où Brecht critique le régime fasciste en le transposant dans le Chicago des années 1930. J’ai aussi le souvenir formidable d’une comédie cinglante avec la Mort accidentelle d’un anarchiste de Dario Fo. Je pourrais aussi bien entendu citer Molière.
La seconde c’est d’interroger le monde sur ce qui nous trouble et de le faire d’une autre manière. C’est ce que font les textes d’auteurs comme Becket, Jean Genet ... L’évocation de l’aventure coloniale en Algérie avec les Paravents a fait scandale. Un commando d’anciens parachutistes d’Algérie a réussi à perturber la représentation en lançant des bombes lacrymogènes. C’est une image inoubliable. Les gendarmes ont du protéger le théâtre. André Malraux, alors ministre de la culture, a été sommé de s’expliquer, ce qu’il a fait en défendant la liberté d’expression artistique …

Gérald Chatelain regrette que ce type de théâtre se rencontre de moins en moins, ce qu’il attribue à une forme d’autocensure des porteurs de projet qui anticipent la réaction des financiers. Les contraintes économiques sont devenues tellement prégnantes que les producteurs ne prennent plus de risques.

C’est vrai qu’on ne pourrait sans doute plus aujourd’hui quitter la tête haute une structure en faillite comme Patrice Chéreau l’a fait à Sartrouville. Mais je veux croire qu’il reste tout de même quelques troupes qui parviennent à se dégager des aspects financiers. Je pense en particulier à la troupe Kolyada qui nous a secoués l’an dernier avec un Revizor puis un Hamlet exceptionnels.

A cet égard le cinéma parviendrait davantage à rester pertinent, par exemple avec des réalisations comme le Dernier voyage de Tanya, d’Aleksei Fedorchenko, actuellement sur les écrans, ou tous ces films iraniens qui irradient de vivacité alors que le théâtre reste pour Gérald Chatelain très franco-français. Et surtout il bénéficie par essence d’une pérennité qui n’existe mal au théâtre. Les captations sont rares et même quand elles sont excellentes ce n’est plus la même chose.

Mettre en scène une histoire qui trouble
Noëlle Chatelet a écrit un texte fondamental ; une histoire exemplaire qui, d’une certaine manière, serait le rêve de millions de gens. Car à l’inverse de Romain Gary qui a fait un choix personnel, violent, en se suicidant avec une carabine, la mère de Noëlle Chatelet (qui était aussi celle de Lionel Jospin) a effectué un choix partagé.

Plusieurs années auparavant elle avait prévenu ses enfants qu’elle mettrait fin à ses jours quand elle sentirait que l’issue inéluctable. A 90 ans elle annonce tranquillement que ce moment est venu et qu’elle le fera dans trois mois. Ce n’est pas une surprise mais entre la formulation de l’idée et l’annonce du passage à l’acte il y a tout un monde.

Un sujet très présent dans la littérature et au cinéma
Les références sont multiples. Pour Gérald Chatelain ce sont la Ballade de Narayama, ce très beau film japonais de Shohei Imamura en 1983. Et surtout Madeleine Renaud, la Winnie de 'Oh ! les beaux jours' de Samuel Beckett, rôle qu'elle a porté avec un enthousiasme incroyable de 1963 à la fin de sa carrière :
“ Oh le beau jour encore que ça aura été... Encore un... Après tout. ”
Personnellement je pense à des livres que j’ai lus l’an dernier comme un Amour exclusif de Johanna Adorjàn, l’Homme qui m’aimait tout bas d’Eric Fottorino et surtout à une Année avec mon père de Geneviève Brisac. Ou encore Lettre à D d’André Gortz.

Un projet qui murit depuis plusieurs années
Gérald Chatelain avait rencontrée l’auteure quelques fois avant la publication du livre qu’il n’a d’ailleurs lu que tardivement, vers 2007 ou 2008. Mais tous deux ne se connaissaient pas suffisamment pour qu’elle donne immédiatement son accord pour une adaptation théâtrale.
Les évènements étaient extrêmement proches encore pour elle et elle pouvait craindre une trahison possible. Elle était méfiante et a mis longtemps avant d’être convaincue. On a parlé beaucoup ensemble. Mais j’ai décidé de faire moi-même l’adaptation. Je ne lui ai pas proposé de le faire et de son coté elle ne me l’a pas demandé. C’est mieux ainsi.Il est probable néanmoins que Noëlle Chatelet s’attende à un certain réalisme sur scène. Il se pourrait qu’elle soit surprise.
L’entente entre eux s’est construite et on perçoit de multiples points d’accord. Y compris sur l’affiche. Un tableau de Ferdinand Odler, un peintre symboliste que l’écrivain connaissait déjà. Ce sont ces couleurs là qu’il voulait. Des montagnes, des nuages, un paysage qui semble familier malgré un traitement non figuratif. Le tableau intitulé La Pointe d'Andey, vallée de l'Arve (Haute-Savoie), a été acquis par le Musée d'Orsay en1987, mais c'est en Suisse que le metteur en scène l'a découvert en Suisse à l’occasion d’une visite d’exposition.

Fiction ou réalité ?
Il n’y a rien de fictionnel dans le récit de Noëlle Chatelet. Son écriture très serrée, ne laisse aucune place à l’imagination ou à la transgression. Elle a voulu faire résonner ce qu’elle a vécu en collant le plus possible à la réalité. C’est pourquoi elle a sollicité l’autorisation de sa sœur et de son frère avant de publier le livre. Aucun des deux n’a voulu y apparaitre, ce qui témoigne bien de la difficulté d’imaginer une fin de cet ordre, et a fortiori de l’accepter de ses proches.

Gérald Chatelain m’a longuement parlé des femmes. Ils les voient plus proches du réel, du sol, de la terre, ce qui expliquerait selon lui qu’elles soient fondamentalement plus courageuses. Le fait de donner la vie leur permet de savoir davantage que les hommes d’où elles viennent.
Le contexte est d’autant plus troublant que la mère était sage-femme. Il est assez extraordinaire de songer qu’elle a en quelque sorte accouché sa fille de sa mort. C’est cette décision, contre laquelle on ne peut rien faire, qu’il faut accepter après s’être révolté. Noëlle Chatelet dit n’avoir jamais pleuré après. Le deuil avait eu lieu avant. Elle a commencé à prendre des notes avec l’autorisation de sa mère malgré ses doutes sur le projet narratif: est-ce que tu crois que cela va intéresser des gens ? Elle a pu après les évènements assez vite s’asseoir à son bureau d’écolière pour entreprendre d’écrire la Dernière leçon.

Du point de vue de la fille
Troublé d’entendre la voix d’une petite fille, Gérald Chatelain confie que dès le livre refermé lui est venue l’image d’un chemin initiatique, que parcourt le personnage de la fille, encouragée par sa mère qui lui tient la main. Il a choisi de l’appeler Alice, ignorant que Noëlle Chatelet allait publier au Seuil Alice au pays des vermeilles, en 2009, un récit sur le temps et la transmission, et sur la relation d’amour si particulière qui unit une grand-mère et l’enfant de son enfant. Une manière surtout de retrouver le jardin perdu de sa propre enfance, les souvenirs d’avant les souvenirs. Une traversée du miroir à la manière d’une certaine Alice.
La première évidence fut donc de ne pas chercher une interprète pour la mère, pour ne pas se situer dans la description. Elle sera présente sous la forme d’une marionnette. Une seconde représentera la petite mort. Et c’est Catherine Rétoré qui interprétera Alice.
Tous les dialogues ont été retenus pour recentrer sur la relation mère-fille.

Un spectacle qui ne sera pas tragique
Le texte est très proche du livre. Mais il y aura de la gaieté, de la gravité et de la légèreté. Il n’est pas envisageable de tomber dans le pathos, de mettre en scène la moindre violence. Il ne veut pas que les spectateurs soient plombés. Ce n’est pas l’acte qui sera représenté, mais le fait d’avancer dans la vie et de se dire c’est bon, j’arrête avant qu’on ne décide pour moi.
La scénographie représentera le chemin mental en restant dans l’intime, avec un dispositif classique, donc frontal.

Un spectacle sur l’abandon
Si on revient au choix et à la liberté, pas à la chose subie, on pourra entendre le mot « abandon » dans le sens de je m’abandonne, je fais confiance, avec un accompagnement et une forme exceptionnelle de complicité. Alors que la plupart du temps l’abandon est ressenti avec une telle culpabilité par celui qui part qu’il masque ses intentions derrière un rejet agressif, préférant se faire détester plutôt que chercher à convaincre. Il en est souvent ainsi des les ruptures amoureuses.

Comme un train qui s’évanouirait dans la brume
Le sujet a quelque chose de l’ordre du mystique, à l’instar de ce plan du film Théorème, réalisé par Pasolini en 1968, quand un homme nu court dans le désert et se retourne. On pourrait voir comme un chemin dans une forêt. La mère et la fille avancent main dans la main. A un moment la mère retire sa main tandis qu’elles continuent leur progression. Puis la mère force le pas, se détache. L’éloignement se fait imperceptiblement. Bientôt la fille est seule sur le chemin, où elle continue de marcher bien sûr.
La description de Gérald Chatelain est troublante Je ne peux évacuer la suite de l’histoire. Après avoir vue la mère, seule de dos, je suis maintenant face à elle, et je découvre qu’elle avance en tenant la main de sa propre fille.

Un spectacle qui n’est pas un testament
Après avoir dirigé le théâtre de Chartes, Gérald Chatelain est directeur du Théâtre des Sources depuis 15 ans. Son mandat se termine en mars prochain. Le nom de son successeur devrait être annoncé en janvier. (encore non connu à l’heure où j’écris ces lignes)
La simultanéité de son départ avec cette création est une pure coïncidence, comme la presque homonymie des deux noms. Interrogé sur ce point, il répond « renaissance », estime que continuer serait régresser et se réjouit d’avoir bientôt de nouveau du temps pour lire, écrire, mettre en scène …

Il se souvient de son arrivée, sur un terrain en friches, dans un lieu aux allures de salle des fêtes, où il qualifie d’innommable la programmation de l’époque. L’architecte n’avait même pas songé à des bureaux, comme si c’était un endroit de passage où personne ne s’arrêterait pour y travailler. Depuis on peut constater qu’il a pris de l’âme.
Un théâtre comme une nécessité
A force de travail le public est arrivé. Il a une jolie formule pour résumer son action et celle de toute une équipe : on a créé une nécessité. Comme il le dit avec humour, quand il n’y a rien c’est facile de construire. Le foyer en est la démonstration exemplaire. Une salle vide, où l’essentiel du budget déco était absorbé par un lustre énorme, kitsch à souhait, qu’on pourrait regarder avec nostalgie s’il n’avait pas couté une fortune.
C’est aujourd’hui un salon cosy, chaleureux comme un appartement, où le code couleur gris-bordeaux-chocolat connote l’univers théâtral mais aussi la douceur de vivre.

Avec des canapés qui invitent à s’installer, un bar joliment baptisé la Source (en allusion au nom du théâtre), un piano, deux fauteuils d’orchestre, des affiches polonaises en enfilade, des tombées de rideaux qui protègent les bureaux administratifs du regard.

Même en journée l’endroit est cosy, comme un salon de thé londonien, acceptant le bruit de la rue et les cris du square voisin en décalé.

Une création à Cergy-Pontoise avant Fontenay-aux-Roses
La Dernière leçon sera créée sur la Scène nationale du Théâtre des Arts de Cergy-Pontoise en janvier. Une avant-première est programmée pour les membres de l’ADMD, Association au Droit de Mourir dans la Dignité, dont j’apprends que c’est la plus grosse association en France, regroupant plus de 45000 personnes. La seule où Noëlle Chatelet s’investit et où elle milite fort.

LA DERNIÈRE LEÇON par la Cie D’Après La Pluie
texte de Noëlle Châtelet, adaptation et mise en scène Gérald Chatelain
mise en images de Jean Pierre Lescot
avec Catherine Rétoré et deux marionnettistes
Coproduction Théâtre des Arts scène nationale de Cergy Pontoise, Théâtre de la Marionnette à Paris, Théâtre des Bergeries de Noisy-Le-Sec, Cie Phosphènes Jean Pierre Lescot, avec une aide à la production de la Drac d'Ile-de-France

du 13 au 15 janvier 2011 au Théâtre des Arts / Cergy-centre
mardi 1er février (20 heures 30) et mercredi 2 (19 heures 30) au Théâtre des Sources, 8 Avenue Jeanne et Maurice Dolivet 92260 Fontenay-Aux-Roses - 01 41 13 40 80
Réservations du mardi au vendredi de 14h30 à 18h30 et le samedi de 15h à 18h.
vendredi 4 février au Théâtre Victor Hugo, 14 avenue Victor Hugo, 92220 Bagneux, tel 01 46 63 10 54
samedi 2 avril à la Scène Watteau de Nogent-sur-Marne
mardi 3 et mercredi 4 mai 2011 à 20h au Théâtre Forum Meyrin (Suisse)

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