mardi 31 mai 2011

Mon petit bunker de Marine Bramly

Marine Bramly est née à Dakar en 1969 et il est probable que ce ne sont pas les seuls points communs qu’elle ait avec Noah, l’héroïne de son second livre, qui se trouve faussement facile à lire. Le style est simple mais les idées sont complexes.

Quand elle nous embarque au profond de l’Afrique ce n’est pas pour faire une balade touristique. On est davantage dans le documentaire ethnologique et psychologique.

Mais ses parents l’élèvent –ou plutôt la font vivre- comme une enfant des rues, livrée à elle-même et aux rudes us et coutumes de la société africaine qu’elle respecte sans se plaindre. Capable de décrocher un pain de singe du haut d’un baobab, de mendier en « faisant pièce dans l’eau » auprès des touristes, rude au travail (elle devient gardienne de chèvres dans le désert), refrénant sa faim en fonction de la nourriture disponible … on ne peut pas dire qu’elle a eu une enfance choyée.

Tout au plus on dira que cette anti-éducation, directement consécutive au mouvement de mai 68 lui a forgé le caractère et permis de développer des capacités créatrices. Elle ne l’a cependant pas du tout préparée à une vie d’adulte : elle était dotée d’une volonté en béton armé pour les choses qui ne changeaient à peu près rien à sa vie alors que les grandes résolutions montraient des fragilités de château de sable.(p.107)

Quand on a vécu au Sénégal dans le non conformisme absolu il est difficile de mener une vie « normale » en France avec un mari qui a des attentes classiques et qui croit être drôle lorsqu’il invoque une plaisanterie libanaise comme quoi chez les femmes la tête est faite pour le coiffeur. Heureusement qu’il fait la cuisine, sinon il ne serait qu’un affreux macho.

Pourtant Noah pourrait concilier passé et présent en devenant artiste reconnue. Un mécène vient d’ailleurs de lui consentir une énorme avance pour un projet auquel hélas Noah a bien du mal à démarrer. C’est qu’il lui faudra d’abord faire la paix avec les démons de son enfance.

Un à un les souvenirs seront extirpés du passé, analysés, nettoyés et ordonnés comme un entomologiste ferait avec une collection d’insectes. Elle règle ses comptes sans amertume avec la mère absente et le père omnipotent, qu’elle appelait dieu et qu’elle vénérait jusqu’à ce qu’il l’abandonne en plein désert.

J’ai pensé à Marguerite Duras, élevée à la dure sur un autre continent. Comme elle la petite Noah adolescente est émue par un homme parmi une foule prenant le bac. (p.141) Sauf que celui de Noah roule à moto … comme son père … et comme son mari rêverait de pouvoir le faire.

Le titre du livre représente plusieurs forteresses. La construction de la seconde guerre mondiale qui surgit encore du sable de la plage de Dakar, et où elle a failli être victime d’un viol en réunion. L’atelier qu’elle s’installe sous les toits et où elle vient se ressourcer dans la solitude. Métaphore enfin de l’enfance qui fut un carcan et dont il lui faudra se libérer.

J'ai pensé aussi à Carmen Bramly dont le livre Pastel fauve se fait l'écho d'une autre adolescence, à une autre époque. Décidément il y a bien du talent dans la famille Bramly.

Mon petit bunker de Marine Bramly, chez Jean Claude Lattès, 2011
Livre chroniqué dans le cadre du partenariat avec Babelio.

lundi 30 mai 2011

Winter's bone ou un hiver de glace

Winter's Bone est un film adapté du roman éponyme de l'américain Daniel Woodrell. Ce long métrage sort sur les écrans en même temps que la bande dessinée de Romain Renard, un Hiver de glace, dans la collection rivages noirs de Casterman.

L'auteur était venu samedi au Salon du livre de Chatenay (92) dont je viens de rendre compte au travers des deux précédents billets. Il était présent à la projection qui a eu lieu le soir au Rex.

On peut confronter l'adaptation graphique de Romain Renard avec le film de Debra Granik sans avoir lu le roman de Daniel Woodrell. Parce que les deux se complètent et s'interfèrent. Il y a beaucoup de points communs alors que ni l'un ni l'autre n'a pu être influencé par leur travail respectif.

Tout est parti du roman de Daniel Woodrell qui a fait au dessinateur l'effet d'un coup de poing. C'est un roman noir, rural, dégageant une sorte d'onirisme gothique, rappelant la légende des premiers colons, l'univers de Faulkner ou de Cormac Mc Carthy. L'histoire se passe en huis clos dans une ambiance tribale clanique entre des gens "oubliés", vivant en autarcie à la frontière de l'Arkansas et du Missouri, dans une région au climat ingrat, coincé entre des montagnes.

Romain Renard s'est rendu sur place pour ne pas être tenté de trahir l'auteur en dessinant des paysages qui se seraient rapprochés davantage des Ardennes belges. Il s'est imprégné d'une réalité qu'il a dessinée et qu'il a parfaitement retrouvée dans le film. Logique puisque la réalisatrice revendique un travail de documentariste.

Le tournage a eu lieu dans la forêt des Ozarks, dans le Missouri, l'État dans lequel se déroule l'aventure de Ree dans le roman, dans les maisons des habitants qui ont été employés comme figurants ou conseillers techniques.

Ree Dolly a 17 ans. Elle assume un rôle de chef de famille depuis que sa mère a perdu la tête et élève son frère et sa soeur. Quand son père sort de prison et disparaît sans laisser de traces, elle n'a pas d'autre choix que de se lancer à sa recherche sous peine de perdre la maison familiale, utilisée comme caution. Ree va alors se heurter au silence de ceux qui peuplent ces forêts du Missouri. Mais elle n'a qu'une idée en tête : sauver sa famille. A tout prix.

Le film a été présenté en compétition au Festival du Film de Sundance en 2010 où il a remporté le Grand Prix du Jury ainsi que le Prix du Meilleur Scénario. Winter's Bone a également reçu deux prix au Festival de Berlin la même année.

Les premières images installent immédiatement un climat habité de non-dits. Les enfants sautent sur un trampoline mais la cour de la maison est encombrée d'objets brisés. Ils dorment sur un canapé défoncé. Leurs ongles sont noirs. Mais "c'est mieux que rien". S'il n'y avait pas l'électricité et la voiture on se croirait encore dans l'Amérique de Buffalo Bill.

Le cheval n'a pas mangé depuis quatre jours ... Les voisins ont tué une biche dont la viande fait saliver les enfants qui ne réclameront rien : faut jamais demander ce qui se donne, leur rappelle la grande sœur.

Quand on apprend que le père a engagé la maison et le terrain (avec les arbres) pour payer sa caution et sortir de prison on a compris que le film sera sombre. Ree se heurte à l'omerta et retrouver ce père sera un parcours initiatique très dur et violent. Sans lui, vivant, ou sans la preuve de sa mort la jeune fille perdra la maison et les bois.

Les hommes sont majoritairement des brutes et des truands. Même le shériff est louche. Les femmes sont montrées avec tout ce qu'elles peuvent avoir de tendre et de violent. Elles exercent une forme de solidarité dont le prix à payer est plutôt élevé. Ce n'est pas un film à recommander aux âmes sensibles ni aux jeunes enfants. Il est malgré tout servi par une interprétation très juste et il fera référence.

Romain Renard a réalisé de nombreux storyboards pour le cinéma et la publicité. Il a également travaillé à l'élaboration du jeu vidéo « Amazonia ». Il est aussi l’auteur-compositeur du groupe de rock français baptisé ROM dont le premier album, « L’étoile du sud », vient de sortir. Un hiver de glace est sa troisième bande dessinée après American Seasons, très inspirée par Miles Hyman, (primé meilleur album au festival du Polar de Cognac en 2005) et The end qui retrace la fin de Jim Morrisson. La BD était achevée depuis un an mais sa sortie a été retardée parce que l'agent de l'auteur ne voulait pas qu'elle sorte avant le film.

A première vue on pourrait croire à un traitement en noir et blanc alors qu'il a employé une fausse bichromie avec du vert (pour les intérieurs) et du sépia (pour les extérieurs). Les personnages sont très encrés tandis que les paysages semblent légèrement floutés. Il explique avoir beaucoup travaillé sur la narration avec l'objectif de faire un western moderne. C'est très réussi et cela se lit vraiment en complément du film, avant ou après, comme un écho.

dimanche 29 mai 2011

Les Matriochkas de Natacha, cadeau de naissance ou de fête des mères ...

Kanjil éditeur publie "des récits du passé pour comprendre le présent". La collection se compose de livres pour tous publics, de CD, de DVD et de livres CD illustrés pour enfants, choisis avec amour par Lise Bourquin Mercadé, fondatrice de cette maison d'édition que j'ai découverte au Salon du livre chatenaisien.

C'est la Légende de Chico Rei, un roi d'Afrique au Brésil qui donne à Béatrice Tanaka prétexte à expliquer comment sont nées les écoles de samba.

C'est le récit de la Reine des poissons, un conte qui est devenu un classique du répertoire de Mimi Barthélémy, la célèbre conteuse haïtienne.

C'est aussi l'histoire des Matriochkas que Noémi Topp Tanaka a reconstitué et qui ferait un très joli cadeau de naissance ou de fête des mères. Tous appartiennent à un genre qu'on désigne sous le terme de "beaux livres".
Un homme et une femme ont fabriqué cinq petites poupées de bois, avec tant d'amour et de tendresse, que la petite fée du printemps leur a promis un enfant en échange. Mais, quand leur petite fille naît, ils sont si heureux qu'ils oublient leur promesse et la petite fée les punit... Arrive le jour de ses sept ans, sa vie va changer...
Katia Tchenko raconte merveilleusement cette histoire délicatement aquarellisée dans un style qui fait penser à celui de l'artiste suédois Carl Larsson. Je vous invite à en découvrir quelques pages :


Plus de renseignements sur le site de l'éditeur.

samedi 28 mai 2011

Un premier roman, et puis ... table-ronde au Salon du livre chatenaisien

On m'avait demandé d'animer une table-ronde sur le thème du premier roman, ce qui était acrobatique car je n'avais pas eu communication des livres avant de rencontrer leurs auteurs. J'avais listé quelques questions générales, sachant que les réponses auraient plus d'importance que mes interrogations.

Cinq "jeunes" écrivains avaient accepté de venir relater leur expérience :
  • Anne Berest, La fille de son père, Seuil
  • Claire Berest, Mikado, Editions Léo Scheer
  • Fanny Chesnel, Une jeune fille aux cheveux blancs, Albin Michel
  • Nicole Roland, Kosaburo, 1945, chez Actes Sud
  • François Arango, Le jaguar sur les toits, Métailié

1 - Combien de temps a-t-il fallu pour que le projet éclose, entre l'idée et l'objet-livre ?

Assez vite à partir du moment où la décision est prise. En moyenne un an d'écriture et six mois d'édition.
Pour Anne le temps nécessaire à la main pour traduire la pensée du cerveau, puis dix-huit mois de plus pour l'édition.
Claire avait fait une première trame 8 ans plus tôt. elle remettait toujours à plus tard la phase d'écriture proprement dire, se laissant déborder par ses activités professionnelles. Six mois lui ont suffi à partir du moment où sa décision a été sans appel.
Pour Fanny aussi les choses sont allées très vite. Elle a volé les heures par ci par là pendant une année et l'édition n'a pris que quelques mois supplémentaires. Par contre elle a connu une étape supplémentaire parce que le livre n'est sorti qu'un an et demi après la signature du contrat.
Les évènements se sont enchainés différemment pour Nicole (ci-contre) dont ce premier roman est né très brutalement d'une nécessité absolue après la perte de sa fille ainée de manière inattendue. Elle s'est d'abord plongée dans la lecture des livres qu'Hélène accumulait dans une bibliothèque, ce qui était une façon de la garder près d'elle. Au bout de six mois il n'y avait plus rien à lire. Nicole s'est mise alors à écrire une histoire qui se passe en Extrême -Orient puisqu'elle avait découvert la passion de sa fille pour cette région du monde. Le manuscrit est achevé douze à quatorze mois plus tard, en juin 2008. Le frère d'Hélène le lit et la pousse à l'envoyer à des éditeurs, ce qu'elle fait sans trop y croire et n'y pense plus. Jusque là l'écriture était restée pour elle dans la sphère de l'intime. Actes Sud lui a répondu très vite positivement. Le livre sort un an plus tard alors que Nicole Roland a déjà écrit autre chose ... parce qu'il faut bien affronter les heures de la nuit.
François avait commencé par des bribes en 1997. Il avait laissé le texte en jachère pendant 6 ans avant de le reprendre en 2003 pour aboutir à une première version en 2005 qu'il a lu, relu et retravaillé avant de la soumettre en 2009 à un éditeur.

2 - Peut-on écrire en exerçant un (autre) métier en parallèle ?
Quand le projet est impérieux on n'hésite plus à lâcher son travail, même si on attend prudemment d'avoir signé avec un éditeur. Sauf pour ceux qui ont la capacité (ou le handicap) de ne pas faire de longues nuits et qui peuvent cumuler les deux activités.
Être absorbée par son travail représentait une sorte d'excuse pour Anne qui rêvait secrètement d'être un auteur prodige jusqu'à ce qu'elle réalise qu'ayant dépassé depuis quelque temps l'âge de 17 ans elle ne serait jamais une Sagan bis. Plus modestement elle a compris qu'elle pouvait par contre apporter sa pierre à son chemin. La prise de conscience a fait l'effet d'un déclic. Elle a courageusement quitté son emploi, est devenue entrepreneur en montant une structure de petite édition pour se libérer du temps et être déjà symboliquement dans le domaine du livre.
Claire (ci-contre), qui se trouve être sa sœur, criait sur tous les toits qu'elle serait écrivain. Elle avait stratégiquement choisi de devenir professeur de français en imaginant que cela lui laisserait du temps pour écrire. Constatant son erreur elle décida d'arrêter tout du jour au lendemain.
Fanny a renoncé elle aussi à son travail mais seulement après avoir signé le contrat d'édition. La participation à des concours de nouvelles, qu'elles avait remportés, l'avait encouragée et elle craignait moins le jugement. Elle continue néanmoins une activité de scénariste en parallèle.
Nicole continue à enseigner, ce qui ne l'empêche pas d'écrire de 22 heures à 1 heure du matin.
François a commencé à écrire très jeune. Devenu médecin réanimateur, l'écriture représente une bulle d'espace vital qui lui permet d'échapper aux contraintes. Il a été plus difficile dépêtre assidu devant l'ordinateur et ces moments sont la plupart du temps des instants volés,mais jouissifs. Il ne s'endort pas avant 2-3 heures du matin, et jamais sans "rendre visite" à son manuscrit. Il a bien entendu commencé à écrire un second livre.

3 - Je vous propose de rencontrer un auteur vivant, ou non. Qui me demandez-vous d'inviter ?

François aurait aimé discuter avec Guy de Maupassant et Jim Harrisson.
Nicole : Marguerite Duras et Virginia Woolf.
Romain Gary et Françoise Sagan pour Fanny (ci-dessous)
Claire choisit Paul Verlaine et Emmanuel Carrère.
Anne se tourne vers Michel Houellebecq et Bret Easton Ellis.
En tout cas plusieurs insistent sur le fait qu'écrire a modifié radicalement leur manière de lire.

4 - Quel sentiment éprouve-t-on quand le livre arrive ?
Les émotions sont comparables à celles qu'on ressent à la naissance d'un enfant : surprise, crainte de ne pas reconnaitre son œuvre, joie, fierté et dépression teintée de tristesse . Et puis tout de suite après le sentiment que quelque chose vous échappe et qu'un cycle vient de se terminer.
Anne connait bien les stades de la fabrication mais elle a malgré tout été intimidée par l'objet qu'elle n'a pas pu ouvrir pendant deux jours. Claire également qui se souvient de l'attente, de la peur et de la satisfaction d'un premier achèvement.
Nicole a vécu les mêmes étapes avec peut-être encore plus d'intensité. Conçu comme un tombeau littéraire, son ouvrage est devenu berceau depuis que le prénom de sa fille y figure. Chaque fois qu'un lecteur ouvre le livre, Hélène existe et Nicole ne se sépare jamais du premier exemplaire, dont la couverture est patinée et qui déborde de marque-pages.
François a vécu ce que dit Chang à la fin du Lotus bleu : y'a comme un arc-en-ciel dans son cœur. Il souligne le besoin d'enchainer rapidement sur un autre roman.

5 - Comment écrivez-vous ?
Même si on a fait de longues études littéraires le travail d'écriture est -sauf exception- toujours ardu. Il se compare au travail de l'architecte qui imagine un plan et une structure avant de monter les murs, un à un.
On est loin, nous dit Anne (ci-contre), de l'image romantique de l'écrivain frappé par la grâce ... J'avais du mal à terminer. J'ai analysé des auteurs, l'un après l'autre, comme Annie Ernaux, Patrick Modiano ... jusqu'à trouver des réponses aux questions que je me posais. J'ai été très laborieuse et méthodique, en ayant recours aux outils que j'ai appris au cours de mes études (Khâgne, Hypokhâgne et des études littéraires baroques). Puis j'ai consacré autant de temps à effacer les traces du travail.

Claire écrivait de manière compulsive, sans structure, poussée par les mots comme par un élan vital. Ce n'est pas une "méthode" qu'elle recommande parce qu'il est plus difficile de construire ensuite quelque chose à partir d'une masse énorme de feuillets. Elle suivra l'exemple de sa soeur pour le suivant : le toit et les murs seront là. Elle songe aussi à donner son manuscrit à lire à sa sœur pour bénéficier d'un regard positif mais distancié. Toutes deux pourraient même écrire conjointement.

Fanny travaille avec application quand elle écrit un scénario en suivant une architecture qui se décline dans un séquencier. Pour le roman elle part avec une légère trame et a l'impression de suivre son personnage en se laissant porter par son intuition. Elle ajoute en être étonnée elle-même.

François alterne entre ordre et désordre (ou créativité ...). Il aime lire tous les genres, sauf le policier. Par contre il adore les thrillers au cinéma. Son premier roman concilie ses deux préférences.

6 - L'intitulé de la table-ronde questionnait ce qui se passait après le premier roman. Chacun s'est-il lancé une nouvelle fois dans l'aventure ?
Pour nos auteurs, le second roman semble en général avoir coulé de source. Ce serait plutôt le troisième qui poserait problème.
Pour François (ci-contre) ce deuxième a été extraordinairement plus facile, comme s'il avait atteint l'âge de la maturité littéraire. Mais le troisième lui donne du fil à retordre.

Fanny a traversé une période de boulimie d'écriture après le premier. Elle souhaitait s'orienter vers la comédie mais n'a pas encore tranché.

A l'instar de Fanny qui estime avoir "perdu son innocence" Claire a l'impression d'avoir "enterré son enfance" et ne se sent plus du tout dans la même position pour le second roman. L'expérience dans la réécriture et la correction est déterminante.

Anne a anticipé en commençant le second avant la sortie du premier, pour ne pas être influencée par les avis.

Nicole a fait de même. Le second sortira en janvier 2012, toujours chez Actes Sud. Il a été plus dur à produire parce qu'elle est allée plus loin en elle mais plus facile sur le plan technique parce qu'elle avait en quelque sorte acquis les bases du "métier". Elle a utilisé cette fois des textes qu'elle a extirpé des tiroirs.

En conclusion y-aurait-il une universalité du premier roman ?
Écrire s'inscrit sur un chemin qui emprunte la route du rêve et qui se réalise concrètement lorsque le besoin se fait impérieux. Ce n'est pas un aboutissement mais un début qui conduit très vite au second roman, et souvent à l'adaptation cinématographique.
Le manque de temps n'est qu'une fausse excuse qui s'oublie quand écrire est devenu vital. On peut écrire depuis des années sans pour autant disposer d'un roman. Le texte doit s'architecturer solidement et c'est un vrai travail qui apporte joie et fierté lorsqu'il est accompli.
Chaque auteur présent encourage le public à se lancer.
D'autres articles suivront pour rendre compte de quelques échanges que j'ai eus pendant ou suite au salon, comme par exemple avec Kanjil Editeur et Casterman. Ce dernier éditeur publie Un hiver de glace, de Romain Renard que je présenterai avec la critique du film Winter's bone, puisqu'ils sont tous deux tirés du même roman de Daniel Woodrell. Il y aura aussi bientôt un portrait de l'illustrateur-auteur de bande dessinée Tito. Et bien sur les critiques des livres des participants à la table-ronde dès que j'aurai pu les lire.

vendredi 27 mai 2011

Une confiture pimentée, c'est possible ...

Après la pâte à tartiner explosive j'ai eu envie de faire une confiture relevée sans pour autant employer du piment ni verser non plus dans le chutney (avec du vinaigre). Je suis partie comme j'aime le faire, d'une association imprévue de fruits que j'ai achetés parce qu'il était urgent de les transformer :

1200 grammes d'abricots
600 grammes de bananes
500 grammes de cerises
50 grammes de kumquats (10 fruits dont je n'ai gardé que la peau)
2 kilos 300 de sucre

Quand la confiture commençait à prendre j'ai versé la moitié dans des pots puis ai ajouté dans la marmite une cuillerée à soupe de Curry des Philippines de Saravane dont j'ai déjà eu l'occasion de dire tout le bien que j'en pensais.

Je craignais que la combinaison soit trop épicée mais elle s'accorde très bien avec un pain de campagne à l'heure du petit déjeuner. Elle parfume aussi parfaitement une escalope roulée serrée dans un film alimentaire et cuite à la vapeur. J'en ai fait gouter autour de moi. Résultat : ne subsiste déjà plus qu'un pot sur les six ...

jeudi 26 mai 2011

Le sang des amis de Jean-Marie Piemme, mis en scène par Jean Boillot

Les romains traversent le plateau au pas de charge sur une musique d’église tandis que le chroniqueur annonce que le pire est arrivé, comme prescrit … en traçant le mot AVEUGLEMENT sur la vitre du studio d’enregistrement radiophonique dont les spectateurs sont les invités.

S’il ne s’agissait pas d’une tragédie, la pièce aurait pu s’intituler Jules, Antoine, Cléopâtre et les autres. Si on avait cherché à pointer strictement la comédie elle aurait pu s’appeler l'Empire contre attaque. Jean-Marie Piemme s’est librement inspiré de La vie de Marc Antoine par Plutarque et du Jules César de Shakespeare pour écrire une version à coloration contemporaine.

Les faits réels servent de carburant à une écriture dont chaque phrase fait mouche tant l’auteur a l’art de la formule. Il voit César comme un athlète du mensonge, un homme de pouvoir dont l’ambition était la raison de vivre, fait annoncer le pire à un Cicéron qui entrevoit la raison comme déraisonnable, comprend l’amitié entre Brutus et Antoine comme une armure

Les répliques sonnent comme des sentences : La seule mort que je connaisse est celle des autres. Seul César sait ce qui est bon pour César !

S’il fallait d’une phrase résumer le propos on pourrait hésiter parmi celles-ci qui tournent toutes autour du même constat accablant : les justiciers sont aussi des assassins ; souviens-toi que si tes ennemis sont dangereux tes amis le sont encore plus ; les hommes sont égaux dans la férocité.

Jules César est trahi par Brutus, lequel est trahi par son clan. Antoine est victime de la perfidie d'Octave qui devient Auguste à la fin. La République est morte. Vive l’Empire ! La morsure d'un serpent suffirait pour en finir mais Cléopâtre se rebelle contre l’Occident et s’enfuit dans le désert.

Ce n’est pas tout à fait ainsi que les faits se sont déroulés mais cette vision met en relief le danger que court le monde dit civilisé où nous vivons dans une paix (relative) depuis plus de cinquante ans. Le parti pris de jouer en costumes contemporains pointe le risque. Et si la mise en scène appuie sur plusieurs effets comiques c’est pour apporter une respiration au milieu des intrigues de pouvoir, des rapports dévastateurs d’amour, de haine et de trahison.

Jean Boillot signe la mise en scène. Le directeur du NEST-CDN de Thionville-Lorraine a pour sa part, a été influencé par le spectacle de cabaret des Demi-frères dont il a intégré un acteur dans sa troupe. Laurent Conoir et Magali Montoya interprètent à eux deux une quarantaine de personnages qui apportent une respiration et de la drôlerie dans ce qui serait une mare de sang insupportable.

On pourrait s'étonner que je pointe leur duo mais leur connivence est d'une drôlerie incroyable. Les entendre raisonner et chanter à la manière de Georges (Brassens) et de Jacques (Brel) est un pur moment de bonheur. Ajoutez à cela des libertés avec le texte, du style : toi tu vas finir avec un bracelet électronique dans un appartement à New-York et vous aurez une idée de leurs apartés.

Cela ne gomme pas le coté tragique du spectacle, interprété par une troupe d'excellents comédiens. Chacun d'entre nous verra sa guerre civile dans celles qui sont jouées devant nous. Jean Boillot offre une fresque théâtrale et sonore qui résonne de multiples manières à nous qui avons tant besoin d'histoires et d'émotions.

Puisse malgré tout notre république ne pas devenir comme celle qu'il agite au Théâtre de l'Aquarium.

Le sang des amis, de Jean-Marie Piemme d’après Shakespeare, mise en scène de Jean Boillot

avec Jean Boillot, Laurent Conoir, Roland Gervet, Philippe Lardaud, Magali Montoya, Julie Pouillon, Isabelle Ronayette, Assane Timbo

Du 4 mai au 29 mai 2011, du mercredi au vendredi à 20h30, le samedi à 16h et à 20h30, le dimanche à 16h au Théâtre de l'Aquarium, Cartoucherie de Vincennes. Une exposition de portraits de personnages en lien avec le spectacle et réalisés par la photographe Virginia Castro anime le hall du théâtre. Parmi eux celui de Jean Boillot que j'ai repris en tête du billet.

mercredi 25 mai 2011

Michèle Nguyen présente Vy dans plusieurs festivals

Michèle Nguyen a remporté le Molière du jeune public qu'avec beaucoup d'humilité elle se refuse à mettre en avant.

Personnellement c'est le terme de "jeune public" que je voudrais gommer parce que son spectacle a une portée universelle.

Elle est programmée dans de nombreux festivals, comme celui des Arts du récit de Grenoble ou Ô4vents de Paris. C'est d'ailleurs là, dans la salle du Centre Wallonie-Bruxelles que j'ai couru pour la voir car, après l'avoir rencontrée dans les coulisses de la cérémonie des Molières j'avais hâte de découvrir son travail.

Vy est le prolongement d'un voyage que la conteuse a commencé avec A quelques pas d'elle, mis en scène Alberto Garcia Sanchez en 2005 et qui s'est poursuivi avec Ma sœur ma juge, une adaptation d’un récit de vie d’une juge des enfants. Ce texte bouleversant l'avait renvoyée à sa propre enfance.

Celle d'une fillette qui rêvait de devenir danseuse et qui a fait le grand écart entre trois cultures, celle de son père, vietnamien, de sa mère belge et de la terre où elle est née, l'Algérie.

Le Vietnam lui a apporté la danse, particulièrement la passion du mouvement, fut-il infime, mais aussi le racisme. Elle revit avec surprise le regard que les autres posaient sur elle qui ne se voyait pas comme asiatique, sidérée d'être traitée de "chintok" et ne comprenant pas quel péril (jaune) elle était censée représenter.

Michèle Nguyen bouge peu et n’improvise pas. Tous ses textes sont écrits. Elle rêvait de travailler un jour avec une marionnette. Il lui a fallu composer avec ses capacités de manipulation. De quatre bâtons il n’en reste aujourd’hui qu’un seul.
Arriver à penser, dire, manipuler en même temps a nécessité de nombreuses répétitions. Jusqu'à ce que le geste vienne du propre corps de la conteuse pour prolonger naturellement l’émotion, remplacer un mot ou apporter un contre-point.

La marionnette arrive sur scène dans un sac. Puis elle devient vite une partenaire de jeu. Et on se surprend à la voir vivre. Elle permet de trouver les mots pour dire aux enfants (mais aussi aux adultes) que oui on peut continuer à vivre malgré tout ce qu'on a vécu d'horrible et d'indicible. C'est en s'appuyant sur sa propre enfance que Michèle Nguyen s'adresse (aussi) aux enfants en perte de tout, sans pour autant se lancer dans une thérapie car pour elle la scène n'en est pas le lieu.

Ouvrir la porte de son enfance conduit aux autres.

De l'Algérie où elle a vécu cinq ans, elle se souvient encore de l'odeur de sa nounou, des mots doux, de l'accent.

Elle doit à la Belgique une croyance immodérée dans des superstitions qui ouvrent la porte des rêves. Le spectacle relate par exemple le Combat de Saint Georges avec le dragon, a lieu chaque année sur la Grand'place de Mons, le dimanche de la Trinité. C'est un temps où tout le monde fait la fête. Elle ne peut pas regarder une étoile filante sans faire un voeu. J'ignore si une nuit elle a souhaité devenir une princesse mais je pense que le vœu de Vy d'être artiste est exhaussé pour toujours.

Elle aime la langue française qu'elle dit être son pays et dont elle joue comme d'une partition, avec dans la voix des intonations et des couleurs qui transportent d'un continent à l'autre sur un territoire commun qui est celui d'une poétique musicale. On en sort grandi et léger, magnifiquement.

Crédit photo pour le cliché du spectacle : ANIK RUBINFAJER

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