samedi 31 mars 2012

Visite du Silo de Marines

(billet mis à jour le 20 avril 2012)
L'endroit en lui-même est assez surprenant. Difficile d'imaginer désormais que le Silo a été construit en 1962 (et non en 1948 comme on peut le lire dans certains articles) pour stocker du blé et de l'orge et qu'il a fonctionné comme tel pendant une quarantaine d'années avant d'être abandonné aux pigeons.

Aujourd'hui c'est un musée. Il ne serait pas très juste de le qualifier de "privé", car les propriétaires l'ouvrent à tous les publics avec une spontanéité purement incroyable. Ils ont un agenda chargé à bloc mais ils n'hésitent jamais à y prélever deux ou trois heures pour faire un saut depuis Paris vers Marines pour accueillir entre deux (mais oui !) et deux cents individus.

Je dois ma rencontre avec Françoise et Jean-Philippe Billarant à l'équipe du Centre d'art de l'Onde (Vélizy - 78) dont je rends compte des expositions sur le blog avec régularité. Nous sommes allés en "petit" groupe (de tout de même un trentaine de personnes sous la houlette de Sophie Brossais) visiter l'endroit ce matin et nous avons tous été impressionnés par le contact avec les oeuvres mais aussi par l'extrême gentillesse et le naturel de ce couple de collectionneurs hors normes.

Nous sommes arrivés un peu en avance par une température extérieure assez fraiche. L'envie de nous "mettre au chaud" nous a fait entrer un peu rapidement à l'intérieur du bâtiment ... et nous avons surpris, le mot est juste, Françoise en train de donner un petit coup pour faire place nette. Tout y est "maison", depuis le ménage (2400 m2, ce n'est pas une mince affaire) jusqu'à la visite commentée, en passant par l'accueil.

Aucune question n'est tabou. Aucune photo interdite. En partant l'un comme l'autre vous sert la main en vous suggérant de revenir bientôt. S'il fallait écrire la devise des Billarant il y aurait forcément les mots partage-authenticité. Et liberté aussi parce qu'ils revendiquent n'avoir ni demandé ni reçu aucune aide, ni bénéficié d'aucune niche fiscale.

Françoise Lesage et Jean-Philippe Billarant affichent 50 ans de passions sans autres rides que des marques d'expression. Le pluriel s'impose parce qu'ils ont en commun l'amour de leur famille, de l'art contemporain et, comme ces deux là aiment sans compter, l'amour de la musique est aussi entré dans leur vie, quoique plus tardivement.

Dans ce qu'on appelle un peu faussement la "vraie vie" Jean-Philippe est un grand patron d'industrie. Il dirige depuis 1970 Aplix, près de Nantes, le numéro 2 mondial du scratch, avec 700 salariés pour 134 millions d'euros de chiffre d'affaires.

C'est au début des années 80 que Françoise, la première, sans doute influencée par sa mère qui adorait les antiquaires, commence à acheter ce qu'elle désigne aujourd'hui sous le qualificatif de "croutes", mais dont la valeur s'accordait avec leurs moyens financiers. Soudain c'est la révélation : pourquoi regarder vers le passé alors qu'il y a forcément de jeunes artistes prometteurs, et qui ont besoin d'être soutenus ... C'est le début d'une magnifique aventure, d'immenses découvertes et surtout de solides amitiés.

La grande originalité des Billarant ce n'est pas de fonctionner à l'instinct, de chercher à faire des coups avec l'objectif de revendre avec profit. Ce n'est pas non plus d'acheter ce qu'ils aiment, ou qu'ils croient aimer. C'est d'abord de découvrir et de connaitre. Mais cet état d'esprit a mis du temps à s'imposer. Françoise avoue avec humilité qu'ils ont commencé par des erreurs. Que ce qui les a en quelque sorte formatés c'est leur envie de rencontrer les artistes et pas celle de rassembler une collection.

Elle insiste sur le fait qu'il ne faut pas regarder la production contemporaine en cherchant le coup de coeur. Le mot-clé est "comprendre", ce qui étymologiquement déjà est l'expression juste pour des collectionneurs puisque le verbe signifie "prendre en soi, contenir". Effectivement la première règle est de saisir par l'esprit avant d'écouter son jugement. Et en cela les Billarant nous donne une leçon capitale pour nous qui tentons d'approcher l'art contemporain. Nous retiendrons qu'il faut se méfier de ce qu'on aime. En ressortant du Silo je ne sais pas si on aimera de nouveaux artistes, mais on les aura en tout cas compris bien davantage.

Pour comprendre rien de plus simple : il suffit de rencontrer les artistes, de les entendre, de les questionner, encore et toujours. On oublie trop souvent qu'ils sont les meilleurs médiateurs de leurs oeuvres. On admet mieux pourquoi ce sont Jean-Philippe et Françoise qui se chargent de toutes les visites. Ils connaissent l'histoire de chaque oeuvre par coeur. Chaque artiste est un ami, et ce n'est pas un vain mot. On ne s'étonne même pas que Françoise s'arrête brutalement dans ses explications pour nous demander la date du jour ... inquiète d'avoir oublié de souhaiter l'anniversaire de Daniel Buren.



Il est venu lui-même (naturellement) suivre le montage d'une de ses Cabanes éclatées. Il a réglé la question de la présence du pilier en le peignant en noir, comme pour l'escamoter. On reconnait la marque de fabrique de l'artiste à la largeur des bandes, strictement de 8,7 cm, comme celles du "demi volume pour quatre murs", 1969-70 dont le couple a tapissé la chambre qu'ils ont installée dans une sorte de pigeonnier tout en haut du bâtiment.

Entre les deux, ce sont trois niveaux d'exposition, pensés par un jeune architecte dont c'était le premier chantier important, Xavier Prédine-Hug qui a dessiné et mis en œuvre la configuration actuelle, sans presque rien changer hormis les deux portes du quai de déchargement et le percement d'une vitre verticale pour amener de la lumière. Un étage a été créé pour doubler le volume d'exposition. Les cellules d'origine sont restées ainsi que les escaliers et les meurtrières si particulières du "pigeonnier" dont il a fallu tout de même changer les vitrages. Le résultat est bluffant de simplicité et d'efficacité ... pour un budget tout de même conséquent de 1.600.000 € HT, plus d'un an d'études et onze mois de travaux.

Françoise se souvient de l'épaisseur de la couche d'excréments de pigeons à leur première visite du lieu, en 2007, qui ne les a pas découragés parce qu'il sont tout de suite perçu l'intérêt de l'endroit. Leur collection était alors stockée dans quatre containers et le couple trouvait absurde de la conserver sans pouvoir la "partager" avec le plus grand nombre. Il est d'ailleurs amusant de "tomber" sur une des oeuvres de Robert Barry que j'ai lue avec humour : It cannot be put in any container (sic).

C'est un des artistes que Françoise affectionne, nous répétant plusieurs fois la célèbre maxime "take your time" dont je m'aperçois qu'elle figure dans une chanson d'Imany, comme si le hasard existe.

Robert Barry est extrêmement présent dans le Silo. Toutes les oeuvres possédées par les Billarant n'y sont malgré tout pas présentées. Même si l'espace est immense il a fallu sélectionner. Dans quelques temps la muséographie sera quasi totalement revue et le public pourra découvrir ce qui est pour l'heure stocké dans les sous-sol ou dans les réserves qui se trouvent sur les cotés.


On retrouve son écriture en lettres capitales sur les murs de l'escalier qui mène au petit studio conçu au quatrième étage pour pouvoir le cas échéant passer quelques nuits sur place. La vue qu'on a sur la campagne voisine est inattendue.

C'est probablement depuis l'étage précédent, marqué par la découpe de lumière de Michel Verjux que je préfère la sculpture rouge extérieure de François Morellet.

Il s'agit d'une articulation de segments de droites selon des angles aléatoires obtenus à partir du nombre π. Intitulée Beaming,π 1=8°, l'oeuvre a été conçue en 1998 et les collectionneurs ont demandé à François l'autorisation de la sceller devant le bâtiment sur l'ancienne bascule du Silo. Françoise souligne la facilité avec laquelle ils ont coopéré puisqu'il a donné son accord immédiatement.

Il est très présent dans le bâtiment où on peut voir ou revoir l’installation de néons que les Billarant avaient prêtée à Beaubourg pour l'exposition consacrée à cet artiste. 


L'architecte était parmi nous. La complicité qu'il entretient avec les Billarant est manifeste. Autant que le plaisir qu'il prend à re-visiter l'espace presque un an après son inauguration, le 15 mai 2011 et à se laisser "impressionner" par les inscriptions pulsées dans une des cellules, par plusieurs projecteurs programmés par Charles Sandison. Ce jeune artiste écossais a par ailleurs conçu The river, une installation qui conduit les visiteurs vers le plateau des collections du Quai Branly en immergeant leurs pas dans un fleuve de 16597 noms de tous les peuples et lieux géographiques présents dans les collections du musée.

Chacun d'entre nous a fait l'expérience de cette rencontre très conceptuelle avec le sentiment d'être un plongeur dansant avec des poissons dans un bain sous-marin. Sans pouvoir rester indifférent aux milliers de greed (gourmand) et de love (amour) qui se croisent sur les murs et que nos corps interceptent.

C'est d'ailleurs aussi un plaisir que de circuler d'une cellule à l'autre sans forcément lire tous les cartels, préférant écouter notre hôtesse. L'inconvénient est que la mémoire peut faire défaut pour légender les photos.


... devant une oeuvre de Decrauzat (photo ci-dessus) 
Parmi les oeuvres les plus impressionnantes, en terme de volume, on trouve la bourguignonne Cécile Bart, qui expose actuellement à la Maréchalerie de Versailles. Ici c'est un monumental Suspens, sous lequel nous avons tous eu envie de nous promener, le nez en l'air pour percevoir mieux les différences de tons.


L'espace est si vaste qu'on peut aussi bien profiter d'une oeuvre de manière intime qu'à d'autres moments de façon plus collective. L'artiste conjugue trois éléments : la toile - un fin tergal “ plein jour ” - tendue sur des cadres d’aluminium ; la couleur, passée d'une main légère ; et la lumière qui traverse la trame en se modifiant.

Le silo fait ainsi réfléchir à plusieurs endroits sur la notion de "vérité". Le Bleu ciel (1988) de Bertrand Lavier (non photographié) est plutôt amusant. Selon qu'il emploie la couleur vendue sous ce nom par Tollens ou par son concurrent Ducolac le résultat est radicalement différent. La surprise est de taille !

Günter Umberg, peintre allemand, étale des couches de pigment pur, donnant à ses toiles une profondeur vibrante, noire ou verte (non photographiées) à regarder de loin car la fragilité est immense.

Autre cellule, autre découverte, avec notamment Claude Rutault qu'on pourrait placer, en faisant un extrême raccourci dans le prolongement de Malévitch dont l'esprit plane en divers endroits du Silo, et de son Carré blanc sur fonds blanc (1918). Il joue avec les mots en prenant au pied de la lettre les termes de Marine, Paysage, Portrait, qui sont les trois formats traditionnels évoquant l'histoire de la peinture. ... et qui semblent oubliés au pied du mur alors qu'il n'en est rien (cf photo ci-dessous avec au premier plan, un des deux "incomplete open cube" de Sol LeWitt)
Juste à coté le fonds de la cellule est le portrait (incomplet) de la famille Billarant. Apparaissent clairement le père et la mère (ovales) et leurs trois enfants (rectangulaires). Ne manquent que les sept petits-enfants.
Encore plus étonnants seraient les portraits (non photographiés) du couple Billarant tels que les conçoit Stanley Brouwn : deux tiges de métal aux dimensions de leurs corps et posées sur des tables grises (non présentes dans l'exposition).

On peut voir aussi "two poles " (non photographiés également) de Peter Downsbrough, célèbre pour ses Works on paper, et qui sont des sculptures en relation avec l'architecture du lieu.

Je n'ai pas davantage réussi à saisir un des fils tendus par Fred Sandback pour créer des volumes ou des plans virtuels et suggérer la dématérialisation. Françoise évoque avec émotion le travail de cet homme qui proposait des sculptures qui n'ont pas d'intérieur et qui influença tant de jeunes artistes comme Cécile Bart. On mesure combien son absence a été regrettée le jour de l'inauguration.

Pour ceux qui se poseraient la question de la protection des oeuvres, il faut savoir qu'il existe un système de sécurité important, mais aussi que nombre d'entre elles correspondent à ce qu'on désigne sous le nom de "certificats", sorte de prescription de l'artiste de manière à ce que son ouvrage soit exécuté selon les règles qu'il a définies et qui obéit à un "protocole" bien particulier, sans d'ailleurs aucune obligation pour le détenteur de faire réaliser l'oeuvre. Quant elle l'est c'est un objet qui fait partie intégrante du lieu ... ce qui n'arrête pas du tout nos guides dans leur volonté de montrer de nouvelles pièces lors du prochain vernissage, alors que nous-mêmes avons du mal à admettre qu'elles ne soient pas visiblement pérennes tant elles semblent à leur place. Il est essentiel pour eux de faire vivre la collection. On aurait tort de comparer le Silo à une Pyramide. Il est tout sauf un tombeau.

Les figures géométriques que Felice Varini a utilisées pour habiller cet escalier ne sont-elles pas oniriques et joyeuses ? Il a intitulé cette pièce Trois carrés évidés, rouge, jaune, bleu, et elle a été créé pour le Silo en 2011.
Que dire aussi de ce Wall Drawning n°90 (1971)  où des dizaines de personnes ont tracé, comme une partition, un trait bleu, un trait jaune et et un trait rouge, tous différemment, mais selon les indications de Sol LeWitt dans des carrés qui mesurent chacun rigoureusement 15 cm de coté ? Un "travail" énorme qui n'a pu se faire qu'avec un échaffaudage et auquel Françoise repense avec un large sourire : c'était très amusant, on en faisait un peu à chaque fois qu'on venait ici.


Comment imaginer autre chose de part et d'autre de cette fenêtre où Niele Toroni lui même est venu poser son pinceau, un n°50 ?  Inlassablement et sans lasser notre oeil il emploie toujours le même outil depuis 1967 avec lequel il ne fait "que" des empreintes répétées à intervalles réguliers de trente centimètres en revendiquant ce qu'il appelle le degré zéro de la peinture. En critiquant la démarche traditionnelle de la peinture Niele Toroni a bouleversé les codes établis en s'inscrivant dans la ligne de l'art conceptuel et minimal, comme Daniel Buren avec qui il a fondé le groupe BMPT  (Buren, Mosset, Parmentier, Toroni). Rien d'étonnant à ce qu'ils soient tous deux en bonne place au Silo.

S'il y a des oeuvres fragiles qu'il ne faut pas approcher il y en a d'autres où l'on peut entrer, que l'on peut toucher, et d'autres même sur lesquelles on peut (on doit) marcher. C'est le cas des plaques de métal de Carl André posées sur le sol devant quelques larges bandes de papier où le style de Niele Toroni nous est maintenant facilement reconnaissable. De multiples pièces de Carl André se trouvent à tous les étages, alignement de parpaings, assemblage de billots de bois, lingots d'aluminium irisés par la lumière ...
Françoise nous explique aussi son intérêt pour les Date paintings d'On Kawara, un artiste dont on peut voir des oeuvres en ce moment, tout comme Sol LeWitt à l'Espace culturel Vuitton.

Selon elle il ne faut chercher aucun lien de cause à effet entre une date et un événement ... sauf qu'elle confie tout de même que l'une d'elles est la date de naissance de son mari.

A la fin des années 80 le couple est connu pour ses goûts et commence à subir des pressions pour acheter vite, comme si leur objectif était d'investir dans le but de faire des profits. Ils comprennent que certaines de leurs oeuvres ont pris une valeur considérable et que plusieurs de leurs amis artistes de la première heure comme Buren ou Toroni ne leur seraient désormais plus accessibles. Il faudrait vendre les uns pour racheter les autres. Ce n'est pas leur façon de voir. Ils continueront à chercher parmi les jeunes artistes les dignes interprètes de cet art minimaliste qui les séduit, quitte à y consacrer tout leur temps libre, ou presque et à faire des milliers de kilomètres par an. Sans intermédiaires et toujours dans des engagements de long terme. avec une façon de faire identique, consistant à passer du temps avec l'artiste, découvrir autant son univers que sa pensée avant d'entrer dans sa création, écouter encore et longtemps, se méfier de ce qu'on aime pour ne pas se priver de débusquer des nouvelles sensations.

Rien d'étonnant à ce que ce don qu'ils ont pour écouter les pousse à se tourner aussi vers la musique ... contemporaine évidemment. L'initiation est difficile. Françoise nous dit qu'il a fallu "s'accrocher" mais là encore la révélation arrive. Leur première commande est passée au compositeur français Philippe Manoury dans les années 1990. D'autres suivront. Et une présidence de la Cité de la musique pour Jean-Philippe Billarant.

Leur goût pour l'art contemporain ne s'éteint pas pour autant et le Silo leur permettra de réaliser pleinement leur ambition, qui est de partager leur enthousiasme. Non sans humour comme en témoigne ce tableau accroché dans l'escalier :
On pourrait rester des heures sans avoir tout vu. C'est sans doute pour conserver intacte l'envie de revenir. Avant de partir, un coup d'oeil de profil sur la sculpture de Richard Serra s'impose : il est inhabituel de voir une tonne cinq cents en équilibre sur une pointe.

Presque en face, une sculpture de Donald Judd, sans titre (1989), en fer galvanisé, 29,8 cm x 29,8 cm x 179,7 cm (sur la droite de la photo ci-contre).

Nous nous attardons sous le Solarium de Véronique Joumard, une artiste qui s'inscrit dans l'art minimaliste et conceptuel américain. Le carré de lumière de 5 mètres sur 5 qui se découpe sur le sol nous attire comme un papillon le serait par le coeur d'une fleur.

L'artiste a installé elle-même son oeuvre ici, dans l'entrée de l'espace d'exposition. Ce sont 111 ampoules à filaments qui pendent d'un châssis, choisies pour répondre à un souci esthétique et fonctionnel puisqu'elles sont chauffantes. Les matériaux employés pour la structure font partie intégrante de l'oeuvre, ce qui justifie qu'ils soient montrés. Et bénéfice secondaire, il est très agréable de stationner dessous, surtout quand on arrive d'un extérieur assez glacial. S'il y avait quelques plantes vertes on croirait avoir traversé le patio d'une maison arabe.
Une fois dehors et en se retournant, la phrase de Lawrence Weiner écrite au fronton du Silo prend une valeur supplémentaire : « Two stones tossed into the wind (causing sparks) », ce qui pourrait approximativement se traduire par : Deux pierres lancées dans le vent (produisent des étincelles). Il est rare que contenant et contenu soient à ce point en résonance.

Autre exemple au premier étage avec cette Construction pour un pilier (2011) de Krijn de Koning, artiste néerlandais ( dont on devine sur la gauche de la photo que la sculpture enlace un pilier blanc) connu pour concevoir des oeuvres en fonction du lieu d’exposition, quitte à ce qu'elles soient ensuite détruites au finissage.

Depuis plus de trente ans Jean-Philippe et Françoise Billarant ont tissé des liens étroits avec des artistes majeurs et rassemblé des pièces de premier ordre, dont certaines, on l'a vu, ont été réalisées spécialement pour le bâtiment.  Des étincelles ont jailli et le feu n'est pas près de s'éteindre.

Nous laissons ce couple exemplaire éteindre les lumières, fermer les lieux et donner la clé à la voisine et amie qui veille au grain. Aucune hâte ne transparait sur leurs visages et pourtant ils sont déjà en retard pour leur prochain rendez-vous.

Vu en contre plongée le Silo semble de taille modeste. Et pourtant ce sont plus de vingt mètres de haut sur autant de largeur et presque cinquante de profondeur.

Le Silo, Route de Bréançon, 95 640 Marines (Val d'Oise), tel : 01 42 25 22 64
lesilo@billarant.com (ouverture exceptionnelle lors des Journées du Patrimoine et visites sur rendez-vous)

Pour s'y rendre en transport : RER A jusqu’à Cergy Préfecture puis bus ligne 95-08 direction Centre ville jusqu’à Route d’Us-Marines. Le Silo est à 5 minutes à pieds
En voiture : Autoroute A15 Sortie Marines (sortie n° 10 en provenance de Paris)

vendredi 30 mars 2012

Tout, tout de suite de Morgan Sportès


Si l'ouvrage n'avait pas été sélectionné par les bibliothécaires du Plessis pour le Prix Robinsonnais 2012 je crois que je ne l'aurais jamais ouvert. Je n'avais pas particulièrement envie qu'on me raconte cette désastreuse et véritable histoire du gang des barbares qui nous renvoie à une cruauté d'un autre âge. Etre sérieuse a du bon. J'ai décidé de le lire et je peux vous dire que c'est un récit qu'on ne lâche pas.

Il y a vingt ans, Morgan Sportès signait L’appât, roman dont l’adaptation au cinéma par Bertrand Tavernier reçut l’Ours d’or à Berlin. C'est dire combien il était légitime qu'il ait eu envie de regarder de près cette affaire qui commence par un guet-apens amoureux.

Mais, très habilement, il met en avant une citation de Nietzsche : Il n'y a pas de faits, il n'y a que des interprétations. Et nous voici d'accord pour l'écouter, et avaler toute l'affaire sans chercher à discuter le point de vue que l'éditeur présente de cette façon :
En 2006, après des mois de coups tordus et d’opérations avortées, une petite bande de banlieue enlève un jeune homme. La rançon exigée ne correspond en rien au milieu plutôt modeste dont ce dernier est issu. Mais le choix de ses agresseurs s’est porté sur lui parce que, en tant que Juif, il est supposé riche. Séquestré vingtquatre jours, soumis à des brutalités, il est finalement assassiné. Les auteurs de ce forfait sont chômeurs, livreurs de pizzas, lycéens, délinquants. Certains ont des enfants, d’autres sont encore mineurs. Mais la bande est soudée par cette obsession morbide: «Tout, tout de suite.» 
Morgan Sportès a reconstitué pièce par pièce leur acte de démence. Sans s’autoriser le moindre jugement, il s’attache à restituer leurs dialogues confondants d’inconscience, à retracer leur parcours de fast-foods en cybercafés, de la cave glaciale où ils retiennent leur otage aux cabines téléphoniques d’où ils vocifèrent leurs menaces, dans une guerre psychologique avec la famille de la victime au désespoir et des policiers que cette affaire, devenue hautement «politique», met sur les dents.
Yacef est le cerveau (dérangé) de toute l'affaire. Il a compris que ce n'est pas en "taffant" qu'il gagnera du blé (p.29) alors que'il croit savoir comment en ramasser à la pelle. Le caïd ne vapes se gêner... Dommage ! Tout petit il hésitait entre bandit et baveux (avocat). L'école a décidé pour lui en l'envoyant au lycée professionnel, une structure dans laquelle il ne trouvera pas sa place.

Il grandit entre haine de soi et narcissisme, honteux de se origines. Sa position de hors-la-loi l'entraine à enchainer les délits. Après un enlèvement raté il récidive en choisissant, au hasard, un feuj (juif) d'une boutique de téléphonie du boulevard Voltaire, non pas par racisme, mais par strict intérêt commercial puisqu'il le croit riche, donc moneyable.

L'auteur pointe la responsabilité de la police qui interdit le paiement de la rançon (p.255). En suivant cette recommandation la famille du jeune homme condamne leur enfant. Il aurait fallu en quelque sorte éponger les frais, et faire en sorte que les ravisseurs gardent la tête hors de l'eau. La police de proximité aurait sans doute été plus clairvoyante que la profiteuse chargée du dossier. Tant qu'on imagine avoir affaire à un crime raciste on ne peut pas le traiter correctement.

La"crim" suivra "l'africain au bonnet noir" comme dans un jeu vidéo, de taxiphone en publiphone, en cybercafé, sans le serrer. La bande sillonne la région parisienne du nord au sud, en voiture ou par les transports en commun. On se dit en frissonnant qu'on a sans doute croisé l'un d'entre eux dans le bus 128 ...

Et l'otage pendant ce temps ? La police ne semble guère s'inquiéter de lui. La marchandise n'est pas cotée. Les boss de Bobigny n'investiront plus sur le cheval. Ils laissent choir Yacef que quelques rares fidèles continuent à soutenir, la trouille au ventre. Tous les rêves s'écroulent. Etre fan de la série télévisée les Experts ne suffira pas pour gagner la partie. La logistique est déplorablement défectueuse. Le lecteur constate avec effroi que personne n'est à la hauteur et que finalement l'affaire se caractérise par un stupide problème de communication.

Il est hors de question de cautionner l'enlèvement au motif que les petits malfrats avaient besoin de thune. Ceci posé l'auteur réussit à partager son désir de comprendre. La force du livre est de restituer le déroulement sans juger. Et de nous donner des pistes, par exemple avec cette citation de Patrick Le Lay, ex-président de TF1 (p.119) : Pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour ovation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible.

Une même affirmation que je lirai dans le récit autobiographique de Dominique Cantien, et dont je rendrai compte dans quelques jours ...

Si, en effet, tout prenait racine dans l'indigence intellectuelle et morale de nombre de quartiers marqués autant par une indigence architecturale et culturelle. La société a laissé se creuser un effroyable vide qui menace de l’aspirer tout entière.

Tout, tout de suite de Morgan Sportès, Fayard, 2011, Prix Interrallié

jeudi 29 mars 2012

Bonbons de roquefort Marie-Galante


Forte de la réussite de la première expérience avec l’ActiFry, arrivé très récemment dans ma cuisine, j’ai décidé d’aller plus loin en réalisant des sortes de samossas parce que j’adore cela et que très franchement cela me désole d’allumer mon four électrique pour quelques minutes de cuisson. Je trouve la procédure peu écologique.

Comme j’avais envie de récidiver en employant le roquefort pour un dessert, je fais d’une pierre deux coups. Ce sera des samossas au roquefort qui seront servis avec une compotée d’ananas.

Avec l’ActiFry il faut prendre l’habitude de raisonner en retro-planning, un peu comme Jamie Oliver, ce chef anglais qui a écrit un livre promettant de faire un repas entier en trente minutes chrono.

Je coupe donc deux ananas (deux parce qu’ils sont de petite taille) en morceaux après avoir retiré l’écorce et le centre, trop fibreux. Je les dépose dans la cuve avec 1 cuillerée de miel, une autre de vodka à la vanille, ½ gousse de vanille fendue en son milieu, ½ étoile de badiane et ½ bâton de cannelle. J’ajoute un sachet de thé à la mangue (Lipton). C’est parti pour 20 minutes.

Pendant ce temps je prépare les samossas. Je passe les feuilles de brick, recto et verso au pinceau imbibé de jaune d’œuf. Je pose un morceau de roquefort. (On dose à son goût). Je plie en forme de triangle. Je saupoudre d’éclats de pralines roses. Je les dispose sur le plateau supérieur et je les mettrai à dorer 4 minutes avant la fin de la cuisson de l’ananas.

Pour la dégustation, je verse le jus des fruits dans un petit verre, posé sur l’assiette, entre les morceaux d’ananas chaud et les samossas parfaitement croustillants.

Surprise assurée !

mercredi 28 mars 2012

Jeanne Benameur, une auteure singulière

C’est le mardi 20 mars, après une longue et dense journée de rencontre avec des collégiens et des lycéens que Jeanne Benameur s’était assise parmi les abonnés de la médiathèque d’Antony (92) à qui, pour amorcer la discussion, elle a fait lecture d’un extrait des Insurrections singulières.

Le morceau choisi, était-ce un hasard … fait allusion aux empreintes digitales, les mêmes peut-être qui apparaissaient sur la couverture d’Un jour mes princes sont venus. C’est que dans l’œuvre de cette femme tout se répond et fait écho.

Le contexte des Insurrections singulières est ancré dans un de ces ateliers d’écriture qui sont si familiers à cette auteure depuis une trentaine d’années. Elle les multiplie dans des milieux très différents, auprès de personnes très lettrées ou très éloignées de la littérature. Pour cette fois elle avait mené des cafés de paroles avec des ouvriers d’ArcelorMittal et des Poêles Godin au rythme d’une fois par mois pendant un an.

Le groupe venait de décider de délocaliser au Brésil alors que les carnets de commandes étaient encore prometteurs. Le but était, déjà, de faire davantage de bénéfices, toujours plus. Les ouvriers en avaient littéralement le souffle coupé et Jeanne se souvient qu’elle ne parvenait pas à libérer leur parole.

Elle leur avait lu un tout petit texte d’Albert Camus, les Muets, précisément. Le livre racontait l’histoire d’ouvriers qui, après une longue grève, devaient reprendre le travail dans la petite fabrique familiale parce que financièrement il n’aurait pas été raisonnable de poursuivre. Ils n’avaient rien obtenu alors que leurs revendications étaient minimes. Ils revenaient tellement blessés que plus un son ne sortait de leur bouche. Il n’y avait là aucune concertation consciente entre eux, aucune stratégie. Cela s’était fait tout seul et c’était terrible.

Les cafés de paroles représentent pour Jeanne Benameur une expérience très touchante. Elle écrit après chaque séance un texte qui est remis aux participants la fois suivante. Et c’est par l’écriture que la parole peut revenir parmi les participants. La valeur humaine du travail était au centre des conversations.

Elle a énormément de retours sur les Insurrections. Le livre s’installe dans le temps, avec de régulières réimpressions, et des Prix comme celui du Rotary, ou de l’Entreprise. C’est un moment de plaisir et d’espérance. Qui s’inscrit dans l’idée de faire advenir l’autre.

Un livre peut changer une vie
Jeanne Benameur ouvre ses pages aux livres qui l’ont marquée. Dans les Insurrections singulières, le personnage de Maurice est bouquiniste. Dans Laver les ombres elle citait une nouvelle d’Erri de Luca qui est un de ses auteurs préférés. C’est que les livres ont depuis longtemps investi son univers. Elle reconnaît en avoir partout chez elle, y compris sur le plan de travail de sa cuisine, et ce ne sont pas des livres de recettes.

Elle est persuadée qu’un livre peut changer une vie, en faisant bouger les choses à l’intérieur de soi. Son œuvre est traversée par le thème de la transmission. Elle fait rencontrer l’autre … Yonne, personnage principale des Mains libres dépose un livre en cadeau à Vargas, un garçon qui appartient au monde des gens du voyager. Elle ouvre ainsi sa maison et son coeur à quelqu’un qui vient de voler une plaquette de chocolat.

Elle recommande la lecture d'un livre de la Reine des lectrices, où le personnage principal, la reine d’Angleterre, va découvrir l’empathie. Ce n’est pas pour rien que, dans les régimes totalitaires on s’attaque aux livres. Il existe des pays où un livre est une denrée rare. Sur ce plan, ici c’est Byzance. Même si rentrer dans une bibliothèque à l’âge adulte peut faire peur. C’est en étant accompagné qu’on peut se sentir en sécurité avec.

Jeanne évoque sa « petite maman » lisant Intimité, des romans-photos. Son père était attiré par des textes religieux.
S’il n’y avait pas eu des rencontres avec des auteurs, morts ou vivants, je ne serais pas aujourd’hui ce que je suis … Un livre nous attendra toujours, cinquante ans s’il le faut. Il nous place dans une humanité vibrante. Un livre, on l’ouvre, on lit, on le ferme; on choisit le moment et la durée.
Jeanne Benameur apprécie cette liberté, comparable à celle que nous offre la peinture d’ailleurs. Elle compare avec le cinéma qui d’un coté permet de partager des émotions avec un groupe de personnes (ce que le DVD ne rend pas possible) mais qui de l’autre est une contrainte que parce que tout va trop vite : je suis une fille très lente et comme les choses me font un effet fort j’aimerais arrêter l’image, et même parfois rembobiner.

Enseigner encore, mais sans point fixe
Jeanne Benameur dit avoir beaucoup aimé enseigner. Elle se déclare comme étant maintenant devenue une enseignante nomade, sans mur ni institution autour. Bobigny fut son dernier poste, par choix. C’est d’un collège du Kremlin-Bicêtre qu’elle s’est inspirée pour le décor de Présent ! Il avait été conçu avec une terrasse et un solarium pour le bien-être des enfants. Et tout cela n’était plus utilisé. Aujourd’hui il n’y a plus une plante et cette évocation la rend triste.

Une écriture qui implique le corps
Jeanne Benameur explique que l’écriture c’est du corps. L’acte est extrêmement physique. Elle rend compte de ce que parfois le souffle est court. Il faut que le mot donne sa vibration.
En écrivant je cherche à créer ce lieu où on peut se retrouver, lecteur, auteur. Quand je travaille les mots je cherche la vibration que les phrases vont émettre. C’est une étrange tentative. La puissance du verbe, çà existe. On a une langue qui peut être extrêmement variée tout en étant simple.
Elle habite au bord de la mer, se fait parfois violence pour sortir, rependre l’air, quitter l’écriture. Elle fait du vélo, mais elle y retourne le lendemain.
On a chacun nos zones d’aventures dans la vie. Moi c’est l’écriture. Pour d’autres ce sera les voitures de course, la vie amoureuse, la spiritualité. Pourquoi on n’a pas des vies plus contemplatives ? 
L'envie parfois de reprendre le texte et de tout changer
Ainsi elle explique qu’elle a écrit deux versions des Demeurées. La première était jolie, mais insuffisamment juste. Elle a recommencé pour que le lecteur ne soit pas situé en spectateur de La Varienne, une femme qui ne fait pas de lien, qui par exemple laisse l’eau couler du robinet quand elle épluche les légumes. Luce, son enfant, est enfermée dans ce fonctionnement. Elle a compris que si elle sort les choses du cartable cela éloigne sa mère. Elle est dans le « il faut ». Seule Mademoiselle Solange, l’institutrice, peut employer des phrases complexes. Le retravail était une évidence.

Elle n’est pas contente non plus de Un jour mes princes sont venus et annonce que celui-ci aussi fera l'objet d'une réécriture. Il s'ensuit une petite discussion entre nous. Certes je comprends son point de vue, à savoir qu'elle serait restée un peu à la surface des choses. Mais c'est précisément ce qui rend sa parole si jolie : la souffrance de la perte du père n'en est que plus réelle. J'ai lu il y a quelques semaines ce livre écrit en 2001. Il correspondait parfaitement à on état d'esprit. Mais, bien entendu, il est admissible que pour elle le point de vue ait évolué avec dix ans de recul. Cela me laisse entrevoir le chemin que je pourrai moi aussi parcourir.

Dans ce livre elle aborde à la fin le risque d’aimer … Un risque immense si on songe que c'est prendre le risque d’être vraiment au monde.

L'écriture n'est pas directement autobiographique, mais ...
Les Insurrections ne sont pas autobiographiques, à entendre Jeanne Benameur. Pourtant quoique en allant regarder du côté de Marcel on se dit qu'il y a un point commun car comme lui elle adore chiner, notamment les bijoux anciens. D'ailleurs le propre frère de Jeanne est bibliophile. Et si la référence à la tortue est faite dans Un jour c'est parce qu'elle aime beaucoup ces animaux, pour leur carapace et leur lenteur. Il y en avait chez sa grand-mère et par le plus grand des hasards dans le jardinet de son éditeur.

Elle fait le lien entre les Demeurées et Laver les ombres, qui tous deux mettent en scène une mère et sa fille. Deux livres qui ont une même structure.

Elle nous dit qu’elle était une petite fille modèle. Elle a eu le Bac à 16 ans, a suivi brillamment se études à la fac, a réussi les concours. Mais, avec le recul, elle voit cette jolie route comme tracée juste pour avoir gagné le droit de s’en détourner. Elle songe que finalement sa vie n’est pas dans des carrières sociales mais à l’horizontale.

Elle ne se définit pas davantage comme une "intellectuelle", voulant que les gens simples comme sa mère puisse entrer de plain pied dans son écriture. Comment lui reprocher d’avoir ce qu’elle nomme "l'immense prétention que de vouloir écrire pour tout le monde" ?

Avec Profanes, au pluriel (le « s » n’est pas anodin), elle annonce qu'elle se met en risque intérieurement. Ce nouveau livre sortira bientôt chez Actes Sud. Il y aura beaucoup d'elle mais de l’imaginaire aussi car il est indispensable pour créer de la pensée.

Livres cités :
Présent ! Editions Gallimard, 2008
Les demeurées, Editions Denoël, 2001, et Folio Gallimard, 2002
Les mains libres, Editions Denoël, 2004,
Un jour mes princes sont venus, Editions Denoël, 2001
Laver les ombres, Actes Sud, 2008
Les insurrections singulières, Actes Sud,2011
La rencontre a eu lieu à la Médiathèque Anne Fontaine, 20 Rue Maurice Labrousse  92160 Antony, 01 40 96 17 17
A signaler quAntony vient de refondre le site de ses médiathèques et que le dimanche, les salles sont ouvertes. Le mardi on peut consulter et emprunter jusque 21 heures.

mardi 27 mars 2012

Ce soir La Piscine de Chatenay accueillait deux concerts de Chorus, Boubacar Traoré et Imany

Le premier est ultra célèbre. Boubacar Traoré est revenu sur les grandes scènes depuis vingt ans après une petite éclipse. Il n’a rien perdu de son énergie et on se demande où il la puise encore. A croire que les soucis ne sont rien quand on a la musique dans le sang.

Il chante encore avec une mélancolie extrême la perte de sa femme, Pierrette. On le sait engagé pour son pays d’origine, le Mali.

Il joue avec tant de légèreté, le pas alerte, toujours sautillant qu’on imagine mal que ce sont de souffrances dont il est question dans ce nouvel album, Mali Denhou (Grand Prix de l’Académie Charles Cros, dans la catégorie « Musiques du Monde »).

Accompagné de Madieye Niang (calebasse), et de Vincent Bucher (harmonica) celui qui est surnommé l’Elvis Presley africain a une pêche d’enfer et les photographes officiels de Chorus ont pris beaucoup de plaisir à le mitrailler sous toutes les focales possibles. Ses musiciens ont eu leur part dans le succès du concert, en interprétant de longues plages musicales longuement applaudies.

Bouba chante la famille avec langueur. Il ne craid pas la mort, dont il nous rappelle qu'elle n'épargne personne (Dundôbesse M'Bedouniato - Un jour je quitterai le monde). Voilà pourquoi il nous recommande de parler avec nos proches sans remettre au lendemain (Kankan Baro).

Il salue ses amis, son pays. Mondeou est une superbe ode à sa ville natale de Kayes, qu'il célèbre sur une musique joyeuse et conquérante, rythmée par la calebasse et dopée par l'harmonica. Farafina Lolo Lôra est fredonnée comme une bénédiction adressée à l'Afrique. Les arrangements qu'il a trouvés pour le traditionnel Minuit réveillent cette berceuse en donnant envie de veiller très tard en sa compagnie.

Alliant tradition et modernité, en costume traditionnel comme un vrai bambara sur la pochette de son disque ou en casquette et costume comme le parisien des années 50, il demeure essentiel et on ne peut que souhaiter être encore longtemps enchanté par son talent
Imany est arrivée ensuite, ondulant comme une liane. Elle garde de son passé de mannequin une démarche élégante. Audience confidentielle il y a pile un an lors de son passage au Pédiluve elle revient de tournée et est maintenant une artiste qui remplit les salles.

Elle est entourée d'un grand orchestre, qui tranche un peu avec l'artiste précédent.

Sa voix est grave, aux accents d’une Nina Simone. Ses mains sont extrêmement souples. Imany a une forte présence conjuguée à une simplicité déconcertante.

On la sent vibrer pour la cause de l’Afrique dont la forme évoque un cœur brisé. Mais aussi pour la cause des femmes partout dans le monde.

A la question de savoir s’il est envisageable de changer le tempérament de son compagnon Imany suggère de changer plutôt d’homme. Elle chante la tristesse, la mauvaise fortune, les ravages de l’alcoolisme et pourtant son nom signifie « espoir ».
Elle s’adresse avec beaucoup de douceur au public pour l’inciter à danser debout, ce qui n’est pas une mince prouesse à la Piscine, surtout quand l’exercice se prolonge au-delà de deux titres. Du coup le public est félicité d’avoir le groove, le compliment est de taille quand on sait que la troupe revient des Antilles. Et c'est naturellement que les spectateurs chanteront en choeur pour lui faire plaisir.

Elle est capable aussi de nous offrir Lately, un titre qui sera sur le prochain album, et de s’accompagner toute seule à la guitare, sous des lumières qui éclairent la salle de pois de couleurs. Elle confie qu’elle est une débutante dans le domaine : 
J'apprends la guitare depuis un an et j'ai encore l'espoir de devenir "correcte", simplement correcte.
Il est rare de rencontrer une jeune chanteuse qui conjugue à ce point le rauque et le glamour.

Ses textes sont simples et forts à la fois, tous en anglais mais avec elle on a soudain l'impression d'être anglophone. Les mots trahissent une tendre mélancolie qui se teinte de revendications humanistes. J'ai retenu quelques bribes qui donneraient envie de s'en faire une amie : nothing really matters to me, take your time, open your eyes, suddenly I cross my heart, I pray, take care of the one you love, just call me, I'll be there.

Avec en prime une grande gentillesse, même pour signer des autographes. A suivre !
Concert à La Piscine de Chatenay-Malabry (92)

Messages les plus consultés