lundi 30 avril 2012

Le roi nu d’après Evguéni Schwartz, mise en scène Alexandre Blazy, par la Compagnie Fulguro


(mise à jour 8 décembre 2012)
Le sujet est connu. Qui n'a pas entendu les Habits neufs de l'empereur et l'histoire de la Princesse au petit pois dans sa prime jeunesse ? La pièce est connue aussi par la mise en scène que Philippe Awart en a faite il y a deux ans.

Aller la (re)voir c'était prendre le risque de la déception. Et non ! Le travail de cette jeune troupe est formidable d'ingéniosité. Ils ont astucieusement misé tout le budget "décors, costumes et accessoires" sur ces derniers, alors que Philippe avait les moyens de satisfaire ses ambitions dans les trois domaines.


Le décor est réduit à sa plus simple expression. Quatre voiles transparents tombent des cintres. Quand on n'a pas les moyens de faire sophistiqué il faut être inventif. Et Alexandre Blazy metteur en scène, et acteur l'est à 500%. Rien que ces roses rouges sur chaque dossier de fauteuil font un effet boeuf à l'arrivée des spectateurs. Notre cerveau commence à cogiter. J'y ai d'abord vu un ersatz de tomate à lancer si je ne trouvais pas le jeu des acteurs à mon goût. Je n'étais pas loin ...

Mes voisins ont cru qu'un message secret était caché au centre.


Cela commence fort, tout de suite, avec des costumes très "designés" et intelligemment conçus pour faire des changements aussi vite qu'Arturo Brachetti dans ses performances.

Scratch alors ! On comprend qu'une entreprise française soit le numéro deux mondial dans le domaine (blague mise à part, il faut absolument que la compagnie invite le patron).

Intelligent, inventif, joyeux, et universel. En plus c'est très fort d'avoir tout misé sur les costumes puisque l'apparence est le thème central de la pièce. Mais ceci ne serait que gadget s'il n'y avait pas tant de talent dans l'interprétation des comédiens. il en faut pour interpréter une quarantaine de rôles à seulement 5, et sans que le spectateur ne s'aperçoive de toutes les supercheries.
Ce que j'avais écrit en décembre 2009 s'applique aussi à ce Roi nu là, à un paragraphe près. Alors ne m'en veuillez pas si je me plagie moi-même : Vivifiant, drôle et intelligent, ponctué de références inventives, c'est une soirée où l'on regrette de n'avoir pris que deux billets alors qu'on aurait dû entrainer tous ses amis. Il y a beaucoup d'excellents spectacles mais une pièce aussi jubilatoire que celle-là c'est assez rare pour que j'insiste.
Le Roi nu est une comédie où s'emboitent trois contes d’Andersen (le porcher amoureux, la princesse au petit pois et les habits neufs de l'empereur). Un gardien de cochons tombe amoureux d’une princesse dont le père a décidé le mariage avec un roi voisin, dictateur tyrannique et fanatique. Le jeune porcher, aidé de son meilleur ami, va monter un incroyable stratagème pour renverser la situation à son avantage. 

Si l'auteur (1896-1958) a puisé dans le répertoire du conteur danois c'est tout simplement parce que ses contes ont enchanté son enfance. Une de ses tantes lui avait offert un livre dont les images étaient jaunies par le temps. Le jeune Evguéni s'amusait à les lécher pour leur redonner du brillant l'espace d'un instant ... comme la jeune fille aux allumettes. En 1934, il écrit le Roi nu sous les aspects du conte pour dénoncer le conformisme et la terreur que suscite un pouvoir politique implacable. Il faut dire qu'il en connait un rayon sur le sujet puisqu'il vit en Russie. De plus il est plongé dans une atmosphère plutôt yiddish chez sa grand-mère paternelle alors que les amis de ses parents appartiennent à l'intelligentsia. Autant dire qu'il est habitué à faire le grand écart en matière de langage.

Le texte n'a pas pris une ride (...) La traduction est fidèle au mélange des styles, aux accumulations verbales et aux onomatopées (...) Les costumes vont paraitre extravagants alors que sur scène tout est si "naturel". On ne s'étonne d'aucune apparition (...) Les comédiens jouent chacun plusieurs rôles et même au premier rang on se laisse prendre par leur interprétation.










Il faut entendre la dénonciation du comportement humain dans ce qu'il a d'idiot : toutes les traditions tiennent sur des imbéciles inébranlables reconnait le Premier Ministre, prêt à jurer que le Roi est élégamment vêtu alors qu'il est ... tout nu ... La pièce sera interdite en Russie avant même sa création car on n'appréciait pas son coté subversif qui, aujourd'hui apparait avec moins de force parce qu'on a l'habitude de la liberté d'expression.

Ce Roi Nu est à mi-chemin entre entre les Marx Brothers, les Monty Pythons et les cabarets d’Edouard Baer …(rien que ça) Vraiment bravo !

Le Roi Nu d’après Evguéni Schwartz, mise en scène Alexandre Blazy, par la Compagnie Fulguro, Théâtre de Belleville, 94 rue du Faubourg du Temple, à 20 Heures 30 encore les lundis è, 14 et 21 mai 2012.

Il a été joué en Avignon, en off, mais en Avignon tout de même, tous les soirs au Théâtre BUFFON. Pendant un mois, du 7 au 29 juillet 2012, on peut espérer qu'il aura le temps de convaincre les programmateurs des théâtres. C'est une belle campagne à faire. Longue vie à ce roi nu !

Depuis le 7 octobre, la fine équipe reprend la pièce tous les dimanches soir à 20h04  au Théâtre des Béliers Parisiens, le nouveau théâtre de l'Artdenfer Production d'Arthur Jugnot, 14 bis rue Sainte Isaure 75018.

dimanche 29 avril 2012

Tartiflette à la mode de Caen

Je suis revenue du Festival des AOC qui s'est tenu à Cambremer avec un beau plateau de fromages. Je vous le disais hier. Mais il y avait plus encore, avec un énorme demi-fromage d'Auvergne avec lequel je me suis dit qu'il fallait que je prépare d'urgence une tartiflette pour faire plaisir à mes enfants qui adorent ce plat.

J'avais de très bonnes pommes de terre de plein champ et une bouteille de cidre AOC Pays d'Auge que j'avais très envie d'ouvrir, bien décidée à appliquer le principe énoncé hier : ne pas thésauriser les produits patrimoniaux.

D'abord il me manquait des lardons. La suite a prouvé que ce n'est pas un constituant obligatoire de la recette. Mais surtout c'est ma fille qui m'a fait redescendre sur terre : Maman, la tartiflette se fait avec du Reblochon, pas avec du Saint-Nectaire !

Oui ... mais non ... Gérard Petit m'avait prévenue qu'il ne faudrait pas trop tarder à consommer ce Saint-Nectaire. Il avait fait l'objet d'une recherche musclée pour vérifier s'il était fermier ou laitier. En effet dans le premier cas une pastille ovale de couleur verte est apposée sur la croute. Dans le second cas c'est un carré.
Les participants de l'atelier animé par Véronique Hucault et l'Association des fromages d'Auvergne avaient tenu à ce qu'on trouve cette marque et la croute avait été soigneusement raclée jusqu'à laisser apparaitre le fameux tatouage (qui se devine à peu près au centre de la photo).

La jeune femme avait insisté sur les différences de goût d'une pièce à l'autre, nous apprenant que partout en Auvergne il était de coutume de goûter le Saint-Nectaire avant de l'acheter, même chez Leclerc avait-elle ajouté.

Il n'aurait pas été raisonnable d'attendre trop longtemps pour consommer ce qui restait. Alors, tant pis pour la recette originale, il accompagna fort bien au demeurant des pommes de terre préalablement cuite en robe des champs, pelées, et coupées en rondelles, puis couchées dans un plat allant au four.

J'ai tranché le fromage dans le sens de l'épaisseur pour qu'il fonde plus facilement. N'en déplaise aux savoyards, nous nous sommes régalés avec le cidre. Avec modération bien sur.

Véronique a bien raison : le Saint-Nectaire, c'est chacun son goût !

Restait à trouver un nom pour la recette. Je l'ai imaginé par association d'idées avec les tripes à la mode de Caen, et en raison de la stimulation provoquée par la créativité de Stéphane Carbone et d'Olivier Briand, tous deux chefs réputés de restaurants de cette ville normande. C'était en tout cas bien plus bon que beau si on en juge par la photo.

Le cidre Pays d'Auge est plutôt équilibré. Sa richesse aromatique est large. Sans doute parce les pommes douces amères (Bedan, Bisquet, Noël des Champs...) sont dominantes pour apporter un équilibre en sucres, en acidité, et en amertume et en parfums. Les variétés amères (Domaine, Fréquin Rouge...), riches en tanins, donnent du corps et une couleur intense au cidre. 

Dans une moindre proportion les douces (Germaine, Rouge Duret...), parfumées et plus sucrées contribuent à la rondeur de cette boisson et les acidulées (Rambault, René Martin...) apportent de la fraîcheur.

Les producteur, Jean-Luc Olivier et Pascal Choisnard, le recommandaient sur un camembert affiné. Ils sauront désormais que la palette peut s'élargir.

Cidre Pays d'Auge AOC La Galotière, Cuvée Prestige, Médaille de Bronze du Concours Général Agricole Paris 2012, Crouttes - 61120 Vimoutiers, tel : 02 33 39 05 98.

samedi 28 avril 2012

Festival des AOC à Cambremer les 28 et 29 avril 2012


C'est vrai. Il a plu aujourd'hui. Raisonnablement cependant, car comme je l'ai entendu dire, cela pourrait "tomber en rideau" mais malheureusement cette eau a de quoi dissuader de venir. Et pourtant, à la fin de cette première journée je peux vous dire que je serais déjà partante pour la prochaine édition.

Parce que les sujets abordés sont d'actualité. Parce que les producteurs présentent des produits de qualité. Parce que la Normandie est accueillante et belle comme une carte postale. Parce que la région est ouverte sur bien d'autres terroirs : cette année l'Auvergne était l'invité d'honneur, mais étaient aussi présents le piment d'Espelettte, les huiles d'olive d'Aix-en-Provence, la poularde de Bresse ... Parce que les animations (gratuites au demeurant) sont pensées pour les enfants et pour les parents autour de sujets qui permettent d'apprendre réellement beaucoup de choses en toute convivialité.

Ce n'est tout de même pas habituel de pouvoir discuter fromages avec deux MOF, c'est-à-dire des Meilleurs Ouvriers de France. Xavier Thuret était venu en toute simplicité, pas incognito puisque que des membres de son équipe étaient à l'oeuvre autour du roquefort, mais très discret malgré sa stature imposante.

Gérard Petit a animé des ateliers du goût et en fin d'après-midi chacun repartait avec un plateau de fromages composé selon ses conseils. Je ne vous parle pas d'échantillons mais d'un assortiment susceptible de rassasier 7 à 8 invités exigeants. Je n'avais jamais vu si généreux.
Il sont exactement vingt fromagers à porter le col bleu blanc rouge, vingt seulement, dont 10% à Cambremer. Je ne vais pas poursuivre avec de stupides statistiques. Le Festival des AOC a le souci de la qualité, même si, bien sur la quantité demeure un aspect incontournable. Ce sur quoi je veux insister c'est sur l'intérêt d'aller faire un large tour en Normandie ce week-end là, d'autant que les villages et la campagne sont des bijoux de romantisme.

Si cette fois-ci, pour cause d'élections, la manifestation a été avancée, il faut tout de suite cocher le premier week-end de mai sur son agenda 2013. Et je vous en annoncerai le programme en tant et en heure.

Je ne raconterai pas tout ce soir. Je reviendrai sur le Festival dans les jours prochains, avec des recettes nouvelles et des associations surprenantes. J'insisterai maintenant sur une table-ronde suivie d'une dégustation qui m'a motivée à considérer différemment des produits "classiques".

L'étiquette prestigieuse AOC, Appellation d'Origine Contrôlée, garantit au consommateur des produits élaborés suivant un cahier des charges draconien, avec des exigences particulières. Tout le monde connait le poids de la zone géographique  impossible de fabriquer du Neufchatel en Bourgogne. Mais sait-on par exemple que le troupeau des producteurs de lait destiné à la fabrication de « Neufchâtel » doit comprendre au moins 20 % d'animaux de race normande depuis le 1er janvier 2011 ? Et que cette proportion sera de 60 % à partir du 1er janvier 2019. Vous imaginerez les conséquences pour les agriculteurs.

L'article 5 du décret officiel de cette Appellation exige que le troupeau pâture au moins six mois dans l'année. Pendant cette période, le pâturage représente plus de 50 % de la ration de base exprimée sur la matière sèche. L'exploitation comporte au minimum par vache laitière du troupeau 0,25 ha de prairie pâturable, et au maximum par vache laitière du troupeau 0,25 ha de surface exploitée en maïs ensilage.

Ce ne sont que des exemples et je pourrais les multiplier. Il faut comprendre que derrière la satisfaction de la reconnaissance de la qualité se cachent des contraintes économiques qui expliquent que les producteurs se soucient de l'écoulement de leurs fromages.

Avoir une image riche, assortie d'une dimension patrimoniale est un atout quand elle suscite la créativité. C'est un handicap si elle fige les consommations dans le registre des grandes occasions. Stéphane Carbone, chef du restaurant étoilé éponyme et Olivier Briand, le patron du Gibus, tous deux installés à Caen, étaient chargés de nous surprendre et de réjouir nos papilles. Ce fut fait avec brio.

Olivier en a fait une première démonstration avec ces cubes de saumon fumé, enroulés d'une feuille de shiso pour ajouter une saveur orientale et que nous avons dégustés avec une pipette de Calvados. On pourrait aller jusqu'à mettre la bouteille de Calvados sur la table pendant le repas, comme on le fait en Asie. A condition de ne pas le verser dans les traditionnels énormes verres à dégustation, mais dans un verre tulipe, que l'on ne remplit pas à ras bord. Le but doit rester de se faire plaisir. On consomme avec modération et les verres à eau sont de rigueur.

Les conditions de consommation sont d'ailleurs très particulières dans notre pays. Il n'y a qu'en France que le pommeau est associé à l'apéritif alors qu'il se marie très bien avec des huitres, du melon et un foie gras. Et il est courant, à Singapour, de servir plusieurs Calvados, de différents âges tout au long d'un repas.Un jeune se marie fort bien avec des coquilles Saint-Jacques, un XO avec une charlotte au chocolat.

Stéphane (troisième à partir de la gauche sur la photo) nous a surpris avec des cubes de camembert en gelée, sertis d'une gelée de roquette.

Puis d'une raviole de camembert transparente au sucre pétillant, en clin d'oeil à Xavier Thuret dont il a gouté une association chocolat pétillant et roquefort, que j'ai d'ailleurs découverte moi-même au Salon de l'agriculture.
Sont arrivés ensuite des nems tièdes à la fourme d'Ambert.


Olivier (deuxième à partir de la droite sur la dernière photo de groupe, en fin d'article) s'est amusé à travailler une crème de Pont l'Evêque avec du beurre, et à la mouler dans un tube de rouge à lèvres que l'on peut ouvrir pour un instant gourmand, ou s'en servir comme d'un stylo pour marquer une viande dans l'assiette.

Il avait coulé une infusion de pain grillé dans un tube de dentifrice.

Ce qu'il faut retenir c'est qu'il est tout à fait possible de sortir des sentiers battus sans pour autant sombrer dans la gadgetisation.

 
Les contraintes d'une dégustation en salle, pour des personnes assises, n'ayant ni assiette, ni couverts ont justifié de jouer avec les contenants. Aucun n'était indispensable au goût et son emploi ne modifiait pas les saveurs.
Stéphane a épaté l'assemblée par sa façon de "recycler" les croutes de camembert. Il les fait chauffer dans une casserole avec du jus de pomme et du pommeau, longuement. Puis les siphonne avant de saupoudrer de graines de lin torréfié. Un délice aérien et parfumé.

Un débat se poursuivait en parallèle des allers et venues des serveuses. Beaucoup d'idées ont été brassées, sur lesquelles je reviendrai un jour prochain.

Philippe Lorrain, administrateur du syndicat de la Fourme d'Ambert, a relaté l'intérêt de l'accord passé avec Mac Donald's pour redoper la production. Ce printemps, trois des  quatre nouvelles recettes intègrent des fromages AOP d’Auvergne : le cantal jeune, la fourme d’Ambert et le Saint-Nectaire laitier. Chaque burger est composé d’une (vraie belle) tranche de l’un de ces fromages et de la sauce avec ce même fromage. L'impact est très positif, notamment auprès des jeunes comme je pourrai en juger en discutant avec des adolescents.

Christian Bosshard, maire de Cambremer, soulignait dans son discours d'introduction, que 90% des pommiers étaient déjà défleuris à pareille époque l'an dernier.


Seulement 10 à 15% des fleurs des pommiers à cidre sont ouvertes en ce moment. La Normandie va donc s'embellir dans les prochains jours, ce qui devrait vous encourager à y programmer une virée pour découvrir ses produits in situ.

Je vous redonne la liste des AOC/AOP dans l'ordre chronologique de l'obtention du label : le Calvados Pays d'Auge (1942 tout de même), Pont-l'Evêque (premier fromage normand a l'obtenir, en 1972), Livarot, Neufchatel, Camembert de Normandie, Calvados, Beurre et crème d'Isigny (même année 1986), Pommeau de Normandie, Cidre Pays d'Auge, Calvados domfrontais, Poiré Domfront et enfin agneaux de Prés-salés du Mont-Saint-Michel (2009).

Régalez-vous !

vendredi 27 avril 2012

Dialogue aux Enfers au Ciné 13 Théâtre

Le Ciné 13 Théâtre est tout en haut, mais vraiment tout en haut de Montmartre, même si on peut rallier la salle depuis le Moulin Rouge en quatre minutes, en coupant au court par les petites rues jusqu'au Moulin de la Galette, au lieu de monter la rue Lepic en zigzaguant.

C'est haletante que, une fois arrivée, il a fallu descendre tout en bas des marches. Pour rejoindre ce qui reste une salle de cinéma. En effet le ciné 13, tel qu'il est aujourd'hui, a été construit en 1983 par Claude Lelouch qui a entièrement décoré le lieu à l’occasion du tournage du film Edith & Marcel. Je vous recommande d'occuper un des immenses fauteuils des trois premiers rangs. A cette taille là le mot sofa conviendrait davantage. C'est impérial.


Les enfers sont confortables. Nous sommes prêts pour une joute oratoire de 80 minutes entre un Montesquieu respectueux des lois, comment pourrait-il en être autrement ? et un Machiavel qui, s'il n'a pas inventé le machiavélisme, lequel existait bien avant lui (l'homme est un loup pour l'homme) en est le maitre incontestable.

C'est savoureux. Les comédiens maitrisent le sujet, leurs personnages aussi. On aimerait que la raison l'emporte. On voudrait croire comme Montesquieu, alias Jean-Pierre Andréani, que les peuples les plus libres soient aussi les plus élevés, et vice versa.

Quand celui-ci brandit le droit comme vérité fondamentale, Machiavel, alias Jean-Paul Bordes, s'en saisit comme d'un levier pour soulever le monde. Tout est bon ou mauvais selon l'usage qu'on en fait, minaude-t-il avec finesse.

Cet adepte de "la fin justifie les moyens" met son copain du moment au défi. Et celui ci pourtant intelligent va plonger avec naïveté mais la partie n'est peut-être pas terminée. le spectateur suivra le match avec attention. L'Etat, les Lois, la Constitution, la Police, la Presse pourront-ils demeurer libre ou devront-ils plier sous la pression ?

Bien entendu les deux hommes ne sont pas contemporains, mais leur dialogue est très convainquant et l'Histoire, avec un grand H fourmille d'exemples qui illustreraient les propos. Le texte a été écrit contre Napoléon III en 1865 par Maurice Joly et "malheureusement" il n'a pas pris une ride. Il n'a pas été nécessaire d'en changer une ligne. C'est à désespérer de l'être humain, surtout à la veille d'une élection présidentielle.

Heureusement qu'il nous reste le rire, car cette joute oratoire est plus savoureuse qu'un grand débat télévisé. Seul bémol à cet excellent affrontement, les intermèdes musicaux sont grinçants, assourdissants. On en ressort en se demandant si on ne pourrait pas imaginer un Dialogue au Paradis ... c'est qu'on prend toujours les enfants du bon dieu pour des canards sauvages.
Dialogue aux Enfers au Ciné 13 Théâtre, jusqu'au 19 mai 2012 à 19 heures
1 avenue Junot, 75018 Paris

jeudi 26 avril 2012

Rendez-vous à La Midinette

D'accord, cela résonne un peu comme une énigme. Cela me semble normal d'instiller un peu de suspense pour être dans le ton de l'heure que j'ai passée avec ... zut, j'allais vous dire avec qui.

La Midinette est un petit bistrot qu'on pourrait louper en descendant la rue Lepic. Alors le patron, Stéphane pour les intimes, a tracé une flèche pour diriger vos pas. La cuisinière, Corinne de son prénom, a déjà mis les fleurs sur la table.

Cherchez un peu qui j'ai pu y rencontrer. Je vais vous donner quelques fléchettes : c'est une femme, mais notre première rencontre avait eu lieu au Salon du livre de Paris, il y a deux ans. Elle écrit pour le théâtre, le cinéma, la presse. Elle publie aussi des romans qui sont des trillers. Elle est un peu fêlée. Ne pensez pas que je raille, c'est un super indice que je viens de vous livrer.

Elle adore la Butte, mais ce n'est pas la seule.
Vous pouvez la croiser au Studio 28 qui est son cinéma de quartier, et dont la salle a été décorée par Jean Cocteau. Elle raffole des tartes, salées ou sucrées des Petits Mitrons du 26 rue Lepic.

Vous pourriez aussi bien la surprendre à la Pomponnette, quelques numéros plus loin. C'est un des plus vieux bistrots de Montmartre, où se côtoient les habitués, les touristes et les célébrités. Le 24 septembre dernier on y a fêté le nouvel an belge 2011 avec force spécialités locales, bières comprises. Cette information est rigoureusement exacte, terriblement sérieuse, et devrait achever de vous mener sur la voie.

Mais son Quartier Général demeure la Midinette où elle est connue comme le loup blond. La liste des loups illustres qui fréquentent l'établissement serait longue, surtout des hommes me semble-t-il ... avec parmi eux un Inconnu.

Tricotez un peu du ciboulot. Si vous ne trouvez pas, donnez votre langue à Léon ! Mais faites attention que cet animal ne la dévore pas toute crue.

Et revenez faire un tour sur le blog d'ici quelques jours ...

mercredi 25 avril 2012

La vie d'une autre, un livre de Frédérique Deghelt , un film de Sylvie Testud, au choix

La vie d'une autre, ce fut d'abord pour moi un film, que j'ai vu un peu par hasard, beaucoup pour Sylvie Testud dont j'avais envie de voir comment elle allait bouger la caméra, et surtout diriger une grande actrice, Juliette Binoche en l'occurrence.

J'ai adoré. Tout, le scénario, l'interprétation, les personnages principaux comme les secondaires, même les décors. Quelques jours plus tard, je vais au Salon du livre où je devais, entre autres, discuter brièvement avec Jeanne Benameur en vue d'une prochaine rencontre dans une médiathèque. Evidemment elle est en signature dans le stand de son éditeur Actes Sud. J'avais encore dans la tête les images du film ... quand je réalise avec surprise que l'affiche est reproduite sur une pile de livres. Mes yeux croisent une très belle femme aux cheveux longs, à qui stupidement je demande si elle est l'auteur de cette histoire.

C'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Frédérique Deghelt qui avait tout de même publié ce livre en 2007. Depuis, je me suis rattrapée en lisant, que dis-je en dévorant, la Vie d'une autre, version papier, lequel vient d'être réédité, si bien que la nouvelle couverture a pu reprendre l'affiche du film.

Je vais pas comparer longtemps, ce serait agaçant pour vous lecteur. De toutes façons j'aime les deux, et je vous recommande l'un comme l'autre. Le livre, c'est sûr, vous cueillera et ne vous lâchera pas. Vous en perdrez comme moi le boire et le manger, un tour de forces alors qu'on peut penser qu'il ne me restait rien à découvrir. Le film ne suit pas exactement la même chronologie. Forcément, la réalisatrice savait qu'il n'y a aucun risque à ce que vous sautiez des pages, ou que vous sortiez faire un petit tour. Le choc est un peu différé mais il est là, et diablement bien interprété par Juliette Binoche, parfaitement crédible dans cette histoire de doubles et d'identité.

D'habitude Frédérique Deghelt écrit pour le cinéma, ce qui se sent dans ce roman qu’elle dit avoir conçu à partir de deux phrases d’accroche, le fameux «pitch» : Marie se réveille un matin après une folle nuit d’amour, se lève ... et découvre effarée qu’il s’est écoulé douze ans dont elle n’a pas le moindre souvenir.

A part cela rien n'est prévu. Si bien qu’à vingt pages de la fin elle affirme n'avoir pas su ce qui allait se produire. Rien d’étonnant à ce que le lecteur ressente ce suspens.

Hubert Nyssen, le fondateur d’Actes Sud, fut un des premiers à lire le manuscrit. Il conseilla de faire des coupes. Frédérique cite à son propos une pensée fort sage : il faut s’aimer en écrivant, se haïr en se relisant, se tenir à l’oeil en re-écrivant.

C’est intentionnellement que l’auteur a choisi l’écriture d’un roman et qu’elle s’y est tenue. Très peu de tirets, aucune indication technique du style nuit américaine, hors champ, flash-back ... Le livre ne ressemble en rien à un scénario et ce ne sera pas elle qui en fera l’adaptation pour le cinéma mais Sylvie Testud, avec sans doute plus de liberté.

Quand Marie se regarde dans la glace au matin du fameux réveil elle s’exclame : C’est quoi cette connerie ! L’énergie de Juliette Binoche est moins présente dans le livre où la psychologie du personnage occupe davantage de place : C’est quoi un couple de douze ans d’âge ? Pour Pablo rien n’est extraordinaire entre nous. Pour moi tout l’est. (page 137)

La stratégie pour gagner du temps et éviter d’être démasquée est par contre identique. Se raccrocher aux détails. Faire semblant d'être dans le coup. Improviser (je jeu du à l'envers dans le film).

Si le film nous emporte à toute vitesse, le livre sème le doute. Qu’un personnage soit en décalage entre sa réalité et celle des autres n’est pas nouveau. On peut penser à Un jour sans fin, ou Retour vers le futur mais il s’agit cette fois d’un phénomène qui n’est pas de l’ordre de la science fiction et qui nous est raconté de manière plausible. Cet ouvrage a tout du thriller psychologique.

Pourrait-il nous arriver pareille déconvenue ... et qu’on n’ait pas, comme Marie, la chance, car c’en est une, de se réveiller dans un milieu plutôt aisé (très dans le film) avec une famille aussi aimante ? Cela fait froid dans le dos. Le moment où la jeune femme fait le point sur les changements de société depuis une dizaine d’années n’est pas brillant. Le velib et l'euro ne sont pas traumatisants, mais la prégnance du numérique et l'accélération de la pollution bien davantage ...  Pablo ou François sera-t-il le «bon» prince charmant, seul capable de réveiller la Belle au Bois dormant et rompre le maléfice ? Quel motif peut conduire quelqu'un à suicider une partie de sa vie ?

Ne pas savoir qui on est, ni où l'on vit, alors que tout le monde semble vous connaitre par coeur est une torture proche de la folie. Il avait bien raison Socrate d'ériger en principe : connais-toi toi-même ... Mais comment faire ? Alternativement avec humour, détermination, intelligence, ruse ... On va faire comme si on ne se connaissait pas. Une méthode que bien des couples pourrait mettre à profit pour sortir de la routine.

La vie d'une autre, de Frédérique Deghelt, chez Actes Sud, 2007
La vie d'une autre, de Sylvie Testud, au cinéma en 2012

mardi 24 avril 2012

Pain d'épices Mulot&Petitjean en accompagnement de poires au poivre de cassis


Les lecteurs du blog savent combien j'aime le pain d'épices. J'en fais souvent, alternant les recettes pour en varier le goût. Mais quand l'occasion m'est donnée de déguster le "vrai", celui de la célèbre maison dijonnaise Mulot&Petitjean installée sur la place Bossuet je ne boude pas mon plaisir.

On peut y acheter le pain d'épices au poids, mais aujourd'hui, j'ai choisi le pain aux 8 épices, selon une recette mise au point par Benoit Charvet du Relais Bernard Loiseau à Saulieu, toujours à la farine de froment. J'apprécie l'équilibre de ses choix : coriandre, cannelle, gingembre, clou de girofle, anis, fenouil, noix de muscade et poivre qui sont adoucis par le miel.

Certains associent le pain d'épices au foie gras ou au fromage de chèvre. J'ai servi celui-là avec des poires cuites dans un peu de sucre, arrosées de jus de citron pour conserver leur robe claire, et relevées de poivre de cassis. Oui, vous avez bien lu. Ce poivre est né une année de surproduction de baies de cassis dont les producteurs bourguignons ne savaient que faire. Elles furent finement broyées et employées alors pour épicer les gibiers. Mais ce poivre convient parfaitement aux desserts.

On le trouve, comme les spécialités Mulot&Petitjean, chez Bourgogne&Cie si on habite en banlieue sud. Sinon on peut toujours commander directement dans l'e-boutique de la célèbre maison fondée en 1796, toujours familiale depuis plus de deux cents ans, et respectueuse de la tradition des pains d'épices dijonnais. Première société labellisée "Entreprise du Patrimoine vivant" en Bourgogne dans le domaine de la gastronomie.

Mulot&Petitjean se caractérise en effet par une histoire et un patrimoine séculaires, ce qui n'est pas incompatible avec de belles capacités d’innovation. La nonette en est un exemple au moins aussi fort que le pain d'épices.

La maison réédite des visuels collectors, qui ornent des boites pour glisser les nonettes, ces bouchées de pain d’épice moelleuses fourrées à la confiture pour réveiller notre mémoire gourmande. Les dernières versions déclinent caramel, lemon curd et pomme-bergamote. Demeurent malgré tout les nonettes plus traditionnelles, à l'orange, à l'abricot (et à la verveine pour obtenir une saveur végétale), au cassis (et à la rose pour cette fois sentir une note florale), et à la framboise.

La boutique se remplit aussi de fantaisies de Pâques et de Noël en saison. La visite vaut le détour. On a toujours envie de gouter quelque chose de nouveau ... pourquoi pas le pain d'épices thé earl grey-essence de bergamote ou celui qui est enrichi de griottes. Ils m'ont tous deux poussée à opter pour le thé au lieu de mon habituel café au petit déjeuner.
Laurence LAMORY, Bourgogne & Cie
1 Grande Rue, 92350 LE PLESSIS ROBINSON
Tel 01.46.30.94.20, Mail : contact@bourgogne-et-compagnie.fr
Site de Mulot&Petitjean ici

lundi 23 avril 2012

J'ai réussi à rester en vie de Joyce Carol Oates

Avoir été jury du Grand prix des lectrices de ELLE et publier aussi régulièrement des chroniques littéraires me vaut de recevoir des livres avant parution en librairie. Ajoutez que je possède plusieurs cartes de bibliothèque et mesurez l’éventail de lecture qui m’est offert.

Ayant la culpabilité facile quand mes yeux mesurent la hauteur de la pile des ouvrages en attente vous comprendrez que je n’en rajoute pas en allant en acheter. Pourtant si. J’ai spécialement choisi Pas d’inquiétude de Brigitte Giraud (dont je parlerai un autre jour) et J’ai réussi à rester en vie de Joyce Carol Oates à la mi-décembre alors que tout allait encore bien et que j’estimais la couverture d’une laideur repoussante.

Les livres vieillissent chez moi un peu comme des bouteilles ou des fromages le feraient en cave. Le temps d’affinage varie selon ... Les deux ouvrages ont donc rejoint l'étagère de réserve.

Nombre d’écrivains disent qu’il y a toujours un livre qui vous attend quelque part. Et c’est vrai. L’occasion ne tarda pas. Quelques jours après l’enterrement, sonnée bien sûr, j’ai ouvert le récit de Joyce, avec la certitude d’accomplir un acte qui aurait valeur d'apaisement.

Aujourd'hui professeur honoraire de l'université de Princeton, où elle a longtemps enseigné et réside toujours, cet auteur prolifique a publié près de soixante-dix livres - romans, essais, nouvelles, théâtre, poésie - dont le célèbre Blonde, inspiré de la vie de Marilyn Monroe et qui a servi de trame à John Arnold pour Norma Jean, un spectacle que j’ai récemment chroniqué. Je n’avais néanmoins encore lu aucun Carol Oates. Petite soeur, grande soeur attend encore sur le même rayonnage.

J’ai réussi à rester en vie ne m’a pas bouleversée. Il m’a remise sur les rails.

Profondément ancré dans la culture américaine, le livre abonde de références qui le situe clairement outre-atlantique. Son auteur aborde des sujets qui nous sont étrangers, comme la désertion des quartiers dès qu’une famille de couleur s’y installe (page 386). Elle recense évidemment les us et coutumes pratiqués là-bas en matière de deuil. Mais, loin d’être anecdotique, la force du livre est d’être universelle. Chacun fait un jour ou l'autre l'expérience du chagrin.

Joyce Carol Oates explore ce qui se passe dans son cerveau et dans son coeur avant, et pendant la première année qui suit la mort de son mari,  après « quarante-sept ans et vingt-sept jours » de bonheur paisible. Elle le fait sans aucun tabou, mais avec pudeur, avec réalisme mais avec distance, sans édulcorer les moments les plus noirs, ni rejeter les instants qui prêtent à sourire, jusqu’à cette boucle d’oreille adorée qu‘elle retrouve dans les détritus d’une poubelle renversée par des raton-laveurs.

Cela peut vous sembler curieux que je qualifie ce livre de lumineux. Joyce Carol Oates devient au fil des pages une personne attachante. Chacun de nous aura de l’intérêt à le lire. Il me semble être une oeuvre majeure dont je trouve qu’on n’a pas beaucoup parlé. Joyce Carol Oates est régulièrement annoncée parmi les nobélisables en littérature. Peut-être celui-ci lui apportera-t-il la consécration qu’elle mérite, et permettra du même coup d’élargir sa diffusion.

Pour vous qui voudriez des arguments avant de plonger dans ce récit j’ai fait  une lecture attentive dont je vous livre l’essentiel. Les autres pourront arrêter ici leur lecture, quitte à y revenir un autre jour ... si besoin. Contrairement à la pratique habituelle je n’ai pas recopié les citations en italiques, mais j’ai choisi une couleur de caractères qui vous permettra de les distinguer. J’ai réservé l’emploi des italiques pour les termes que l’auteur elle-même a fait figurer sous cette forme dans son livre, car elle en fait un usage bien particulier.
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En exergue, quatre extraits de messages de condoléances reçus par l’auteur à la mort de son mari, Raymond Smith qui à eux seuls résument toutes les attitudes possibles. Gloria Vanderbilt, à sa manière, reprend l’idée de Saint Exupéry : Ce qui sauve, c'est de faire un pas. Encore un pas. C'est toujours le même pas que l'on recommence... (Terre des hommes, p.56, Livre de Poche n°68)

Cela n’a l’air de rien mais la recommandation est essentielle.

JC Oates nous prévient illico : «Mon mari est mort, ma vie s’est effondrée». Et pourtant le titre nous le dit, elle a réussi à rester en vie, ce qui ne signifie pas d’ailleurs qu’elle ait «surmonté» l’épreuve.

La mort frappe chacun, la célébrité ne fait rien à l’affaire. L’erreur médicale non plus. On pourrait aligner les exemples célèbres. Ce n’est jamais une consolation mais cela démontre que l’injustice est aveugle et que la colère est vaine.

L'auteur analyse finement la situation dégageant précieusement le particulier du général. J’ai reconnu mes propres réactions presque une page sur deux. Et je me disais que si elle avait réussi à tenir une autre le pourrait.

J’ai lu assez vite les quelques 500 pages, pressée chaque jour d’aller retrouver cette amie dont j’avais l’impression qu’elle me tenait la main. Car Joyce ne cache rien. Elle raconte tout, mais avec un talent d’écriture énorme.

Le plus surprenant est sa capacité à prendre suffisamment de recul, malgré la tornade, pour parvenir à nous amuser avec les détails sordides, comme l’achat de poubelles supplémentaires pour contenir les cadeaux de condoléances qui finissent par pourrir sur place. les américains offrent des corbeilles de fruits et de victuailles en plus des fleurs. Comme si se gaver de foie gras ou de jambon rôti allait consoler.

Elle n’hésite pas à pointer la stupidité des comportements de ses «amis» qui clament vouloir la voir bientôt parce qu’elle leur manque beaucoup et qui remettent à plus tard un dîner, de courriel en courriel, jusqu’à l’oublier. (chapitre 39)

Elle donne même des conseils. Comme de faire des copies du certificat de décès. Beaucoup ! (page 295) Et elle l’écrit en lettres capitales. Elle est aussi capable d’auto-dérision, confiant que Ray fut le premier et le dernier homme de sa vie, le seul ... En dépit de ma réputation d’écrivain, ma vie privée a été aussi mesurée et bienséante qu’un papier peint Laura Ashley (page 310).

Voilà un livre qui fait autant rire que pleurer. Il me semble qu’on en sort plus fort et plus serein. Mais je ne sais pas quel «effet» il aurait sur quelqu’un qui ne se sentirait pas (pas encore) concerné. Mon jugement est peut-être biaisé. J’en ai recommandé la lecture à beaucoup de monde. Personne ne s’est plaint, mais ce critère est-il valable ?

L’amour qui unissait Raymond à Joyce est magnifique, évident, assez rare à voir par les temps qui courent. Ce couple m’a fait penser à celui que formaient Catherine Ringer et Fred Chichin.

Le premier des sentiments que l’on ressent à la mort d’un être cher est empreint de culpabilité. Au moins celle d’avoir été impuissant. Dans les cas extrêmes, comme ce le fut pour elle, comme pour moi, elle s’apparente à la faute :

La Future Veuve assure la mort, la perte de son mari. Alors qu’elle croit sa décision intelligente, «avisée», «raisonnable», elle le conduit dans une boite de Pétri grouillante de bactéries mortelles où en l’espace d’une semaine il succombera à une infection à staphylocoque - une infection «nosocomiale» contractée alors qu’on le traitait pour une pneumonie.
Alors qu’elle s’imagine qu’il sera rentré pour le dîner, elle le condamne à ne jamais rentrer chez lui. Qu’elles en savent peu, toutes les Futures Veuves qui s'imaginent faire ce qu’il faut, en toute innocence et toute ignorance ! (page 30)

Si j’avais su que mon mari avait moins d’une semaine à vivre ... comment me serais-je comportée ? Est-il préférable de ne pas savoir ?

Pendant toute la durée de son séjour il sera apprécié, un vrai gentleman, adorable, drôle ! - comme si cela devait le sauver. (page 32)

Joyce emploie cette expression Future Veuve, avec les majuscules, comme si c’était un rôle, une sorte de Parque moderne ... parlant d’elle à la troisième personne, comme si elle s’observait dans un miroir.

Elle restitue à la perfection la confusion provoquée par les questions anodines du personnel : au cas où son coeur s’arrêterait, souhaitez-vous que des mesures extraordinaires soient prises pour le maintenir en vie ? (page 33)

La question provoquera un évanouissement, le premier de sa vie. Qui installe un état d’angoisse à l’idée de perdre le contrôle, perdre sa place, perdre sa vie. (page 39). Philosophe de formation, elle sait interroger. Par exemple (page 52) Le moi est-il le corps, ou le corps n’est-il que le réceptacle du moi ?

L’insertion d’italiques et de guillemets renforce le questionnement. Le livre tient à la fois du journal, et de l’essai.

Très longtemps j’ai cru que je ne supporterais pas de vivre sans mon père et ma mère -que je ne supporterais pas de leur «survivre»- (...) Aujourd’hui, je pense différemment. Aujourd’hui je n’ai pas le choix. (page 53)

Les aller retour hôpital-maison suscitent des comportements anormaux. Elle ne fait plus la part des choses entre ce qui est urgent et ce qui ne l’est pas, ou plus. Que faut-il faire en premier, écouter le téléphone, nourrir les chats, éplucher le courrier, allumer les lumières, faire le ménage ? Elle passe de l’un à l’autre pour finalement investir une énergie maniaque à passer l’aspirateur en pleine nuit.

Il s’agit de s’abrutir en accomplissant un acte qui a une petite utilité pour conjurer la litanie des et si ... Se préparer à ce qu’un jour que le «chez nous» devienne «chez moi».

Joyce nous donne à lire les courriels qu’elle envoie et reçoit, dont elle convient qu’ils ont pris une importance plus grande que du vivant de Ray. C’est plus facile, convient-elle de dialoguer avec ses amis et connaissances par ce media plutôt qu’avec le téléphone, sans doute trop intime, ou par courrier postal, cette fois trop conventionnel. Elle ne nous cache pas qu’elle pleure sans raison, enfin c’est ce qu’elle dit alors qu’elle pressent une catastrophe majeure, et qu’elle ne se trompe pas. Petit à petit la réalité s’impose : La veuve est quelqu’un qui a découvert qu’elle n’a pas le choix. (page 91)

Le téléphone est vite devenu un objet particulier. C’est par lui que la nouvelle effrayante lui est tombée dessus. Sa sonnerie lui écorche le coeur. Mais c’est aussi le fil qui la relie encore à Ray. Elle a besoin plusieurs fois par jour, de composer son propre numéro pour entendre la voix apaisante de son mari sur le message d'accueil du répondeur, 

Joyce relate les vicissitudes des obsèques, prévenant le lecteur naïf : la mort n’est pas bon marché au cas où vous vous poseriez la question (p. 108). J’ai moi-même appris qu’il existe un seul moyen d’obtenir la gratuité, et qui plus est d’une façon assez «développement durable» puisqu’il concerne ceux qui donnent leur corps à la science. D’après ce qu’on m’a rapporté c’est un beau traumatisme pour la famille au moment où l’on emporte le corps dans une housse plastique bleue, très vite après le décès.

On se pose tous la question de savoir s’il est raisonnable de voir le corps. Souvent on pense qu’il est plus sage d’éviter la scène. C’est une erreur, parce que ce moment là est crucial pour accepter la chose, et surtout parce qu’on ne peut pas différer à plus tard, quand on se sentira plus fort. Les défunts sont, en général, préparés de manière à être regardables sans chagrin supplémentaire. Joyce a une réaction de répugnance qu’elle qualifie d’enfantine, et qu’elle regrettera beaucoup ensuite. Sans pouvoir bien sûr revenir en arrière.

Il faut avoir ressenti comme elle une forme de désarroi à la question «Comment allez-vous ?» pour apprécier l’avis qu’elle donne à ce sujet, page 148. Elle ne manque pas d’à propos à suggérer d’interroger à son tour d’un : vous me trouvez comment ? regrettant que ce ne soit une infraction au code de la bienséance que de forcer son interlocuteur à reconnaitre que franchement non on ne va pas bien du tout. Les gens vous témoigneront de la compassion dans un premier temps ... mais peut-être pas dans un second. Elle brûle pourtant de répondre : Je suis au bord du suicide. Et vous ? (page 343)

Elle prévient qu’on attend de la Veuve qu’elle ait le chagrin discret, muet et stoïque (page 161) alors qu’elle se sent comme une variante du vieux Lear fou (page 341)

Assez vite l’écrivain confie la tentation du suicide, qu’elle désigne sous le nom de chose reptilienne ou encore Basilic. Elle regrette en plusieurs endroits, comme page 243, de n’avoir pas le courage d’avaler une overdose de médicaments. Elle confesse une immense sympathie, nouvelle au demeurant, pour les drogués de toutes sortes, qu’elles surnomment les blessés ambulatoires de la vie (page 317) tout en restant forte : Ma vie a beau être en ruine ... je suis résolue à ne pas être une droguée.

Elle cite l’aphorisme de Nietzche page 245 : La pensée du suicide est une puissante consolation, elle aide à passer plus d’une mauvaise nuit. Tout en soulignant que malgré sa profonde solitude et le désespoir de sa folie finale il ne s’est pas suicidé.

Elle considère le chagrin comme une maladie. Une maladie à vaincre (page 333).

Le sentiment de culpabilité a un peu évolué, mais reste profondément ancré. La veuve sent au fond d’elle-même qu’elle ne devrait pas être encore en vie. Elle est perdue, effrayée - elle se sent fautive. (page 318) la veuve fautive résonne presque comme une allitération.

Elle nous donne ses «trucs» pour survivre. Ainsi elle écrit page 115 : Les actes d’une Veuve peuvent se définir comme des échappatoires rationnelles/irrationnelles au suicide. Tout acte qu’elle accomplit ou envisage d’accomplir est une échappatoire au suicide et, de ce fait, souhaitable, si naïf, ridicule ou vain qu’il soit.

Il est si difficile de résister face aux tracas administratifs, juridiques et financiers que parfois le coté émotionnel lui-même passe au second plan. Approuvant la citation de son amie Gloria placée en exergue elle explique avoir fait la découverte que chaque jour est vivable à condition d’être divisé en segments.

Le premier acte de la journée, ouvrir les yeux, est à lui seul, un mouvement qu’elle qualifie d’épuisant. Ses confidences pourraient plomber notre humeur si on n’en percevait pas l’universalité, le fait que un jour ou l’autre, nous aussi connaitrons le même chemin. Sachant qu’un homme averti en vaut deux il me semble que ce livre est une forme de parcours initiatique qui peut être bénéfique au lecteur, même s’il se sent encore éloigné de ce type de situation.

On ne s’étonne pas que sa vie quotidienne ait changé. On ne vit pas seul comme à deux. Par contre ce qui est signifiant ce sont les modifications structurelles. Comme lire ou travailler au lit, qui lui paraissaient inconvenants autrefois, nécessaires aujourd’hui. Seul endroit où l’angoisse est tenue à distance sans avoir besoin de prendre le Lorazepam prescrit par le médecin.

L’auteur raconte son quotidien. Elle est d’une honnêteté sans faille. Allant jusqu’à savourer d’être libérée de la peur des avions, qui lui faisait craindre d’être privée de revoir son mari. Maintenant je me moque que les avions s’écrasent, çà ne me préoccupe plus le moins du monde (page 277).

Une «mauvaise» nouvelle -si on m’annonçait que j’avais un cancer, par exemple- serait un soulagement en ce que Ray n'aurait pas à l’apprendre. Mais une «bonne» nouvelle impossible à partager ... voilà qui est douloureux. (page 287)

Des cerfs sont entrés dans le jardin pendant la nuit (...) et dévoré les belles tulipes de Ray (... comme) des mauvaises herbes. Je pleurerais s’il me restait des larmes. Pour la première fois, je me dis : «C’est aussi bien que Ray ne soit pas là. Cela lui aurait fait tant de peine» (page 377), tout comme la mort de son chat Reynard cette même nuit.

Le plus émouvant est sans doute le courage qu’elle déploie pour que Ray puisse être fière d’elle s’il la voyait. Elle s’échine, il n’y a pas d’autre mot, à poursuivre son oeuvre. Il s’agit de terminer le dernier numéro l’Ontario Review qu’il dirigeait.

Il avait travaillé dans son lit d'hôpital, le dernier jour de sa vie. Il serait terriblement contrarié, aujourd’hui, de savoir que la publication du numéro de mai va être retardée ... je fais ce que je peux. Je fais ce que je peux, chéri ! 
(...) Il est ridicule de penser arriver à bon port quand ne pas sombrer est le mieux qu’on puisse espérer.

Il est probable que s’acquitter de cette mission est une des voies qui lui a permis de rester en vie. Car elle confie aussi : je pense avec horreur à un futur où Ray n’existera pas.

Mais elle sature aussi à tenter d’apparaitre autrement qu’une veuve à chacune de ses interventions dans les bibliothèques. Page 253 elle s’énerverait presque : j’envisage de faire imprimer sur un tee-shirt :
OUI MON MARI EST MORT
OUI JE SUIS TRES TRISTE
OUI C’EST TRES GENTIL A VOUS DE ME PRESENTER VOS CONDOLEANCES.
ET MAINTENANT SI ON CHANGEAIT DE SUJET ?

Pourtant la compassion de ses amis lui est essentielle. Elle leur rend hommage par d’affectueux surnoms.  Edmund est le Mozart de l’amitié (page 257). La lettre de l’ami du Minnesota (retranscrite in extenso page 331) est un soutien précieux pour ne pas succomber elle-même au suicide.

Les mots paraissent vains. Face à une telle catastrophe ... qu’est la mort. Ce sont eux pourtant qui la secourent. Car ils sont tout ce que nous avons pour étayer nos ruines (page 356). Poursuivre son activité professionnelle universitaire permet à son cerveau d’échapper un temps au chaos. Relire de grandes oeuvres littéraires est une autre forme d’aide, comme le Village indien d’Hemingway. Elle se fait la réflexion que cet écrivain écrit exclusivement sur la mort, avec des premier-plan et arrière-plan délibérément flous, comme flous le passé de ses personnages et les contours de leur visage.

Les  mots sont un secours. Ceux qu’on lit comme ceux qu’on écrit. L’ennui, c’est que le fait brutal est que, pour être écrivain, il faut être assez fort pour écrire. Il faut en avoir la force émotionnelle et la force physique.(page 261) Elle se plaint d’avoir des sortes d’inspirations hallucinatoires, fugitives, insuffisamment longues pour donner naissance à un roman.

Dans la mesure où cette force lui manque elle ne se sent plus le droit de répondre aux interrogations que les étudiants lui adressent en tant qu’écrivain. Ce qui frappe chez JCO c’est sa rigueur, son intégrité morale intense.

Regarder un film peut aussi être nécessaire. Leaving Las Vegas qui exerce sur elle un charme étrange (page 320) alors que son mari et elle avaient refusé de le voir, avant. Elle en comprend désormais le message : n’attendre rien de plus que ... ce qui est.

Elle explique les choses au filtre de la manière qu’ils avaient d’organiser leur vie. Nous avions, dit-elle page 143, pour habitude de ne pas partager tout ce qui était perturbant, déprimant, démoralisant, ennuyeux - à moins que ce ne fût inévitable. La vie d’un écrivain comportant quantité de contrariétés en puissance (...) protéger Ray autant que possible de cet aspect de ma vie me semblait une très bonne idée. Car à quoi sert de partager ses misères avec quelqu’un, sinon à le rendre misérable lui aussi ?

C’est ainsi que j’avais exclu mon mari de la partie de ma vie qui est «Joyce Carol Oates» - c’est-à-dire de ma carrière d’écrivain.

La réciproque semble vraie puisqu’elle perçoit : Il m’a très probablement épargné quantité de choses dont je n’avais et n’aurai jamais aucune idée. (...) S’il n’avait pas de vie «secrète» (mais peut-être en avait-il une), il y avait néanmoins une face cachée de sa personnalité dont je ne savais rien.

Comme quoi on peut éprouver un amour immense et non fusionnel. Même s’il s’agit aussi d’une posture ou d’une éthique personnelle. En effet elle explique aussi (page 202) que sa personne n’entre jamais en jeu dans son enseignement, sa carrière encore moins; j’aime à penser que la plupart de mes étudiants n’ont pas lu mes livres. 

Elle s’étonne pourtant page 155 d’avoir gardé très peu de souvenirs de toutes les soirées passées ensemble. C’est terrifiant ... tout ce qui se perd de nos vies.

C’est page 148 que l’on comprend le choix de l’illustration de couverture : mon «moi» est un tourbillon d’atomes ressemblant assez aux tableaux les plus désintégrés de J.M.W. Turner.

Plus loin, page 263, elle souligne qu’elle se cogne dans les meubles, qu’elle a le souffle court, des problèmes d’équilibre, voit son image brouillée dans le miroir. Moi aussi je m’efface. sans personne pour me regarder, pour me nommer et m’aimer, je m’efface rapidement.

On parle des morts comme de disparus, comme s’ils avaient intentionnellement quitté notre monde. Alors que finalement ceux qui restent se sentent parfois être les fantômes de ceux qui sont partis. En ce sens la photo choisie est très évocatrice de cet état. Et le titre français beaucoup plus positif que l'original, l'Histoire d'une Veuve.

J'attends maintenant le prochain JCO avec appétit.

J'ai réussi à rester en vie de Joyce Carol Oates, récit, titre original A Widow's Story, traduit de l'anglais par Claude Seban, chez Philippe Rey, octobre 2011
Un billet pour resituer le contexte

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