samedi 26 octobre 2013

La 1ère édition française de l'Outsider Art Fair investit le A

A défaut de réussir à visiter la Tour 13 (il aurait fallu que j'ose ... surmonter la longueur de la file d'attente mais c'est comme le Loto qui ne tente rien ...), et comme les sollicitations ne manquent pas, je me suis décidée pour aller jeter un oeil à la première édition française de l'Outsider Art Fair. 

La manifestation dont c'est une première en France a investi un lieu surprenant puisque c'est un quatre étoiles, l'hôtel A, en bordure des Champs Elysées, ce qui aux USA n'est pas exceptionnel comme démarche.

L'endroit est original y compris dans le registre des hôtels. On croirait une maison parisienne, en retrait de toute agitation, avec sa façade du XIX siècle ornée de bambous et sa verrière d'époque mais on découvre une ambiance ultra contemporaine où le luxe se déploie avec discrétion, ce qui, de ce fait, est tout à fait "raccord" avec le sujet.

L'hôtel entretient une longue histoire avec le domaine de l'art dont il partage d'ailleurs l'initiale. Un A qui signifie aussi Artois, la rue où il se trouve, et Alphabet, ce qui justifie qu'il compte 26 chambres.

Sa bibliothèque renferme plus de 300 ouvrages consacrés à l'art, la mode, le design et l'architecture. Et nombre d'oeuvres ornent habituellement les espaces. Elles ont été retirées le temps de la manifestation. Et pour ceux que cela intéressera je signale que le concept a surgi au détour d'un gribouillis de l'artiste plasticien Fabrice Hyber. Le A qu'il venait de dessiner, avec sa forme élancée de Tour Eiffel, serait le plus beau nom pour un hôtel.

La mise en scène imaginée par Frédéric Mechiche a fait le reste avec des couleurs, des matières, et même une luminosité savamment étudiée. Ainsi les toilettes Femmes sont baignées de rayons roses, et celles des Hommes de rayons bleus. On passe par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel pour rejoindre le 6ème étage en ascenseur. Le voyage artistique est commencé, et selon une approche radicalement différente de celle que l'on vit à l'Espace culturel Vuitton où l'ascenseur, noir et silencieux, permet au contraire de se vider l'esprit pour s'ouvrir à autre chose.

J'ai donc commencé la visite par le haut, en choisissant de descendre à pieds, un peu comme on le fait dans l'architecture escargotique du Guggenheim Museum.

Les flots de lumière de l'ascenseur contrastent avec le noir et le blanc qui domine habituellement dans les chambres. Elles sont transfigurées avec la profusion des oeuvres qui y sont accrochées.

Comme à mon habitude je me suis laissée porter par mon ressenti. Si je suis entrée dans toutes les chambres, je ne parlerai pas de tous les artistes ni de tous les galeristes. J'assume le risque. Je ne suis ni critique d'art ni collectionneuse. Mon objectif demeure de témoigner qu'on peut s'intéresser à autre chose que ce que l'on connait, que ce soit dans le domaine de l'art comme en littérature, théâtre ou cinéma ... ou en cuisine.
Ici, contrairement à ChiFra, tout se vend, tout s'achète. Souvent très cher. C'est en lisant le titre d'une oeuvre que j'ai remarqué que le cartel affichait son prix haut et fort. Je n'ai pas comparé les chiffres entre les étages ni cherché à savoir si Josef Wittlich était plus abordable chez le galeriste allemand Wasserwerk (chambre 505) ou chez le suisse de la Galerie du Marché (chambre 305). Encore faudrait-il comparer ce qui est comparable puisque chez le premier les peintures sont encadrées, et pas chez le second.
L'étonnement surgit d'une chambre à l'autre. Certains exposants ont fait le pari d'intégrer les oeuvres. Ainsi Luc Berthier, spécialiste de l'art aborigène (chambre 606) a disposé devant les oreillers deux coussins que l'on pourrait croire comme faisant partie du décor.
Sabrina Gruss s'est sentie très à l'aise pour installer ses sculptures dans une salle de bains (chambre 104). Il est vrai que cela fonctionne très bien. Et que le voisinage avec les peintures de Victor Soren est très réussi.
Dans quelques chambres, l'atmosphère galerie est préservée. D'autres ont tellement cherché à occuper l'espace que l'oeil se perd et manque de recul.
Parfois l'accrochage est si réussi qu'on imagine l'oeuvre sur son propre mur. Comme ici (chambre 205) où Rob Tufnell présente des tableaux de David Burton (1883-1945), un vagabond qui a commencé à peindre dans les rues de Londres dans les années 1930 après un grave accident. Sa manière de revisiter l'histoire de France est très touchante et on se surprend à regretter qu'une conversation ne soit pas possible avec Wittlich qui lui aussi est issu du monde de l'industrie.

Quand on sait que cet immense artiste (David Burton) dormait dans un refuge pour sans-abri on réalise tout le paradoxe d'une manifestation comme celle-ci. Les galeristes sont des "sans-abri" plus chanceux puisqu'ils ont été autorisés à passer les nuits sur place ... comme en attestent les chaussures de rechange qui dépassent parfois de dessous le lit, prêtes à servir une fois qu'on aura retiré leurs embauchoirs.

Ce serait sans doute radicalement différent si les oeuvres exposées avaient été réalisées par des artistes "académiques". Cette situation d'intimité est plus sensible s'agissant de ce qu'on appelle l'art brut.
Hervé Perdriolle (chambre 403) s'est spécialisé dans l'art tribal et rural. La pile de cadres sur le canapé atteste de ses espoirs de vente car il est manifeste qu'il n'y a plus assez d'espace libre pour en accrocher un de plus. Les Mritu Pat ou images des morts des années 1990 sont remarquablement mises en valeur. Ce que j'en apprends est passionnant.
Ces images sont réalisées en série pour être achevées au moment des funérailles. Lorsqu'une personne décède dans un village le jadupatua, qui est un peintre magique appartenant à une caste hindoue inférieure, se rend dans la famille du défunt avec une petite et simple image (environ 8 cm par 4 cm) censée représenter sommairement le mort. Seule la pupille du défunt n'est pas encore peinte. Il accompagne la présentation de cette image de paroles évoquant les souffrances du mort dont l'âme serait prisonnière de l'enfer. La famille du défunt fait une offrande au jadupatua afin qu'il intervienne. Le rituel consiste alors à ajouter quelques éléments (un monstre, des chaines, une coupelle symbolisant une offrande, un oiseau ... que l'on distingue parce que la couleur de l'encre est différente) et surtout de peindre la pupille de l'image du mort afin de libérer son âme.
Je ressens une certaine gêne à savoir que chacune est vendue 800  € pièce. Ce n'est pas parce qu'elles sont petites mais parce qu'elles sont anonymes et cela me renvoie à la pauvreté des artistes qui les ont conçues, sans compter que ce sont des oeuvres religieuses, quasi sacrées. Quand la pupille ne figure pas sur le Mritu Pat je me dis que cette image n'a pas été utilisée ... mais quand l'oeuvre est achevée c'est comme si elle a été arrachée au défunt et que son âme a été privée de paradis. Serais-je trop sentimentale ?

J'ai entendu parler d'argent à chaque étage ... Comment s'en étonner quand on sait qu'un galeriste n'a eu aucun état d'âme à mettre en vente une oeuvre qu'un artiste lui avait offerte dans un geste voulu comme une preuve d'amitié ... Vous me direz que monsieur tout le monde revend bien sur e-bay les cadeaux de Noël dont il n'a pas l'usage ... 

Je découvre Janet Sobel chez Gary Snyder (chambre 202) dont j'apprends qu'elle aurait influencé Pollock. Je savais surtout combien Lee Krasner, la femme de l'artiste, avait compté dans son parcours. Fabrice Melquiot leur a consacré un spectacle très intéressant il y a un an. Chacun ses évocations, pour moi ce serait Raoul Dufy.
Deux chambres plus loin ( 204) c'est un artiste grec, Giorgos Rigas qui est mis en valeur par la galerie Grimaldis. A plus de 90 ans, cet ancien charpentier désormais installé à Athènes continue à peindre son ancien village avec une richesse de détails qui le place à proximité d'un Douanier Rousseau.
La galerie luxembourgeoise Toxic (chambre 401) expose une série de Norbert H. Kox, un artiste que l'on peut aussi voir en ce moment à la Halle Saint-Pierre.
J'y retrouve aussi presque exactement la même oeuvre du français Francis Marshall, si reconnaissable à ses encadrements de bois brut et à leur écriture en capitales d'imprimerie, qui se trouvait à l'étage du dessus (chambre 502) présenté par la galerie strasbourgeoise Ritsch-Fisch.
L'artiste a l'habitude de recycler des images trouvées comme celle d’une jeune fille couchée dans l’herbe issue d'une page d'un magazine de mode chiffonné au fond d’un sac poubelle et qui réapparaît de façon répétitive. Pour moi elle évoque l'innocence de Dorothy, interprétée par Judy Garland dans le magicien d'Oz.
La démarche du Creative Growth Art Center (chambre 103) m'a touchée parce que c'est à la fois le plus ancien et le plus important (en nombre) atelier d'artistes handicapés. Une soixantaine a transité par ce centre depuis quarante ans. Dan Miller est peut-être le plus célèbre puisqu'il fut le premier artiste autiste à entrer au MoMa. Si le Creative Growthe Art center est installé aux USA à Oakland, il dispose malgré tout d'un petit show room parisien où les collectionneurs pourront se rendre.

Tom Di Maria, qui en est le directeur, s'exprime dans un parfait français pour relater la vitalité de ses artistes. Maureen Clay réalise des boules de papier mâché, ultra légères mais évoquant des pierres précieuses.

Les boules de Monica Valentino, une artiste non voyante, se situent elles aussi dans l'univers du bijou.
On devine, sur le mur, une oeuvre de Donald Mitchell, dont on reconnait le style à la multitude de petites silhouettes.

La galerie turinoise Rizomi Art Brut avait accroché deux petites oeuvres d'un artiste né en 1895 mais dont le travail s'étalait sur plusieurs années comme en atteste le cartel .. qui mentionne aussi le prix, avec une simplicité désarmante.
En face de la fenêtre , un immense panneaux de carreaux sigles A de Fabrice Hyber.
J'achève la visite avec la galeriste Béatrice Soulié (chambre 104) qui expose Sabrina Gruss, comme je l'ai dit mentionné plus haut mais aussi plusieurs autres artistes assez intéressants dans le domaine de la sculpture.
Sur son site, Gérard Cambon s'affirme autodidacte : Enfant, je griffonnais, je faisais des bateaux et des avions en bois, puis j’ai commencé à faire des collages et du modelage. J’ai découvert le papier mâché, réalisé des personnages très caricaturaux à la Daumier puis j’ai eu envie d’incorporer différents matériaux. Petit à petit des assemblages se sont constitués, les personnages se sont intégrés dans un environnement toujours plus grand, j’ai souhaité créer des atmosphères.
Des bonshommes en bois flottés de Marc Bourlier et une mosaïque très réussie de Séverine Gambier sur un guéridon au pied doré.
Première édition en France de l'Outsider Art Fair Paris
Du 24 au 27 octobre 2013
Hôtel le A, 4 rue d'Artois - 75008 Paris - tel 01 42 56 99 99

1 commentaire:

Anne L A a dit…

Je n'avais pas eu connaissance de cette expo, et je le regrette cela m'aurait permis une alternative à la tour 13 qui s'est avérée in-visitable.
Les œuvres semblent variées et intéressantes.
Merci de nous faire partager cette découverte.

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