mercredi 3 février 2016

L'art de la comédie mis en scène par Patrick Pineau

Le spectacle commence comme la Visite de la vieille dame dans une gare, avec le vacarme assourdissant et aveuglant de l’arrivée d’une locomotive.

Mais contrairement à Omar Porras, ce n’est pas par le rire que Patrick Pineau installe l’Art de la comédie.

Il fait sombre et froid. C’est l'hiver dans cette petite ville italienne coincée entre des montagnes et déserte. Tout est gris, même l’humeur de ce préfet qui emménage dans un palais désert avec juste un fonctionnaire et un planton. Tout le personnel a été réquisitionné pour venir en aide aux blessés d’un accident de chemin de fer.

Un autre drame a eu lieu précédemment, un incendie ravageant le matériel d’un directeur de troupe de théâtre itinérant qui a tout perdu puisqu’il n’avait pas d’assurance. L’homme arrive pour demander audience. Le préfet dispose d’un peu de temps avant ses rendez-vous de l’après-midi. Il aime le théâtre. Il reçoit le directeur en pensant que celui-ci va lui réclamer une aide financière.

Il est dérouté par son refus tandis que l’homme de théâtre ne partage pas l’opinion du préfet sur ce qu’il appelle la crise du théâtre. Le directeur voudrait que le préfet témoigne de son intérêt pour son art en venant assister au spectacle. Les deux protagonistes ne sont pas sur la même longueur d’onde quant aux rapports complexes entre l’art et le pouvoir. Le ton monte et le préfet finit par mettre son visiteur dehors : contentez-vous de ce que je vous offre, je dois m’occuper de choses sérieuses, pas de vos bouffonneries !

En lui remettant un bon de transport pour le faire partir le secrétaire se trompe et lui donne la liste des audiences de l’après-midi alors que le préfet raille une ultime foi, défiant le directeur comme s’il était le diable : envoyez-les moi vos personnages en quête d’auteur ! 
A partir de là chaque rendez-vous devient suspect : sont-ce réellement un médecin, un curé, une institutrice qui vont se présenter ou des comédiens ? Leurs demandes sont si étonnantes que le préfet croit devenir fou. Voilà un mythomane, un mégalomane, une hystérique, un paranoïaque. Rien ne semble "sérieux".
Pensant avoir à faire à des acteurs il accepte des revendications qu’il n’aurait peut-être pas accordées en temps normal. Jusqu’au pharmacien qui menace de s’empoisonner sous ses yeux en avalant une pastille d’arsenic qu’il aurait confondue avec une pastille de menthe (on pourrait entendre mente du verbe mentir) et tombe raide mort … ou pas.

C’est alors que le directeur de la troupe ramène la liste et sème un doute ultime. La pièce s’achève sans que l’on sache avec certitude le vrai du faux en basculant dans le thriller policier.

L'art de la comédie pointe avec férocité que les gens pour qui on vote ont une responsabilité à agir du fait même qu’ils détiennent le pouvoir de faire changer les choses. L’homme de la rue (ou de théâtre) ne peut que "manifester".

Le dispositif scénique choisi par Patrick Pineau comporte une passerelle métallique de 16 mètres de longueur au-dessus de trois mètres de vide qui démultiplie les entrées et les sorties. Les accessoires sont restreints au minimum, puisque le préfet vient juste d’arriver : quelques malles en fer, un fauteuil, une table encore emballée dans du papier bulle (qui claque sous l’effet de la pression). Au lointain un écran sur lequel sont projetées un portrait en ombre chinoise, le vitrail de l’église …

Il faut revenir au titre qui désigne bien la comédie. Les occasions de rire sont nombreuses, soit en raison de situation, soit par le jeu des acteurs, souvent proche de la pantomime, soit encore par leur débit verbal ou leur accent. Comme le dit Oreste Campese, l’homme de troupe (Mohamed Rouabhi) : le comédien est là pour établir entre le public et lui la magie du théâtre (…) C’est l’imprévu qui rend notre art si unique en son genre.

On peut aussi approuver le préfet (Fabien Orcier) disant que les acteurs sont de braves gens, le temps qu’ils vous font perdre, ils nous le rendent en bonne humeur. C’est que Eduardo de Filippo (1900-1984) connait son affaire et tire admirablement les ficelles. Ses personnages manient l’art du verbe avec un sens de la dialectique hors du commun. Il faut dire que, né d’une famille napolitaine où les enfants viennent au monde sur les planches, l'auteur sait de quoi il parle. Il a en lui la mémoire de ces fabuleux comédiens italiens et une soif à dire l’essentiel : le théâtre, c’est le désir de jouer, de tromper la mort.
Comédien et metteur en scène, Patrick Pineau a suivi les classes au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Comme comédien, il aborde tout aussi bien le répertoire classique que les textes dans diverses mises en scène. Et en tant que metteur en scène, il signe de nombreuses créations dès 1992. Le Théâtre La Piscine a accueilli "Le Suicidé" (2012) et "Le Conte d’hiver" (2013).

L’art de la Comédie d’Eduardo De Filippo
Traduction Huguette Hatem, mise en scène Patrick Pineau
Avec Nicolas Bonnefoy (le pharmacien, Planton et un homme de la montagne), Marc Jeancourt (le curé), Aline Le Berre (Palmira), Manuel (Le Lièvre, le docteur), Fabien Orcier (le préfet), Sylvie Orcier (l’institutrice), Mohamed Rouabhi, (l’homme de troupe), Christophe Vandevelde (le secrétaire du préfet)
Dramaturgie Daniel Loayza, lumières Christian Pinaud, son et musiques Nicolas Daussy
Costumes Brigitte Tribouilloy assistée de Charlotte Merlin, vidéo Éric Perroys

Au Théâtre Firmin Gémier/La Piscine, de Châtenay-Malabry (92) jusqu'au 7 février 01 41 87 20 84
Du 10 au 18 février 2016 au Théâtre 71, Scène Nationale - Malakoff - 01 55 48 91 00
Le 26 fév 2016 au Théâtre de l’Arsenal - Val-de-Reuil - 02 32 40 70 40
Du 1er au 5 mars 2016 au Théâtre Dijon Bourgogne, Centre dramatique national - 03 80 30 12 12
Le 8 mars 2016 au Salmanazar d'Épernay -  03 26 51 15 80

Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Philippe Delacroix

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