mercredi 27 avril 2016

Prochaine inauguration du Mémorial de Falaise

J'ai visité avec une cohorte de journalistes les coulisses du Mémorial de Falaise, dédié aux Civils dans la Guerre dont l'ouverture officielle aura lieu le 9 mai prochain.

Dédié aux victimes civiles des guerres son emblème est un grand C et ce musée est assez particulier, pour autant que j'ai pu en juger car il restait beaucoup d'installations à terminer, en toute logique.

Plus tard dans la journée j'ai effectué un pas en arrière dans l'Histoire avec le château de Guillaume le Conquérant, qui fut roi d'Angleterre ... mais qui fera l'objet d'un autre article.

Cet imposant édifice ne risque pas de passer inaperçu car il est visible depuis le Memorial, en particulier lorsqu'on sort sur la terrasse, ce qui permet d'en faire des photos inédites jusqu'à présent.
Même empoussiéré et bâché, le Mémorial dégage, à 12 jours de son ouverture officielle, une émotion tout à fait palpable et suscite abondance de questions. Le "chantier" grouille de partout. On positionne dans le hall les vitrophanies qui mettront le public dans l'ambiance. Je peux lire cette phrase de Fénelon qui rappelle le tribu des populations : toutes les guerres sont civiles.
La tranche d'histoire évoquée est suffisamment récente pour que chacun d'entre nous en ait une connaissance familiale mais paradoxalement suffisamment ancienne (la Seconde Guerre Mondiale s'est achevée il y a soixante-dix ans) pour que très peu de témoins puissent encore s'exprimer.
Toutes les réponses ne seront pas données. Une part de mystère subsistera ...
 
Le Mémorial est situé en face de l'Office de tourisme, juste à coté de la Mairie, sur le bord de cette place où se dresse la statue triomphante de Guillaume le Conquérant, dans ce qu'on appelle "un bâtiment de la reconstruction" datant donc des années 50-60. Ce fut un Tribunal avant d'abriter des services administratifs.
Sur la droite, dans une sorte de vitrine surélevée on découvre une Simca 5 chargée à bloc, à l'instar de celles qui ont permis de fuir ...  C'est une automobile franco-italienne conçue par Fiat et produite de 1936 à 1949 qui a été achetée par le Mémorial de Caen en 2013. Cet objet symbolique sera sans doute photographié et circulera comme un symbole dans le monde entier. Il ne faudrait pas croire que l'exode a été facile.

Ma mère m'a raconté qu'elle avait quitté la maison avec une bicyclette trop grande pour elle. On avait sanglé des cales de bois aux pédales pour que ses jambes puissent actionner les roues. Elle a roulé plus de 300 kilomètres pour échapper aux bombardements. Ses parents ont fait le trajet en carriole tirée par un cheval. On verra à l'étage des photographies d'époque montrant les routes investies par les civils en déroute. Et je serai émue d'y découvrir celle d'une jeune fille endormie au pied de son vélo.



La Seconde Guerre mondiale a tué plus de civils que de militaires
Eric Macé, maire de la ville et premier Vice-président à la Communauté de Communes du Pays de Falaise rappelle que l'objectif n'était pas de créer un musée de plus. Le projet a été porté par les collectivités locales du territoire de Falaise parce que cette ville figure parmi les villes normandes très durement éprouvées par les bombardements de l’été 1944 : dans les décombres fumants de Falaise détruite à 80%, morts et blessés se comptent alors par centaines.

Son nom reste également attaché à l’épisode militaire décisif d’août 1944 qui voit les troupes allemandes prises en étau dans la fameuse poche de Falaise-Chambois. La Libération ne se résume pas au débarquement des Américains.

La Bataille de Normandie a continué pendant les cent jours qui suivirent le Débarquement allié. Elle opposa deux millions de soldats au milieu desquels tentaient de survivre un million de civils.

Pendant ces trois mois interminables, pas moins de 150 000 Normands furent contraints de quitter leurs habitations à cause des combats et on estime que près de 20 000 d’entre eux y ont trouvé la mort.

Il est important de comprendre qu'à l'inverse de la Première Guerre mondiale la seconde a tué plus de civils que de militaires. 35 millions de civils ont perdu la vie dont 15 millions de Chinois (tués par les Japonais), 8 millions de Russes, plus de 5 millions de Polonais et 3 millions d'Allemands. Les chiffres sont terrifiants, mais rigoureusement exacts. Apprendre qu'il y a eu beaucoup plus de tués à l'Est de l'Europe est une révélation pour plusieurs d'entre nous. Le nombre de blessés et estropiés est estimé à 100 millions de personnes supplémentaires.

Une démarche avant tout pédagogique
Il s'agit comme le dit Stéphane Grimaldi, d'ouvrir des fenêtres, en d'autres termes de faire réfléchir. La scénographie a été conçue pour que l'endroit permette d'abord l'apprentissage d'une histoire avant d'être un lieu de mémoire. D'autant que les témoignages peuvent être conflictuels, y compris au sein d'une même famille.

Il avait lui-même 20 ans en 1944 et a travaillé dans des équipes d'urgence. Et il semble particulièrement impliqué dans la démarche.

Le témoin n'est pas un historien. Il faut apprendre aux visiteurs et au public scolaire (à partir du CM1) à critiquer. La tâche est devenue plus difficile à mettre en oeuvre puisque l'Education nationale a supprimé les postes des 4 ou 5 enseignants détachés pour cette mission, mais elle sera pilotée par les équipes du Mémorial de Caen qui ont un grand savoir-faire en la matière.

Stéphane Grimaldi, nous a entrainés dans une visite particulière en sollicitant notre imagination devant des vitrines qui n'étaient pas encore finalisées. En tant que directeur du Mémorial de Caen, il connait le sujet par coeur et l'écouter est passionnant. Il est un des acteurs de la création de celui de Falaise et a résumé toute la réflexion qui a précédé le projet qui sera exploité par le Mémorial de caen, par délégation de service public accordé pour une période de 7 ans.

On s'est d'abord interrogé sur la faisabilité d'installer un mémorial dans un ancien tribunal.

Les civils et l'occupation
Le parcours commencera par le 2ème étage pour présenter la spécificité de la France occupée, à la fois du fait de la pesante administration militaire allemande mais aussi de la présence de ce qu'on désigne sous le terme de "Etat français".

Le public y est invité à comprendre ce qu'était la vie quotidienne, sous la répression et l'ampleur des persécutions, principalement des populations juives et comment a fonctionné la propagande.
Malgré les privations, les violences et les tragédies, les populations civiles continuent à vivre. Mais la durée du conflit, la diversité des statuts en Europe occupée et la différence de traitement des populations selon leur identité ou appartenance vont générer une multitude de situations particulières.

Chaque panneau d'information, chaque cartel est lisible en français, en anglais et en allemand. La figure de l'occupant est clairement représentée. On remarque le portrait d'Hitler derrière la cloison métallique qui, métaphoriquement illustre la pesante administration militaire allemande, renforcée par la présence de l'"Etat français".

Il faut avoir conscience qu'Hitler avait pour principal objectif de piller la France et sa réserve en or.

C'est Dominique Paolini (ci-dessous à droite) qui a oeuvré à la scénographie des trois plateaux de 800 m2. Au bout de 23 mois, ce qui est un temps record, le résultat devrait être à la hauteur des objectifs pour ce qu'on peut juger à l'heure actuelle.
L'administration de la zone occupée est placée sous le commandement militaire allemand, le Militärbefehlhaber in Frankreich, qui agit comme un gouverneur militaire. S'y ajoutent la Felfgendarmerie, la police de sûreté du III° reich (ou Sipo) et les services de sécurité de la SS et du SD, souvent appelées "Gestapo" par la population, et enfin le personnel des services de l'ambassade du Reich à Paris. L'ensemble compte environ 140 000 femmes et hommes allemands pour une population française de 40 millions d'individus.
Et on expliquera comment la vie s'organisait entre civils et militaires.
Dans chaque salle des tables lumineuses seront opérationnelles pour apprendre comment le conflit s'est déroulé ailleurs.

Des écrans feront parler des témoins, survivants de la bataille. Car elle ne s'est pas terminée le jour de la libération. C'est Pascal Vannier, ancien journaliste de France 3 qui a recueilli les témoignages. Ils sont pour le moment 45 mais la tâche sera poursuivie, avec naturel, sans héroïsme ou emphase.
L'école de Vichy renvoie à la question de notre propre jeunesse et de ce qu'on lui enseignait en juin 1940 dès lors que la devise "Liberté, Egalité, Fraternité" a été remplacée par "Travail, Famille, Patrie". La chanson Maréchal nous voilà, recopiée à la craie sur un immense tableau noir témoigne de ce moment là.
Puis en 1942, avec l'instauration du STO (Service du travail Obligatoire), on comprendra pourquoi Hitler a recours à cette main d'oeuvre française, forcée ... ou pas. L'ancien couloir du Tribunal explique comment la répression s'organise. 75 000 juifs français sont livrés aux allemand. 2 000 seulement reviendront.
Les hommes partent ... la vie sociale s'organise sans. Cela peut surprendre mais le cinéma continue de produire des films majeurs comme par exemple Le Corbeau, et on peut s'étonner qu'il n'ait pas été censuré. Les projections sont alors précédées par des films dits d'actualité qui entretiennent la propagande pour Vichy et l'occupant.
Une des formes de résistance consistait à siffler l'image de Pétain, si bien qu'à partir de 1942 les actualités sont projetées dans une salle encore éclairée de manière à repérer les fauteurs de trouble.

Les salles de cinéma ont aussi une fonction sociale : on y va pour avoir chaud.
On voit aussi quelle fut la vie quotidienne des populations, l'importance de la radio (on écoute Radio Londres), les conseils d'économie ménagère, les tickets de rationnement ...
On jette un oeil sur la forteresse du château avant de descendre au 1er étage.
Les salles du premier étage sont consacrées au sort des civils normands à la Libération, leurs souffrances et leur exode durant les bombardements, leur rude retour à la vie après-guerre et les difficultés de la Reconstruction.
Peut-on imaginer 8 à 9 millions de personnes sur les routes dans des conditions épouvantables ? Beaucoup mourront. Un second exode se superpose au premier, avec les allemands fuyant les polonais et les soviétiques.
Pendant la bataille de Normandie ils seront un million à fuir. Sur la table on voit ces ordres d'évacuation exhortant les populations à tout quitter sur le champ parce que le choix de l'armée était de bombarder les zones pour pousser les allemands à la reddition.
Pendant longtemps ces opérations furent tabous car il était difficile d'admettre que c'était "pour notre bien" que les alliés avaient détruits nos maisons, nos villes, avec des conséquences terribles.
Puis viendra le temps de la Reconstruction, après avoir déblayé les ruines.
La France sort profondément meurtrie du conflit. Avec 80 000 immeubles et 180 0000 bâtiments détruits, le Calvados représente à lui seul 1/10ème du total des destructions. Sur les 763 communes du département, 744 sont sinistrées. Des villes normandes comme Caen, Vire, Falaise, Saint-Lô ou Le Havre, sont détruites à plus de 70%.
La vie reprend grâce à la solidarité nationale et internationale, mais la population va devoir vivre dans les ruines et le provisoire en attendant la réalisation des programmes de reconstruction entre 1955 et 1965.
Et il faudra aussi déminer ...
Au rez-de-chaussée se trouve la salle immersive censée reproduire une scène de bombardement.
Le hasard a en quelque sorte bien fait les choses puisqu'ils sont tombés sur les fondations d'une maison qui a été réellement bombardée. Nous sommes au-dessus d'une salle à manger et on pourra même voir le cratère d'une bombe. Il est certain que disposer d'un bâtiment de la destruction au sein d'un bâtiment de la reconstruction apporte une vérité au musée.
On tient à suggérer la violence, en restant dans l'évocation et j'avoue que je n'ai pas une idée très précise de l'atmosphère qui règnera dans cette dernière salle qui ne sera pas interdite aux jeunes enfants. Le sol est encore protégé par des cartons. Il est difficile d'imaginer ce que les visiteurs pourront ressentir. Une forte émotion sans doute en apprenant que les ponts étaient visés mais que ce sont les centre villes qui ont été pulvérisés. Comme dans cette maison les gens étaient à table et brutalement ont tout perdu.

Il est prévu que le mur du fond joue le rôle d'un écran de cinéma. Ce seront des images d'archives françaises, allemandes, anglaises et canadiennes. On expliquera en 9 minute 30 les différentes phases d'un bombardement : 
  • le décollage de l'avion et son survol de la Manche
  • les premières alertes
  • les premiers tirs de DCA pour tenter d'arrêter cet avion
  • l'ouverture des soutes
  • le lâchage des bombes, et pour ne pas stigmatiser un pays plus qu'un autre les bombes proviendront de plusieurs pays différents.
Des veillées ont pu être organisées avec France bleu Normandie à partir de 2009 pour offrir des espaces de paroles aux civils.

Il a fallu accepter que la mémoire ne soit pas identique ... pour que soit enfin raconté ce "martyre silencieux", parfois tragique et violent (les bombardements, la déportation), le plus souvent trivial (le rationnement, la propagande…), qui, bien que longtemps occulté, fait intimement partie de la mémoire collective.
Véritable Musée de Site, c’est à toutes les victimes civiles des guerres d’hier et d’aujourd’hui que le Mémorial des Civils dans la Guerre sera consacré. En ouvrant au public ce lieu de mémoire unique au monde, le Pays de Falaise entend redonner – enfin – aux populations civiles prises dans le tourment des conflits, la place qui leur est due.

Le 8 mai 2016 sera une intense journée de commémorations à partir de 15 heures sur la place de l'hotel de ville de Falaise où la présence du président de la République est espérée après 17 heures, mais pas encore confirmée.

Un site remarquable à visiter ainsi que le château.

Memorial des Civils dans La Guerre
12 Place Guillaume le Conquérant, 14700 Falaise
Ouvert de 10 heures à 18 heures (19 heures en juillet et août) jusqu'au 3 novembre 2016.

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