jeudi 1 septembre 2016

La rentrée littéraire concerne aussi la littérature jeunesse

L'Ecole des loisirs (qui a fêté cette année ses cinquante ans) a choisi la salle mythique du Cine 13 pour présenter sa première conférence de presse de rentrée. Claude Lelouch avait entièrement décoré le lieu à l’occasion du tournage du film Edith & Marcel en 1983 et c'est dans ce même décor qu'on le voit aujourd'hui. C'est sa fille Salomé Lelouch qui a pris la direction de cette salle de spectacle en 2003.

Louis Delas a ouvert la soirée en nous rappelant que la maison demeure une maison d'auteurs et de création qui évolue dans le respect de son ADN en maintenant le cap éditorial dans une dynamique de maintien et de renouvellement avec l'objectif de toucher les lecteurs tout petits comme les jeunes adultes. Et personnellement j'irais jusqu'à ajouter les adultes au sens large.

On peut se réjouir qu'elle soit toujours familiale, donc indépendante, avec la capacité de poursuivre sa politique de projets hors du dictat du court-termisme.

Tous les enfants méritent le meilleur de nous, disait Claude Ponti. Ce credo reste démontré par cette saison 2016/17 avec des titres qui ont en commun d'avoir une identité très forte, mais aussi la volonté de soutenir l'esprit critique des jeunes lecteurs tout en confortant le plaisir de la lecture.

Après une présentation générale de Nathalie Brisac, les auteurs se sont succédés à la table, en compagnie de leur éditeur/trice pour une présentation assez enlevée qui personnellement n'a provoqué qu'une envie ... lire tout ce qui est proposé.

Pour aider les adultes à choisir en connaissance de cause un site dédié aux romans sera en ligne dès demain. On pourra feuilleter, trouver des documents d'accompagnement, télécharger des fiches pédagogiques ...

Susie Morgenstern avec Véronique Haitse
J'ai passé un été formidable nous a-t-elle dit. N'imaginez pas qu'elle a fait un voyage ou qu'elle s'est livrée à une activité de loisirs. Susie a "simplement" écrit tous les jours, parce qu'écrire est son oxygène et que cette gymnastique de l'esprit est ancrée depuis l'enfance. Elle a commencé son journal intime à l'âge de 7 ans.


Suzie n'a pas seulement publié Lettres d'amour de 0 à 10. Elle est amour. Rien ne lui ferait plus plaisir que de voir tous les gens, sans exception, heureux autour d'elle. Son sourire distribue des ondes positives. Son visage est facétieux. Son regard est doux même si elle le cache derrière de grosses lunettes de soleil ... en forme de coeur.
Américaine, elle est originaire de Belleville, New Jersey, elle écrit néanmoins en français. Elle prétend être incapable de théoriser ses pensées, estimant avec autant de modestie que d'humour qu'il lui a fallu quinze ans pour écrire Espionnage intime.

J'écris lentement ... mais beaucoup. .. 120 livres en 40 ans ! Mon intuition me dit que tenir un journal intime depuis l'âge de 7 ans exerce le regard et je ne suis pas étonnée qu'elle analyse si finement les scènes de la vie quotidienne, les transformant en matériau de premier choix pour ses romans. Le point de départ de celui qu'elle nous présente est un journal intime offert par une maman à sa charmante (et sage) fille adolescente.
Intime, donc secret. Mais alors pourquoi y aurai-t-il de la cendre de cigarette entre deux pages ? Sachant que sa mère est fumeuse la fille se demande si elle ne vient pas l'espionner en cachette. Ce qui lui donne l'idée d'écrire différemment. Susie s'est appuyée sur des conversations qu'elle a eue dans des classes, reconnaissant : Certaines idées j'aurais pas eu toute seule.

Le roman joue sur le vrai et le faux mais c'est aussi une mise en abîme de cet exercice si particulier qu'est l'écriture.

Marie Desplechin avec Coline Ribue
L'actualité de Marie est dense avec deux romans, un film (et l'adaptation de ses romans en BD pour Rue de Sèvres comme Véronique Deiss va nous le confirmer).
Sothik est l'histoire d'un enfant né en 1967 dans un Cambodge qui va subir trois ans plus tard une épouvantable guerre civile. Il a huit ans quand les Khmeers rouges prennent le pouvoir. L'argent est aboli, les livres détruits, la religion interdite, la propriété privée confisquée. L'enfant quittera la maison avec sa famille, abandonnant tout. Le pire n'est pas encore atteint : bientôt il sera retiré à ses parents pour être "éduqué".

Cette histoire est vraie. Marie l'a entendue de la bouche même de Sothik Hok avec qui elle est allée au Cambodge parce qu'elle venait d'accepter de devenir marraine de Sipar, une association qui développe la lecture dans ce pays. Emue par son périple (il a retrouvé sa famille en 1979) elle l'a encouragée à lui en dire plus. A son retour en France ils ont continué à se parler via Skype. Très vite elle a voulu que cette histoire soit racontée comme une aventure traversée par un enfant dans une atrocité historique, sans occulter la cruauté et la haine de la connaissance qui ont marqué cette époque mais dans une langue accessible aux jeunes.

Les illustrations de Tian apportent une dimension supplémentaire. 
La sortie au cinéma du Journal d'Aurore est annoncée pour le 11 janvier 2017. Nous avons eu la primeur de la bande annonce qui nous a démontré qu'on allait autant rire devant les images que nous nous avons été distraits par la lecture du premier tome du journal intime d'une adolescente au mauvais caractère, Jamais contente.

Charlotte Moundlic pour Rue de Sèvres
On découvrira en version Bande Dessinée Tempête au Haras de Chris Donner, adapté par Jérémie Moreau (un roman que j'avais chroniqué en avril 2012), Quatre soeurs de Malika Ferdjoukh, adapté par Cati Baur, le Journal d'Aurore de Marie Desplechin par Agnès Maupré.

Dans quelques mois ce seront Lettres d'amour de 0 à 10, Verte, Calpurna, la Guerre de Catherine et bien d'autres ...

L'actualité de Malika Ferdjoukh avec Véronique Girard
Ce sont trois nouveaux livres du Club de la pluie dans lesquels Malika s'amuse au jeu des références. Il y aura dans le premier une évocation de Jane Eyre et de la Main au collet d'Hitchcock. On pensera aussi à Quatre soeurs parce que l'action se déroule en Bretagne. Tous les personnages ont un nom de détective papier, et Malika sourit d'avance à l'idée que ses lecteurs feront un jour le rapprochement entre ses romans et par exemple le Dupin de la Lettre volé d'Edgar Poe.

La référence essentielle reste tout de même celle au Club, The Famous Five, comme disent les anglais.

Xavier-Laurent Petit avec Dominique Masdieu
L'auteur habite en Bourgogne et a croisé pendant des mois une famille rom installée sur des cartons à chacune de ses arrivées en gare de Lyon. Comme beaucoup d'entre nous il ne savait pas quoi faire à propos de cette situation. Jusqu'à ce qu'il apprenne l'histoire de Fahim, un jeune bengali joueur d'échecs qui, en raison de son talent, est naturalisé français avec sa famille pour pouvoir être intégré à l'équipe de France junior. Depuis il est classé parmi les meilleurs joueurs au monde.
Il a repris une trame proche pour écrire le Fils de l'Ursari où il raconte une histoire par les yeux de Ciprian, un jeune clandestin au français hésitant dont le père est dompteur d'ours. Comme cette réalité est difficile il a insufflé une dose d'humour pour la rendre supportable.

Carl Norac avec Odile Josselin
L'auteur présente trois ouvrages dont un avec Christian Voltz qui est artiste plasticien, sculpteur, graveur et probablement un des plus grands illustrateurs de notre époque. Il ne travaille qu'avec des matériaux et des objets de récupération qu'il assemble le temps de faire une série de photos. Ensuite l'oeuvre est détruite et les objets reprennent leur place dans de grandes boites.
Carl Norac a travaillé aussi avec une artiste belge, Ingrid Godon (grande illustratrice flamande) qui a voulu relever le défi de "créer" son ours, après tant d'autres illustrateurs. Un ours, et moi, et moi, et moi appartient à ces albums où la douceur permet d'aborder des sentiments négatifs comme la culpabilité. Il entrait dans la sélection que j'avais fait cet été avec l'intention d'en parler à la rentrée.
Léo est un petit garçon qui découvrira l'altérité au contact, réel ou imaginaire, avec cet animal.

Christelle Renault et Maurice Lomré présentent Le mystère de la vie
C'est un objet très beau, dense et riche, exceptionnel pour l'étonnement qu'il va susciter. Il se réclame comme livre de vulgarisation scientifique, pluridisciplinaire et encyclopédique. En bref, un écrivain raconte la science en organisant les connaissances autour de la question fondamentale des origines, dans un joyeux désordre un peu grisant, mais toujours à la portée des enfants.
C'est Maurice Lomré qui a assuré la traduction et qui nous a dit avoir appris mille et une choses.

La collection Loulou menée par Grégoire Solotareff
Elle s'enrichit du Petit Questionneur auquel ont travaillé Julien Hirsinger, Constance Verluca et Jeanne Boyer pour raconter les questions qu'ils ont posé à leurs enfants et les réponses qu'ils ont obtenues.
C'est un livre à regarder en famille pour très vite se prendre au jeu de ces interrogations qui créent la surprise, comme tu préfères être invisible ou volet ? L'illustration est inspirée des émoticômes.
Grégoire Solotareff s'est quant à lui livré à l'exercice du faux dictionnaire, sur le thème des sorcières (après avoir épuisé celui des Pères Noël) qui sortira le 5 octobre. Il a dessiné des personnages dont sa mère (Olga Lecaye) lui racontait les péripéties quand il était enfant. Née de parents russes elle connaissait très bien les histoires populaires pour ses ancêtres où les sorcières ont une importance capitale.
Grégoire aime concevoir des livres où les pages sont différentes et où l'ordre n'est pas obligatoire. Par contre la couleur restera toujours primordiale. Ce dictionnaire est plutôt un lexique où l'on apprendra que les sorcière n'aiment personne ... mais nous on les aime.
J'ai retenu aussi quelques autres livres, cette fois pour les plus petits. Avec Le livre en colère, rouge flamboyant comme on en a l'habitude pour cet état qui préoccupe beaucoup les éducateurs, on est ici dans le point de vue de l'enfant et pas dans une approche moralisatrice.
Tous les enfants (et même encore les adultes) connaissent cet état où on se sent dépassé par les évènements. Si quelqu'un avait un remède magique cela aiderait; Et le voilà justement, sous la forme d'un conseil : compter jusqu'à 10 pour laisser au clame le temps de revenir.

Le seul bémol dans cette histoire est qu'il faut savoir compter  aussi loin. Mais le principe est intéressant et on remarque les changements de nuances progressifs. L'orange succède au rouge et la colère passe, sous les encouragements de la petite souris.
L'astuce est aussi que ce n'est pas l'enfant qui est en fureur mais l'objet-livre, un peu comme le faisait  Cédric Ramadier dans Au secours le loup en 2013.
On parle du loup et le voici, salivant à l'annonce d'une fourmi. La fourmi et le loup joue sur le contraste grand/petit. C'est en fait une "non-histoire" mais assez poétique du fait de l'alternance des plans, rapprochés ou éloignés.
Ou du moins une aventure qui se trace en contre-point.
Zim Bam Boum, trois onomatopées de trois couleurs différentes, un par oiseau, dont on va suivre la progression des idées pour faire de la musique à tout prix, avec ce qu'ils trouvent. Avec peu de mots Frédéric Sther réussit à faire progresser l'action en maintenant le suspense avec la répétition d'un dialogue bien connu chez les petits : qu'est-ce-que tu fais ? Attends-moi, je reviens !
Au plus fort de la cacophonie on se demande ce que dira la maman. Et si elle proposait la même chose avec la peinture ?

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