mercredi 13 septembre 2017

Marco Polo et l’Hirondelle du Khan

Magnifique, magique, envoûtant. Les mots revenaient en boucle unanimement dans les commentaires qui s'échangeaient dans le public ce soir de première ... parisienne, car le spectacle avait été joué avec succès cet été au festival d'Avignon.

Eric Bouvron nous embarque dans un Orient fabuleux, sur les traces de personnages historiques  qui donnent leur nom au titre de la pièce Marco Polo et l’Hirondelle du Khan. Il aurait été trop long d'ajouter et Kublai Khan, petit‑fils de Ghengis Khan. Pourtant c'est à leur jeu pervers et de manipulation que nous assistons, fascinés.

Car c’est à un voyage dans le temps et dans un univers inhabituel auquel il faut se préparer.

Marco est jeune. 20 ans. Curieux. Ambitieux. Assoiffé d’aventure. Il sait très bien que son charme et sa fausse naïveté sont des armes dans la cour du Khan. Le souverain mongol a 60 ans. Souffrant des douleurs liées à l’âge, il suit son ambition d’unificateur. Il voit en Marco Polo un pion nécessaire à ses projets d'expansion. Il est patient, possessif, manipulateur et néanmoins une grande sensibilité se cache sous sa peau de conquérant.

Il voit tout, et la passion que sa quatrième et précieuse épouse va témoigner au jeune homme ne lui échappera pas.
Eric Bouvron est capable de restituer l'atmosphère singulière de la Mongolie du XVI° siècle avec un décor minimaliste.... mais des costumes somptueux, et surtout une musique enveloppante. Avec une direction d'acteurs sans faille.

Ce n'est pas une surprise : il nous avait déjà convaincu avec les Cavaliers, Molière du théâtre privé 2016, (créé dans ce même théâtre La Bruyère) qui partent demain en tournée aux États Unis puis au Maroc.

Marco Polo est dans la même veine. C'est encore une épopée, mais cette fois c'est Eric qui en a écrit la trame et les dialogues. Il n'est qu'un homme, c'est juste un homme dira au début Marco Polo qui cherche sans doute à se rassurer. Le Khan s'inquiète de son coté à propos du risque à introduire dans son cercle intime un jeune homme aventurier : Celui qu'on ne connaît pas on le craint.

La pièce déroule deux joutes, l'une politique, avec des visions opposées du monde, conquérir ou unir, et une autre, qui se place au niveau des sentiments puisque, c'était fatal, Marco Polo est séduit par l'hirondelle. Le discours religieux s'entend en filigrane. Existe-t-il un paradis et où est Dieu ?

On remarquera le nom de Damien Ricour au générique, collaborateur essentiel du spectacle, trop tôt disparu et auquel Eric Bouvron rendra hommage aux saluts.

La musique est essentielle. Un musicien, deux musiciennes-chanteuses mongoles, et une chanteuse lyrique, sont présents sur la scène, à l'instar d'un coryphée antique. Leurs interventions alimentent le mystère comme un feu toujours maintenu dans l'imaginaire du spectateur.

Les intonations du morin khuur (vièle mongole à tête de cheval) sont envoutantes. La puissance de Cecilia Meltzer est intense. L'émotion passe par de nombreux registres. La perversité des relations est mise en relief. On est subjugué.

Marco Polo et l'Hirondelle du Khan
de Eric Bouvron
Mise en scène Eric Bouvron assisté de Victoire Berger-Perrin
Collaboration artistique Damien Ricour-Ghinea
Costumes Sarah Colas
Lumières Edwin Garnier
Avec Jade Phan-Gia, Laurent Maurel, Kamel Isker en alternance avec Eliott Lerner
Musiques et chants Ganchimeg Sandag, Bouzhigmaa Santaro, Cécilia Meltzer et Didier Simione
Au Théâtre La Bruyère à partir du 13 septembre 2017
Pour 100 représentations exceptionnelles
Du mardi au samedi à 21h - matinée samedi à 15h30
5, rue La Bruyère - 75009 PARIS- Location : 01 48 74 76 99
Photos Marc O Carion

mardi 12 septembre 2017

Mon autopsie de Jean-Louis Fournier, chez Stock


Quand on connait Jean-Louis Fournier on devine que ce n'est pas vrai : il est tout le contraire d'un mort mais il le fait très bien. C'est pas le pire qui pouvait m'arriver, écrit-il avec l'ironie qui le caractérise tant.

L'écrivain a eu l'excellente idée de poursuivre ses récits autobiographiques en fictionnant celui-ci à une hauteur vertigineuse. Il se place au-dessus de tout, y compris de lui-même pour parler de ce qui le préoccupe et du monde qui nous entoure.

Pour cela il a inventé le personnage d'Egoïne, une femme médecin légiste chargée de pratiquer son autopsie, ce qui l'occupera pendant plusieurs jours.

Il nous retrace les péripéties que son corps, désormais à la merci du bon vouloir de la jeune (et très belle) médecin. Avec une plume alerte et impertinente comme il sait le faire depuis toujours.

J'ai lu le livre en format numérique et ai pris quelques notes (on dit signets) au fil des écrans mais lorsque j'ai voulu revenir dessus pour ponctuer cette chronique d'extraits, comme je le fais toujours, j'ai eu la désagréable surprise de constater que la session avait expiré.

J'ai eu quelques instants l'envie de me livrer à l'autopsie de mes souvenirs. Ma mémoire flanche un peu. Je me rappelle malgré tout combien le supplice dure, pour notre plus grand plaisir, à nous lecteurs. Car Egoïne découpe avec lenteur, tout en continuant à mener une existence que l'auteur s'efforce de deviner. Il n'a pas grand chose d'autre à faire, dans son état.

On se laisse porter. On ne souffre pas pour lui puisqu'il semble prendre beaucoup de plaisir à se faire charcuter. On en apprend davantage sur les femmes qu'il a eu dans la peau, sur ce qui a pu lui faire mal au ventre, comment il a rempli son cerveau.

C'est sérieux et grave à la fois. Honnête (il ne cache pas ses déroutes et ses déceptions, par exemple en terme de réalisateur de film, et bien sur l'existence de ses enfants handicapés, qui avaient été au centre de Où on va papa ? il y a quelques années). Plutôt complet (il n'élude pas sa passion pour les voitures de course, son rapport à l'argent et sa conception de la liberté). C'est drôle ... évidemment.

On se demande malgré tout quelle pirouette l'écrivain est en train de danser pour faire preuve à ce point d'autodérision. On souhaite vivement que ce ne soit pas la dernière.

Mon autopsie de Jean-Louis Fournier, chez Stock,  en librairie le 30 août 2017

lundi 11 septembre 2017

Un jour tu raconteras cette histoire de Joyce Maynard

Beaucoup diront de ce livre qu'il est bouleversant. Ce n'est pas faux mais je retiens surtout la qualité des sentiments dans lesquels le récit baigne. On est dans la lignée de J'ai réussi à rester en vie, de Joyce Carol Oates, de ces récits très honnêtes qu'il me semble que seules des femmes américaines peuvent livrer ainsi, en osant faire figurer le mot "récit" sur la couverture alors que les auteures françaises introduiront davantage de recul en écrivant un "roman", tout en fictionnant certains épisodes.

N'y voyez pas un jugement de ma part, juste une explication pour pointer que nous sommes ici au-delà du témoignage, et du registre de l'autobiographie.

Joyce Maynard avait déjà écrit son (une) autobiographie "Et devant moi le monde", qui fit l'objet d'une adaptation cinématographique par Jason Reitman, Long week-end.  Le récit qu'elle entreprend cette fois est plus complet et plus intime.

Raconter cette histoire aurait pu être pathétique. Pourtant non. L'auteure a, pendant dix-neuf mois de combat, soigné son mari, atteint d'un cancer du pancréas. Elle a dû mettre de coté l'écriture, faute de temps et de disponibilité d'esprit pour entreprendre un roman. Avec l'honnêteté qui la caractérise, elle s'ouvre à Jim de cette frustration. (p. 272)

Tu n'écris pas en ce moment. Mais un jour tu raconteras cette histoire, lui dit-il.

dimanche 10 septembre 2017

Meilleurs alliés d'Hervé Bentégeat

Etre alliés n'impose pas d'êtres amis. On s'aperçoit vite que si De Gaulle à rallié l'Angleterre c'est parce qu'il n'avait pas d'autre choix car le moins qu'on puisse dire c'est qu'il n'est pas copain avec Churchill. Les rivalités entre les deux pays sont installées depuis Guillaume le conquérant et il faut dire que le général a bien des excuses (malgré son fort caractère) car l'anglais le prend systématiquement de haut quand il ne cherche pas carrément à l'humilier.

Hervé Bentégeat a écrit une pièce qui retrace les heures qui ont précédé le débarquement des troupes alliées en Normandie. Le 4 juin 1944, Churchill convoque de Gaulle à Londres pour lui faire part de l’imminence de l'opération. De Gaulle est furieux : la France libre est écartée de la plus grosse opération militaire de tous les temps, alors qu'elle aura lieu sur les côtes de France, et qu'elle est décidée depuis plus d'un an.

La rencontre se passe très mal. Au point que Churchill envisage d’enfermer de Gaulle quelque part en Angleterre. On assiste au face-à-face orageux entre deux monstres de l’Histoire, qui éprouvent l’un pour l’autre des sentiments parfois contradictoires, faits d’agacement mais d'estime, d’exaspération mais aussi de fascination. On remarque un Chruchill mélancolique évoquant la bataille de la Somme de la Première Guerre mondiale, se heurter à un De Gaulle désabusé, traitant son rival de malade et d'alcoolique (ce qui était exact au demeurant) et souffrant d'une solitude qu'on ne soupçonnait pas avant d'avoir vu la pièce : il ne se passe rien et cependant tout arrive, se plaint-il avec dans la voix les trémolos dont on se souvient.

Deux visions du monde s'opposent. L'un commence à parler d'Europe. L'autre ne jure que par l'Amérique. S'ils sont dos à dos au début de la soirée ils finiront réconciliés ... enfin presque.
La pièce a été créée cet été au Festival Off d'Avignon, au Théâtre des 3 Soleils et a "débarqué" au Petit Montparnasse le 7 septembre 2017. Il faut voir ce spectacle pour dépoussiérer l'image un peu idyllique de la coalition alliée au moment du Débarquement. Pour passer un bon moment de théâtre car la direction d'acteurs est formidable. Pour rire aussi car les dialogues sont savoureux. Les joutes verbales se font écho, ce qui n'est pas très étonnant quand on se souvient de l'humour pince sans rire de Churchill, vous savez celui qui, lorsqu'on lui demandait son secret pour vivre vieux : no sport !

De Gaulle aussi avait la réputation de ne pas mâcher ses mots. Le seul révolutionnaire en France c'est moi, disait-il.

Le tempérament et extrême : je n'estime que ceux qui me résistent. malheureusement je ne les supporte pas.

Et puis l'interprétation de Pascal Racan (De Gaulle), Michel de Warzée (Chruchill) est sensationnelle. On jurerait que le vieux lion et le général sont là bien vivants devant nous. L'illusion est souvent parfaite. On se réjouira donc que ce spectacle nous soit proposé. On peut y aller avec ses enfants, même s'ils ne sont pas passionnés par l'histoire de France et la diplomatie.

Meilleurs alliés d'Hervé Bentégeat
Avec Pascal Racan, Michel de Warzée, Laurent D’Olce et Denis Berner
Mise en scène, décor, costumes et lumières : Jean-Claude Idée
Son et vidéo : Olivier Louis Camille
Au Petit Montparnasse
31 Rue de la Gaîté
75014 Paris 01 43 22 77 74
Mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi : 21h
Et matinée aussi le samedi à 16h

samedi 9 septembre 2017

Dans la forêt de Hokkaido d'Eric Pessan à l'école des loisirs

Ouvrage après ouvrage (il est désormais l’auteur d’une bonne trentaine d’ouvrages, romans, pièces de théâtre, nouvelles, textes poétiques...), Eric Pessan bouscule les consciences des jeunes lecteurs (ce roman s’adresse aux plus de 15 ans), et celles de leurs parents qui ont grand intérêt à le lire. Pour preuve un éditeur de romans pour adultes a reproché à l’auteur de ne pas lui avoir confié le manuscrit d’un de ses ouvrages.

Après la question de la culpabilité (Plus haut que les oiseaux), celle de la vie quand on est sans papiers (Aussi loin que possible), le racket et le harcèlement scolaire ( La plus grande peur de ma vie) il poursuit avec un roman où la fiction s’appuie davantage sur la réalité.

Lorsque Julie plonge dans le sommeil, son monde bascule. L’adolescente se retrouve dans la forêt de l’île japonaise de Hokkaido, reliée physiquement à un petit garçon de sept ans. Abandonné par ses parents, il erre seul, terrifié, et risque de mourir de froid, de soif et de faim. Quel est le lien entre Julie et cet enfant qui est peut-être perdu ?

Quand Eric Pessan se met à écrire, il choisit comme personnage principal un des habitants d’une tour devenue imaginaire, mais qui lui a été inspirée par un immeuble de dix-huit étages, situé à Saint-Herblain, près de Nantes. Il était alors directeur d’antenne d’une radio associative dont l’émetteur était installé sur le toit terrasse.

Julie est la sœur de Thomas, le garçon qui est au cœur de Plus haut que les oiseaux. Ses parents ont une forte conscience politique, très impliqués dans l'accueil de migrants, et elle était comme prédestinée pour incarner l’héroïne de ce dernier livre.

Ce qui est nouveau, c’est le basculement dans le fantastique comme la forêt de la couverture le laisse deviner : Jamais un rêve n'a été aussi réel, jamais les branches des arbres n'ont comporté autant de feuilles, jamais les nuances de vert n'ont été aussi nombreuses, jamais la fraîcheur n'a été aussi mordante. Dans un rêve, les choses sont faites d'un seul bloc. On a froid et le froid est un tout, pas un engourdissement progressif des mains, une humidité qui saisit le visage, qui traverse les chaussures trop légères, qui mord les pieds avant de geler les orteils puis de paralyser les mollets... (p.21) 

Nuit après nuit, la jeune fille rêve qu'elle est un petit garçon japonais perdu dans une forêt. Dans la journée, le monde ne s'arrête pas de tourner et Julie tente de vivre normalement. Elle comprend que son rêve n’est pas anodin quand elle apprend qu’un enfant de sept ans a bel et bien été abandonné par ses parents dans la forêt de Hokkaido dont elle découvre que c’est un milieu très hostile, infesté d’ours.

Eric Pessan s’est inspiré d’un fait réel dont le dénouement a été heureux. S’agissant de littérature jeunesse l’obligation est d’ailleurs que quelque chose de très positif intervienne dans le récit. Il a été stupéfait que des parents puissent ainsi abandonner leur enfant, comme on se débarrasserait d’un encombrant, ou comme aveu d’une incapacité à gérer une situation qui les dépasse.

L’auteur ne s’appesantit pas sur la psychologie des parents (qui seront contraints à faire des excuses publiques à leur enfant devant des caméras de télévision). Il se focalise sur les émotions de Julie, ce qui permet une écriture plus romanesque, à la limite du roman noir ou du genre policier. Le lecteur, quel que soit son âge, est happé par l’histoire et ressent, lui aussi, une infinie compassion pour le petit japonais. On se demande si cet évènement est exceptionnel ou s’il annonce une dérive qui serait possible un jour en France … car tout le monde n’a pas la chance d’être relié à une jeune fille dotée de super-pouvoirs comme Julie.

Dans la forêt de Hokkaido d'Eric Pessan à l'Ecole des loisirs, collection Médium, en librairie depuis le 30 août 2017

vendredi 8 septembre 2017

Le Redoutable de Michel Hazanavicus

J'ai vu Le Redoutable en avant-première du Festival Paysages de cinéastes et j'en suis revenue enthousiaste. J'avais un souvenir très mitigé du dernier film de Jean-Luc Godard, Adieu au langage et je suis ravie de modifier l'image que j'avais de ce cinéaste, même si celle-ci était sans doute exacte car sa mauvaise humeur est de notoriété publique. J'ai tellement ri que je pourrais concevoir une certaine tendresse à son égard.

Car Michel Hazanavicus nous propose un détournement fantaisiste de son "confrère". Le film doit beaucoup à deux ouvrages (Une année studieuse, Gallimard 2012 mais surtout Un an après, publié en 2015) qu’Anne Wiazemsky consacra à son histoire avec Jean-Louis Godard, avec qui elle se maria en Suisse en juillet 1967.

Le Redoutable est remarquablement conçu, à l'instar de ce qu'aime faire Hazanavicus, et avec donc de multiples trouvailles esthétiques, très inspirées des propres formes que l'on peut voir dans l'univers des films de Godard mais il n'est pas pour autant nécessaire de connaitre sa filmographie pour apprécier.

Les intertitres sont des références aux films du cinéaste. Ils arrivent fort à propos. Par exemple au moment de la rupture Sauve qui peut (les meubles) renvoie à Sauve qui peut la vie. Juste avant Pierrot le mépris en combinait deux. Et quand Tuer Godard s'affiche sur l'écran nous ne sommes pas surpris d'entendre Anne dire au serveur que oui c'est fini.

La séquence de la fin de leur amour est commenté par un extrait de Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes sur le caractère infini de la scène de ménage. Il est lu, en voix off, par Michel Subor, l’acteur principal du Petit Soldat.

Certaines scènes sont filmées en noir et blanc, ou en couleurs inversées. Anne allongée nue fait penser bien entendu à Brigitte Bardot sous le regard de Michel Piccoli. Avec des musiques qu'on connait tous, même quand le disque est rayé. Des images d'archives arrivent fort à propos. Et surtout l'incarnation de Louis Garrel est fabuleuse. Il est plus Godard que Godard, même allure, et même défaut d'élocution que l'on pensait unique.

Sa femme est interprétée par Stacy Martin avec, de mon point de vue un peu moins de vérité, mais parce que je connais Anne Wiazemsky, ce qui évidemment m'influence. Elle est néanmoins très juste et le couple qu'elle forme avec son partenaire fonctionne à la perfection.

On connait l'histoire. Qui s'inscrit dans la "grande" Histoire, notamment les évènements de mai 68. Et on sait que le mariage entre Anne et Jean-Luc fut fulgurant. Mais on suit les épisodes comme si tout s'écrivait sous nos yeux.

On regrette au bout du compte que Jean-Luc Godard ait sombré dans l'incommunicabilité alors que l'avenir lui appartenait. Il avait inventé un cinéma inclassable, sauvage mais qui inaugurait un genre nouveau : la nouvelle vague c'était surtout lui.

Les adjectifs s'imposent, de toutes les couleurs, sur l'écran noir du cinéma, comme autant de facettes du personnage : inclassable, iconoclastes, toxique, révolutionnaire, drôle, génial, gauchiste, brillant, charismatique, tragique, adulé, détesté, nouveau, mythique, méprise, politique, gourou, amoureux, joueur, enragé, visionnaire, cinglant, surprenant, méprisant, hautain, enragé, charmant, manipulateur, maestro ...

Il est tout cela et aussi masochiste, pour devenir finalement, presque sympathique. Au début en tout cas, comme François Truffaut le faisait remarquer au moment de sa rencontre avec Anne, son interprète de La Chinoise, un film dédié à la révolution culturelle chinoise qu’il a tourné dans son propre appartement de la rue de Miromesnil. Car l'amour le transforme. Mais pas durablement et le film de Michel Hazanavicus donne des clés pour comprendre le phénomène.
Janvier 1968, fraîchement marié, le couple Godard-Wiazemsky emménage au 17 de la rue Saint-Jacques, en plein Quartier Latin. Quatre mois plus tard ils sont au coeur de la révolution. Si Anne ne s'y intéresse que superficiellement, Jean-Luc par contre se radicalise. Et perd quelques amis, comme Michel Cournot dont il s'interdit de soutenir le film à Cannes (le festival sera annulé d'ailleurs), par pur respect de son mépris pour la manifestation officielle.
L'échec de la Chinoise a sans doute compté et la remise en question du réalisateur pèse tout autant. La suite ne sera qu'une lente et irrémédiable chute, ponctuée de scènes très drôles. Il casse ses lunettes régulièrement (les a-t-il brisées si souvent dans la réalité ? en tout cas le geste est métaphorique de son aveuglement comme de sa volonté de changer de regard sur le cinéma). 

On le voit nu, comme sa femme, discuter de la pertinence d'accepter de tourner nu au cinéma. A un autre moment il affirme face caméra qu’un acteur est tellement con qu’il est possible de le lui faire dire… face caméra. Il se dispute avec ses amis, ne censurant aucune pensée critique, même dans l'univers confiné d'une voiture remontant de Cannes sur Paris. Il contrarie Anne régulièrement, juste avant de demander pardon toujours avec une humilité déconcertante.

On sent à la fois l'intensité des rapports amoureux et le délitement de la relation. Le regret d'Anne résonne avec justesse : j'ai aimé Jean-Luc tant que j'ai pu, aussi longtemps que j'ai pu. Car c'est aussi et avant tout une histoire d'amour.

Et surtout l'humour (très particulier je le concède, proche de la mauvaise foi) de Godard : c'est pas parce que je me suis trompé que j'avais tort.

Le film ne prétend pas à la vérité. On pourrait estimer qu'il ne fallait pas désacraliser le monument. Mais ce détournement fantaisiste n'en est pas si éloigné qu'il y parait car Godard n'a eu de cesse précisément que de "tout" désacraliser. Je ne suis pas sure d'avoir raison dans mon analyse mais vous vous auriez tort de vous priver de ce film !

Le Redoutable, de Michel Hazanavicius (France, 1h47). Avec Louis Garrel, Stacy Martin, Bérénice Bejo, Grégory Gadebois. Sortie le 13 septembre 2017.

jeudi 7 septembre 2017

Les deux frères et les lions de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

Quand vous arriverez au bout de l'allée menant au Théâtre de Poche vous serez étonné de voir quelques cageots exposant des pommes (à cuire), des pommes de terre, quelques grosses tomates et du basilic qui embaume.

La proposition tombait à pic pour moi qui n'avais pas eu le temps de faire quelques courses. J'ai toujours un sac fin plié dans mon sac. J'ai pris l'essentiel pour mon dîner.

C'était une idée de l'équipe artistique qui a remarqué cette pratique très courante dans les iles anglo-normandes où sont installés les deux milliardaires dont l'histoire véritable a inspiré à Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, à l'issue d'un gros travail d'enquête, le conte qu'il nous raconte sur la scène avec Lisa Pajon ou Romain Berger (en alternance).

Le projet initial – commande d’écriture de Mona Guichard, directrice du Trident, scène nationale de Cherbourg – était de faire découvrir au grand public le droit normand qui a subsisté dans certaines îles anglo-normandes jusqu’au début du XXIe siècle. Ensuite la rencontre avec Sophie Poirey, maître de conférences en droit normand à l’université de Caen puis un voyage sur ces îles anglo-normandes ont nourri l’écriture des Deux frères et les lions.

La pièce dresse le portrait de deux frères, qui plus est jumeaux, issus d’un milieu pauvre qui vont devenir à la fin du XXe siècle la dixième plus grosse fortune de Grande-Bretagne. Mais alors qu’ils ont triomphé de tout, comment faire lorsqu’en 1990, ils veulent faire hériter leurs filles respectives? En effet le paradis fiscal sur lequel ils ont domicilié leur empire est régi par un droit dont la particularité est d’établir un mode successoral qui privilégie les héritiers de sexe masculin.

Ce spectacle, qui fut coup de cœur 2015 du club de la presse au Festival d’Avignon, va marquer la rentrée théâtrale parisienne. Ecriture, sujet et interprétation sont innovants et témoignent encore une fois du dynamisme du Théâtre de Poche.

mercredi 6 septembre 2017

Nos vies de Marie-Hélène Lafon, chez Buchet Chastel

Je connais Marie-Hélène Lafon depuis longtemps. J'ai même eu l'occasion de la rencontrer. J'apprécie ses romans. Je les défends, mais celui-là est encore un cran au-dessus.

Avec Nos vies elle quitte le milieu rural où elle excelle à décrire les derniers paysans. Elle ancre cette fois le récit dans un milieu urbain, mais son écriture demeure prodigieusement humaine.

A défaut de maitriser sa propre vie, la narratrice romance celle des autres. J'y ai cru à fond, peut-être un peu parce que je connais certains des lieux évoqués.

Quoiqu'il en soit l'univers du supermarché est familier à chacun de nous. Marie-Hélène Lafon positionne le cadre du roman dans un Franprix parisien ... au numéro 93 de la rue du Rendez-Vous, la mal nommée (p. 37).

Elle a repris la piste initiée par une nouvelle, publiée en 2012, et dont le titre était Gordana, un prénom de femme rêche nous explique l'auteur à la fin du livre. On trouvera d'ailleurs une référence à un autre de ses écrits, la Maison Santoire (p. 55).

Elle a peaufiné le portrait de Gordana, caissière, qui s'économise pour durer, tenir et surmonter. A moins que ce ne soit la narratrice elle-même qui se regarde dans Gordana comme dans un miroir.  Jeanne, car elle s'appelle ainsi, portant un prénom de grand-mère, tire des plans sur les comètes qu'elle croise sur son chemin. Le supermarché est une pépinière de fantasmes suggéré par la caissière, bien sûr, mais aussi par tout client récurrent. Comme celui-ci, encore jeune qui s’obstine à venir chaque vendredi matin, et qu'elle désigne sous l'expression d'homme sombre (p.28).

L'homme mendiait le regard de Gordana et l'onction de ses doigts efficaces. Le geste de l'homme m'a transpercée, son geste de suppliant noble et transi. Le supermarché me rend sentimentale. Ça m'est venu sur le tard après quarante ans. (p. 32)

Quelques regards scrutateurs et le voilà entré dans la vie de Gordana. J'aurai parié que quelques secondes plus tard ils seraient mariés.

Nous étions prévenus (p. 16) quant aux capacités de Jeanne à raconter une histoire : j'ai l'oeil, je n'oublie à peu près rien, ce que j'ai oublié, je l'invente.

Jeanne surveille et guette le moindre indice. Mais quand elle découvre que Gordana a une infirmité  (p. 46) elle fait comme si elle n'avait rien remarqué. Un autre client a tout vu. Il s'appelle Horatio Fortunato, cela ne s'invente pas nous dit la récitante. Peut-on la croire puisqu'elle invente .... Il serait né de parents gardiens d'immeubles rue Adolphe-Focillon, qu'elle dit connaître entre Alésia et la Porte d'Orléans (moi aussi soit dit en passant).

Le livre est dédié à Jacques Truphémus, artiste-peintre lyonnais (disparu il y a quelques jours, précisément le 8 septembre) insuffisamment connu qui exprimait à juste titre que la peinture n'est pas faite pour les gens pressés. C'était un homme qui se livrait peu, préférant laisser la parole à ses oeuvres.

Revenons à Jeanne. Elle passe deux fois par semaine à la caisse 4, le mardi et le vendredi, dans ce supermarché qui la rend sentimentale (p. 32) où les mots coulent et font sirop avec les odeurs de fruit, de pain industriel, de produits ménagers, de comptoirs réfrigérés.

On retrouve une atmosphère proche de celle que Michel Lebrun avait installée dans le Géant et on s'interroge parfois : et si on avait entre les mains un roman policier ?

On rencontrera beaucoup de références musicales, témoignant de goûts éclectiques, allant des Stones à Jean Ferrat. Quand elle arpente les allées du Franprix elle jette pèle-mêle des bribes de tubes des années 80 ou même antérieurs, composés par Michel Berger, Jean-Jacques Goldman, Michel Jonasz. Ces chansons dont Lafon ne nous donne que des extraits sans nommer les titres, je les entends avec elle. C'est plus vrai que vrai.

On est traversé par les paroles de chansons que l'on n'écouterait pas chez soi. (...) je ne résiste pas, ça m'essore un peu.

Quand Jeanne raconte, elle emploie le conditionnel, consciente d'inventer, mais passe très vite à l'imparfait, car elle y croit. Et nous avec, surtout quand la supposée amante de l'homme sombre est partie pour suivre son mari ... au Mexique (p. 36) où moi-même je me trouvais au moment où j'ai lu le roman.

Jeanne est une solitaire qui n'a pas toujours vécu seule. Elle fut de longues années à la colle avec un Arabe, un Arabe qui avait étudié d'accord et qui avait un voit métier comme elle et même peut être mieux qu'elle d'accord et qui buvait du vin et mangeait du cochon d'accord, mais un Arabe(p. 41) Et ce n'était pas du tout du goût de sa famille, lieu propice à bien des frustrations.

Dans cette famille on a des principes et on doit s'y tenir. Utiliser un dico pour des mots croisés c'est avouer une défaite. (p. 54)

Des expressions, entendues dans l'enfance, remontent à la surface. Chaque famille a son lexique. On a droit à rien disait son pèreLa mère de Jeanne employait faire face à tout bout de champ quand la mienne usait l'inverse, craignant toujours d'être en carafe, et que ma belle mère ponctuait chacune de ses actions d'un comme ça on sera tranquilleTout cela enveloppe une certaine angoisse qui se transmet de génération en génération.

Marie-Hélène Lafon décrit des vies ordinaires en faisant preuve, comme toujours, d'une écriture puissante et exigeante. Pour preuve l'éclat adamantin (p. 21) de son cou blanc, la carapace de sa poitrine, un prénom vivace, Iris (p. 35). éreinter les phrases (p. 36). Il est dans son orbe (p. 38). Grand-mère égrotante (p. 40). Je ne suis pas la seule à vanter son art de la juxtaposition d'adjectifs qui apportent de la densité au texte, ce qui n'exclut pas des moments qui font crier les émotions, en employant un verbe surprenant, à la manière d'un oxymore. Pour mieux faire ressentir la solitude ça gueule en silence (p. 36) le besoin de contact.

Elle fait entendre ce que la narratrice pense du monde .... Son grand-père Augustin, la crème des hommes (p. 17) à en croire sa grand-mère. La capacité de recommencement des femmes, et des hommes parfois, me terrasse, et m'émeut.(...) C'est chaque jour et au bout des jours ça fait une vie. (p. 27) . Et soudain la narratrice lâche son sujet pour avouer un petit quelque chose de personnel. Ainsi (p.31) la retraite c'est une question de discipline. Il faut faire attention, se lever à heures régulières, ne pas rester en pyjama toue la matinée, sortir pour les courses avec une liste et le caddie puisque, maintenant, on a le temps, mais ne pas laisser les travaux domestiques se dilater et manger la vie.

Nos vies sont celles de personnages de papier mais aussi un peu les nôtres, avec tout ce qu'elles peuvent recéler d'espoir et de renoncement ... ce qui n'est pas si ordinaire en fin de compte.

Nos vies de Marie-Hélène Lafon, chez Buchet Chastel, en librairie depuis le 17 aout 2017

mardi 5 septembre 2017

Légende d'un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant et Gabriëlle de Anne et Claire Berest

Même si vous n'avez de Robert Desnos (1900-1945) que des souvenirs confus remontant à vos années de primaire (qui n'a pas appris une de ses Chantefables ?) vous entrerez facilement dans le livre que Gaëlle Nohant consacre à la Légende d'un dormeur éveillé.

Elle nous invite à un voyage dans le temps et dans l'espace, faisant revivre le Paris des années folles avant l'époque, plus tragique, de la Seconde Guerre mondiale.

Je ne sais plus si je l'ai lu avant ou après Gabriële de Anne et Claire Berest mais j'ai trouvé une proximité d'atmosphère, évidemment puisque les protagonistes ont vécu au même moment et se sont sans doute rencontrés. Le lien entre Desnos et Gabrielle s'établit très vite et on les voit quasiment se frôler à Montparnasse.

Anne et Claire sont les arrière-petites-filles de Gabriële Buffet-Picabia. A 27 ans, indépendante, musicienne, féministe avant l’heure, elle fait la connaissance de Francis Picabia, jeune peintre à succès et à la réputation sulfureuse au moment où il avait besoin d’un renouveau dans son œuvre.

Desnos possédait vraisemblablement au moins oeuvre du peintre puisque (p.46) Gaëlle Nohant écrit qu'il froisse la lettre et l'envoie rouler derrière une grande toile de Picabia.

Il est troublant de lire successivement deux romans, fondés l'un comme l'autre sur des faits réels, et de noter des points communs, même si les styles d'écriture sont très différents, ce qui est d'ailleurs fort intéressant. Car au-delà des éléments biographiques, sans nul doute rigoureusement exacts, on débusque une part d'invention qui présente des risques.

lundi 4 septembre 2017

Les grands esprits de Olivier Ayache-Vidal

Les grands esprits sont réputés pour avoir la capacité de s'attirer puisqu'il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas, et Olivier Ayache-Vidal a choisi ce titre en clin d'oeil à l'expression. Par dérision aussi à l'égard de ceux qui pourraient se croire supérieurs parce qu'ils évoluent dans un milieu social particulier.

J'ai du mal à écrire "favorisé" parce que, franchement, la première scène ne donne pas envie, mais alors pas du tout, de candidater à H4... pardon Henri IV. On ne souhaite à personne l'humiliation pratiquée gratuitement (et avec perversité) par le prof rendant les copies.
On aurait envie qu'il en bave pour comprendre la "vraie" vie. Ça tombe bien, il va enfin la connaitre, suite à une mission où il est condamné à se porter volontaire au cours d'une scène hilarante tournée dans le (vrai) cabinet d'un ministre.

A force de clamer haut et fort que les collèges de banlieue n'ont que des profs inexpérimentés et que le secret de la réussite est de donner le goût d'apprendre c'était fatal que François Foucault soit mis au pied du mur. Et le mur sera haut.

Le film sort le 13 septembre. Je l'ai vu en avant-première un jour de rentrée. Aucun masochisme de ma part : le scénario est excellent et on oublie qu'il a été écrit avec un matériau authentique rassemblé pendant trois ans passés en milieu scolaire. On est embarqué dans cette histoire qui ne ressemble pas à toutes les démonstrations qu'on a déjà entendues sur la jeunesse de la banlieue et qui a évité l'écueil du documentaire.

dimanche 3 septembre 2017

Mademoiselle à la folie ! de Pascale Lécosse

J'ai un peu, beaucoup ... aimé cette Mademoiselle à la folie !

La vie de Catherine Delcour est réglée comme du papier à musique. La comédienne a essuyé des revers mais elle sait comment régler les aléas. C'est simple : elle a l'échec en horreur et une volonté de fer. Ce ne sont pas quelques trous de mémoire ou la disparition d'un sautoir de perles qui vont la mettre à terre. Il suffira de noter l'essentiel dans un carnet pour donner l'illusion.

Le lecteur est hameçonné dès les premières pages par la volonté de fer de cette femme qui se dope au Ruinart. Mais il est troublé par les inquiétudes de Mina, l'assistante-amie-confidente de Catherine depuis 18 ans qui, parfois prend la parole entre les lignes pour donner un autre éclairage.

L'écriture de Pascale Lécosse est nerveuse, efficace, dialoguée sans excès. Je vous invite à relire ce (petit) roman quelques jours après l'avoir terminé. Je prends le pari que vous verrez les choses d'un autre oeil. J'ai désormais beaucoup de tendresse pour le personnage de Catherine. Je n'avais pas autant perçu la gravité de la situation la première fois.

C'est un (premier) roman fort réussi. Certes j'aime le théâtre où je vais souvent et l'atmosphère des soirs de Première ou de Dernière m'est familière. Mais j'ai aimé suivre l'interrogation sur les honneurs, la gloire et le bonheur quand il n'obéit aux caprices. Sur l'amitié aussi qui pourrait tout autant flancher que la mémoire.

Catherine s'est-elle jamais remise de sa fausse couche ? Est-elle surmenée ? Aurait-elle le blues le cinquantaine alors qu'elle n'a que 48 ans ? Joue-t-elle la comédie à son entourage par simple caprice en reprenant à son compte la réplique de Maude : je veux mourir vivante (p. 72) ? Qui ne voudrait pas retenir le temps qui file (p. 80) avant de tirer sa révérence avec panache ? Est-ce possible sans aide ?

L'auteure traite avec finesse et humour un sujet qui menace de plus en plus de personnes jusqu'à la folie ...

Mademoiselle à la folie ! de Pascale Lécosse, éditions La Martinière, en librairie depuis le 17 août 2017

samedi 2 septembre 2017

Stéphane Vandermeersch, le boulanger pâtissier roi du kouglof

La première fois qu'on croque dans une bouchée d'un kouglof réalisé par Stéphane Vandermeersch est inoubliable.

Je me souviens de cet instant, dans la Brasserie Bofinger, le soir de la présentation de la dernière édition des Guides Pudlo Alsace et Lorraine.

Fondant, moelleux, parfumé ... une surprise éblouissante qui surpassait de très loin tous ceux dont j'avais pu me régaler lorsque je vivais en Alsace.

J'ai voulu en connaitre la provenance et ô surprise cette splendeur sortait du four d'un boulanger installé à Paris, dont j'ai fait la connaissance le soir-même avec bonheur.

Je suis allée le rencontrer avenue Daumesnil, dans l'atelier qui jouxte sa boutique, presque sous la bénédiction de la statue dorée de la porte du même nom, depuis 1999.

Des prix à foison
Stéphane Vandermeersch a reçu de multiples distinctions. Sa galette des rois a été plébiscitée par le Figaro en 2001. Il a été classé 1er par le Figaroscope en 2009 pour son millefeuille. Il fut labellisé "Meilleure Boulangerie de Paris" par l’émission La Meilleure Boulangerie de France sur M6 en 2013 et ses kouglofs sont salués par toute la profession. Il a été élu boulanger de l'année par Gilles Pudlowski en 2015. Les récompenses sont régulières, et amplement méritées.

Ancien collègue de Christophe Michalak, Arnaud Lahrer ou encore Claire Damon...
Vandermeersch est un nom flamand et pourtant le boulanger est normand, originaire de Pont-Audemer. On aimerait écrire qu'il est tombé dans le pétrin tout petit (il avait une tante boulangère) mais la légende n'est pas validée. Comme beaucoup de jeunes il a subi une orientation par défaut. La boulangerie n'était pas une vocation. Il commence l'apprentissage chez un certain monsieur Blanc, qui fut un excellent maitre puisque Stéphane ne garde de cette période que d'excellents souvenirs. Il peut alors poursuivre chez sa tante à Evreux, rue de la Harpe.

Une rencontre sera déterminante l'année de ses 27 ans. Elle se passe lors d'une démonstration à Villepinte, où Pierre Hermé réalise des biscuits pour la maison Fauchon (où il sera 14 ans chef pâtissier). L'homme était peu bavard, Stéphane pas davantage, mais il ose exprimer son souhait de travailler auprès de lui. Le pâtissier lui tend sa carte de visite en suggérant d'envoyer un CV.

vendredi 1 septembre 2017

Il n'y a pas Internet au paradis de Gaëlle Pingault aux éditions du Jasmin

J'ai beaucoup lu cet été, comme tous les ans, et j'ai plusieurs vrais coups de coeur. Difficile donc d'élire celui par lequel la rentrée va s'installer sur le blog. Ma préférence va se porter sur un premier roman, pour lequel un "petit" éditeur a pris des risques, Il n'y a pas Internet au paradis.

Je ne suis pas tombée par hasard sur ce titre énigmatique. J'en ai découvert un extrait parmi la cinquantaine rassemblée dans l'opus 2017 du Prix Hors concours.

Et surtout je m'étais déjà trouvée sous le charme de l'écriture de l'auteure, Gaëlle Pingault dont les nouvelles, chacune totalement différente de la précédente, rassemblées dans Ce qui nous lie m'avaient beaucoup plu il y a cinq ans. Je n'avais pas oublié son style.

Gaëlle Pingault, née en 1976, est orthophoniste. Elle travaille en région parisienne mais son cœur n'oubliera jamais la Bretagne. Elle s’est mise à écrire à la suite d’un pari. Ce qui nous lie faisait suite à On n’est jamais préparé à ça (Prix Nouvelles d’automne 2010), tous deux aux Éditions Quadrature.

Elle aurait pu poursuivre dans cette veine de la nouvelle où elle excelle mais le sujet de Il n'y a pas Internet au paradis est trop dense pour ne pas mériter un livre entier. Il s'est imposé suite à un évènement qu'elle a vécu (moins tragiquement que ses personnages) de l'intérieur et dont elle a suivi le déroulement avec une intensité qui aurait pu être foudroyante : le harcèlement dans l'univers professionnel.

Alex en meurt. On l'apprend tout de suite. Il laisse une veuve qui est confrontée, non seulement au travail de deuil mais aussi à la culpabilité et à la colère, posant la question de la vengeance ... ou du pardon, à moins qu'Aliénor ne réussisse à s'engager sur la voie de la résilience.

La force de ce roman (que j'ai lu en numérique et soit dit en passant je ne résiste sur ce type de format que si le "livre" est excellent) tient à la qualité de l'écriture mais aussi à la construction, alternant le présent avec des retours en arrière, usant du tutoiement pour maintenir Alex aussi vivant que possible. La fiction est nourrie d'anecdotes et d'éléments autobiographiques. Le scénario est plus que plausible et le climat décrit par l'auteure est totalement crédible. Les chapitres sont enrichis de faits d'actualité réels et de citations que l'on reconnait facilement puisqu'ils apparaissent en italiques.

Je me trouvais cet été au Mexique et les quelques brèves économiques qui arrivaient sur mon téléphone sur les dernières évolutions politiques en France me confirmaient que hélas ce livre va être longtemps d'actualité. Il se trouve que je connais de l'intérieur le sujet traité et j'ai été surprise que les mots de Gaëlle Pingault sonnent aussi justes, comme si elle avait eu la capacité de puiser des dialogues directement dans mon cerveau quand je portais un rail de chemin de fer sur chaque épauleOn croit vivre quelque chose d'exceptionnel et on s'aperçoit que ce moment s'inscrit (encore hélas) dans l'universel.

Les premières pages nous immergent en pleine tragédie mais l'auteure ne s'est pas interdit l'humour qui surgit inopinément, comme dans la vraie vie, et qui fait l'effet d'un piment : il aide à avaler ce qui, sans lui, serait fade.

Je ne parlerai pas de mon expérience personnelle sur mon blog. J'ai tourné la page. Mais la violence des faits ne s'oublie pas. Malgré tout j'ai éprouvé un énorme plaisir de lecture, presque comme si, malgré elle, Gaëlle Pingault avait assouvi une soif de vengeance contenue depuis des années. Quelques larmes ont pointé mais le rire aussi, souvent.

Une puissante omerta, comparable à celle qui occultait les violences conjugales il y a vingt ans, permet au monde du travail de continuer des pratiques qui ne devraient pas être tolérées. Ce n'est pas parce que cela arrive à votre voisin que vous en serez épargné. Tout échappe à la logique, si ce n'est la logique du plus fort ... C'est bien cela. Drôle d'époque, où le travail, brandi comme émancipateur, est dans les faits régulièrement un lieu de maltraitance.

Je me suis demandé si ce type de harcèlement existait partout. On le connait aux Etats-Unis, c'est indéniable. Je me pose la question pour le Mexique et je n'ai pas de réponse. En tout cas les méthodes qui sont dénoncées dans le livre expliquent peut-être pour partie l'attrait des jeunes pour d'autres pays. Ils sont de plus en plus nombreux à partir. Quant aux plus âgés, déjà touchés par la problématique, beaucoup font le choix de ne plus être "licenciables", en s'installant en indépendant ou en s'assurant une sécurité de l'emploi comme fonctionnaire. On gagne beaucoup moins en contrepartie, mais c'est le prix à payer pour ne plus se retrouver en danger. Et on est je crois beaucoup plus heureux comme ça qu'auparavant. Le virage ne se prend pas en un jour…

Vous comprendrez que j'ai choisi cet ouvrage en ce jour de rentrée. Il résonne comme une mise en garde. Il y a suffisamment de fiction pour qu'il reste un roman sans devenir un témoignage de type "manifeste" autobiographique. Et puis surtout il y a un dénouement inattendu très satisfaisant, je n'en dirai pas plus. Ce livre est à lire et offrir sans modération. 

En filigrane on remarque une critique des réseaux sociaux. Qu'on se rassure dans quelques années nous en serons libérés car, c'est bien certain : il n'y a pas Internet au paradis. Espérons juste que le paradis existe.

Il n'y a pas Internet au paradis de Gaëlle Pingault aux éditions du Jasmin, en librairie le 1er septembre 2017

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