vendredi 1 septembre 2017

Il n'y a pas Internet au paradis de Gaëlle Pingault aux éditions du Jasmin

J'ai beaucoup lu cet été, comme tous les ans, et j'ai plusieurs vrais coups de coeur. Difficile donc d'élire celui par lequel la rentrée va s'installer sur le blog. Ma préférence va se porter sur un premier roman, pour lequel un "petit" éditeur a pris des risques, Il n'y a pas Internet au paradis.

Je ne suis pas tombée par hasard sur ce titre énigmatique. J'en ai découvert un extrait parmi la cinquantaine rassemblée dans l'opus 2017 du Prix Hors concours.

Et surtout je m'étais déjà trouvée sous le charme de l'écriture de l'auteure, Gaëlle Pingault dont les nouvelles, chacune totalement différente de la précédente, rassemblées dans Ce qui nous lie m'avaient beaucoup plu il y a cinq ans. Je n'avais pas oublié son style.

Gaëlle Pingault, née en 1976, est orthophoniste. Elle travaille en région parisienne mais son cœur n'oubliera jamais la Bretagne. Elle s’est mise à écrire à la suite d’un pari. Ce qui nous lie faisait suite à On n’est jamais préparé à ça (Prix Nouvelles d’automne 2010), tous deux aux Éditions Quadrature.

Elle aurait pu poursuivre dans cette veine de la nouvelle où elle excelle mais le sujet de Il n'y a pas Internet au paradis est trop dense pour ne pas mériter un livre entier. Il s'est imposé suite à un évènement qu'elle a vécu (moins tragiquement que ses personnages) de l'intérieur et dont elle a suivi le déroulement avec une intensité qui aurait pu être foudroyante : le harcèlement dans l'univers professionnel.

Alex en meurt. On l'apprend tout de suite. Il laisse une veuve qui est confrontée, non seulement au travail de deuil mais aussi à la culpabilité et à la colère, posant la question de la vengeance ... ou du pardon, à moins qu'Aliénor ne réussisse à s'engager sur la voie de la résilience.

La force de ce roman (que j'ai lu en numérique et soit dit en passant je ne résiste sur ce type de format que si le "livre" est excellent) tient à la qualité de l'écriture mais aussi à la construction, alternant le présent avec des retours en arrière, usant du tutoiement pour maintenir Alex aussi vivant que possible. La fiction est nourrie d'anecdotes et d'éléments autobiographiques. Le scénario est plus que plausible et le climat décrit par l'auteure est totalement crédible. Les chapitres sont enrichis de faits d'actualité réels et de citations que l'on reconnait facilement puisqu'ils apparaissent en italiques.

Je me trouvais cet été au Mexique et les quelques brèves économiques qui arrivaient sur mon téléphone sur les dernières évolutions politiques en France me confirmaient que hélas ce livre va être longtemps d'actualité. Il se trouve que je connais de l'intérieur le sujet traité et j'ai été surprise que les mots de Gaëlle Pingault sonnent aussi justes, comme si elle avait eu la capacité de puiser des dialogues directement dans mon cerveau quand je portais un rail de chemin de fer sur chaque épauleOn croit vivre quelque chose d'exceptionnel et on s'aperçoit que ce moment s'inscrit (encore hélas) dans l'universel.

Les premières pages nous immergent en pleine tragédie mais l'auteure ne s'est pas interdit l'humour qui surgit inopinément, comme dans la vraie vie, et qui fait l'effet d'un piment : il aide à avaler ce qui, sans lui, serait fade.

Je ne parlerai pas de mon expérience personnelle sur mon blog. J'ai tourné la page. Mais la violence des faits ne s'oublie pas. Malgré tout j'ai éprouvé un énorme plaisir de lecture, presque comme si, malgré elle, Gaëlle Pingault avait assouvi une soif de vengeance contenue depuis des années. Quelques larmes ont pointé mais le rire aussi, souvent.

Une puissante omerta, comparable à celle qui occultait les violences conjugales il y a vingt ans, permet au monde du travail de continuer des pratiques qui ne devraient pas être tolérées. Ce n'est pas parce que cela arrive à votre voisin que vous en serez épargné. Tout échappe à la logique, si ce n'est la logique du plus fort ... C'est bien cela. Drôle d'époque, où le travail, brandi comme émancipateur, est dans les faits régulièrement un lieu de maltraitance.

Je me suis demandé si ce type de harcèlement existait partout. On le connait aux Etats-Unis, c'est indéniable. Je me pose la question pour le Mexique et je n'ai pas de réponse. En tout cas les méthodes qui sont dénoncées dans le livre expliquent peut-être pour partie l'attrait des jeunes pour d'autres pays. Ils sont de plus en plus nombreux à partir. Quant aux plus âgés, déjà touchés par la problématique, beaucoup font le choix de ne plus être "licenciables", en s'installant en indépendant ou en s'assurant une sécurité de l'emploi comme fonctionnaire. On gagne beaucoup moins en contrepartie, mais c'est le prix à payer pour ne plus se retrouver en danger. Et on est je crois beaucoup plus heureux comme ça qu'auparavant. Le virage ne se prend pas en un jour…

Vous comprendrez que j'ai choisi cet ouvrage en ce jour de rentrée. Il résonne comme une mise en garde. Il y a suffisamment de fiction pour qu'il reste un roman sans devenir un témoignage de type "manifeste" autobiographique. Et puis surtout il y a un dénouement inattendu très satisfaisant, je n'en dirai pas plus. Ce livre est à lire et offrir sans modération. 

En filigrane on remarque une critique des réseaux sociaux. Qu'on se rassure dans quelques années nous en serons libérés car, c'est bien certain : il n'y a pas Internet au paradis. Espérons juste que le paradis existe.

Il n'y a pas Internet au paradis de Gaëlle Pingault aux éditions du Jasmin, en librairie le 1er septembre 2017

1 commentaire:

Fabienne a dit…

Pour moi aussi, ce livre est mon coup de cœur de l'été. Je connaissais l'écriture de Gaëlle Pingault que j'aimais déjà. Texte fort, fin, terriblement d'actualité. Ce livre mérite une belle visibilité.

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