mardi 5 septembre 2017

Légende d'un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant et Gabriëlle de Anne et Claire Berest

Même si vous n'avez de Robert Desnos (1900-1945) que des souvenirs confus remontant à vos années de primaire (qui n'a pas appris une de ses Chantefables ?) vous entrerez facilement dans le livre que Gaëlle Nohant consacre à la Légende d'un dormeur éveillé.

Elle nous invite à un voyage dans le temps et dans l'espace, faisant revivre le Paris des années folles avant l'époque, plus tragique, de la Seconde Guerre mondiale.

Je ne sais plus si je l'ai lu avant ou après Gabriële de Anne et Claire Berest mais j'ai trouvé une proximité d'atmosphère, évidemment puisque les protagonistes ont vécu au même moment et se sont sans doute rencontrés. Le lien entre Desnos et Gabrielle s'établit très vite et on les voit quasiment se frôler à Montparnasse.

Anne et Claire sont les arrière-petites-filles de Gabriële Buffet-Picabia. A 27 ans, indépendante, musicienne, féministe avant l’heure, elle fait la connaissance de Francis Picabia, jeune peintre à succès et à la réputation sulfureuse au moment où il avait besoin d’un renouveau dans son œuvre.

Desnos possédait vraisemblablement au moins oeuvre du peintre puisque (p.46) Gaëlle Nohant écrit qu'il froisse la lettre et l'envoie rouler derrière une grande toile de Picabia.

Il est troublant de lire successivement deux romans, fondés l'un comme l'autre sur des faits réels, et de noter des points communs, même si les styles d'écriture sont très différents, ce qui est d'ailleurs fort intéressant. Car au-delà des éléments biographiques, sans nul doute rigoureusement exacts, on débusque une part d'invention qui présente des risques.

Les deux livres parfois se font écho. Les découvrir depuis le Mexique où j'étais en vacances a sans doute influencé ma lecture. Je me suis sentie intensément parmi ces personnages, dans le Paris du siècle dernier. Je suis très admirative de la qualité du travail de Gaëlle Nohant et de Anne et Claire Berest. Je fus troublée d'apprendre (p. 50) que lorsqu'il a connu Youki (alors compagne du peintre Foujita) elle s'appelait encore Lucie, qui est le prénom de ma fille, auprès de qui je me trouvais cet été.

J'ai repensé à la visite que nous avions faite de la maison-atelier de Foujita dans la vallée de  Chevreuse, à Villiers-le-Bâcle (91) où il s'est installé en 1960, avec sa dernière épouse Kimiyo, après avoir habité Montsouris. Manifestement le peintre a conservé les mêmes codes de décoration que ceux qui sont décrits par Gaëlle Nohant. Et alors que je me plongeais le soir entre les pages de ces livres je visitais l'après-midi les maisons de Frida Kahlo et Diego Rivera ou je découvrais une oeuvre de Picabia au musée Soumaya de Mexico.

Quelle émotion quand (p. 380) Desnos promet à Youki : nous survivrons à nos peurs, je t'emmènerai au Mexique, ... laissant croire que c'est un eldorado, ce que je pense aussi d'ailleurs.

Le lecteur est vite en phase avec le poète qui, fréquemment (p. 22) a le pressentiment de ce qui adviendra. Cela lui arrive souvent. On devine son esprit envahi par les vers d'autres poètes, Apollinaire, Mallarmé, Rimbaud.

Apparaissent au fil des pages, aussi bien dans l'un comme dans l'autre des deux livres, des personnalités que l'on connait de nom, ou pour leur oeuvre, mais qui alors prennent réellement vie. J'ignorais le caractère, manifestement peu agréable d'André Breton.

Les dialogues abolissent le temps. Ainsi quand on demande à Desnos (p.103) s'il a fait une croix sur le surréalisme, il répond : J'ai fait une croix sur Breton, ce n'est pas pareil. Le surréalisme ne lui appartient pas, même s'il aimerait nous le faire croire.

On se surprend à découvrir un mode de vie qui ne figure pas dans les manuels que l'on a eu entre les mains à l'école, en particulier l'importance de l'opium.

J'avais une image plutôt floue de Desnos comme de Picabia. Elle s'est précisée et j'ai adoré le portrait de Gabriëlle, si moderne et si courageuse.

Ces voyages avec les mots sont très vivants. Je ne sais pas si les Halles évoquent pour les jeunes lecteurs autre chose qu'un centre commercial refait à neuf. Pour Desnos dont le père y était mandataire, au temps où c'était (p. 28) le cœur de Paris, son poumon, son estomac, il s'agissait de toute autre chose. Il était alors fréquent, comme Gaëlle Nohant le décrit, de voir se côtoyer des parisiens prenant un café avec des bouchers aux tabliers tâchés de sang attablés devant un plat de pieds panés.

J'ai souri aussi lorsqu'il accepte un Clacquesin à la crème de mûre (p. 121). Cet apéritif à la mode dans les années folles, composé d'extraits de pins de Norvège et d'une trentaine d'épices (cannelle, clous de girofle...) est devenu confidentiel et qui sait qu'il est encore fabriqué à Malakoff (92) ?

Tout ce qui est exprimé sur la poésie l'est avec élégance. Ma plume est une aile, et sans cesse, soutenu par elle et par son ombre projetée sur le papier, chaque mot se précipite vers la catastrophe ou vers l'apothéose. (p. 37) Elle est éphémère comme la vie, elle passe et traverse ceux qui savent la percevoir. (p. 219)

Mais la poésie n'est pas fragile : un poème a plus de force qu'un discours, par l'émotion qu'il fait naître. (p. 361) Hier soir j'en ai écrit un pour les enfants. Un mélange de réel et de fantaisie. Il s'appelle La Fourmi. Et Gaëlle nous donne ce texte que nous avons été si nombreux à apprendre à l'école primaire :
Une fourmi de dix-huit mètres
Avec un chapeau sur la tête 
Ça n'existe pas, ça n'existe pas

Une fourmi traînant un char 
Plein de pingouins et de canards
Ça n'existe pas, ça n'existe pas

Une fourmi parlant français 
Parlant latin et javanais 
Ça n'existe pas, ça n'existe pas
Et pourquoi… pourquoi pas

Le roman est très complet. Rien ne manque sans doute. Le poète a de nombreux talents. Il se lance (p. 184) dans la création d'une émission radio en hommage à Fantômas... au monde disparu d'avant guerre, les Apaches et les pierreuses, les omnibus à chevaux, la bourgeoisie capitonnée, les exploits de la bande à Bonnot.

Là encore ces mots font sens avec d'autres oeuvres, comme la bande dessinée Apache qui a remporté le Prix Polar SNCF il y a deux mois. Sans oublier l'évocation du Boeuf sur le toit où je suis allée tout récemment.
Il fut l'épicentre mondain des années vingt qui vit danser, chanter et battre le cœur du Tout-Paris. C'était alors le rendez-vous des artistes, écrivains, musiciens, créateurs et grands couturiers, mais le restaurant n'était pas encore installé à cette époque au 34 rue du Colisée. Il déménagea de nombreuses fois mais conserva toujours son nom, qui a même donné au jazz l’expression "faire un bœuf" - héritage probable des invitations lancées par Django Reinhardt à ses comparses en fin de concerts. "On se fait un bœuf ?" était devenu synonyme de "rendez-vous au Boeuf ... sur le toit".

La culture est un luxe inaccessible pour le public populaire. Grâce à la radio, Robert peut le faire voyager au-delà du toit de tôle de l'usine. Il pense à la ménagère qui allume son poste de TSF pendant qu'elle cuisine ou reprise. Au défi de la distraire en évoquant Léonard de Vinci, Diogène ou Marie Curie. (198)

Il faut atteindre la page 400 pour valider le titre de l'ouvrage, inspiré par un poème ... évidemment :
Je suis le veilleur du Pont au change
Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris
Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue,
Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse.

Des critiques littéraires analyseront les textes (très documentés) en rappelant les évènements essentiels qui ont marqué la vie de Desnos comme celle de Gabriële. J'ai préféré insister sur la trajectoire de deux personnes hors normes. Sur la détermination et le courage qu'il leur fallut.

Ce sont aussi deux très belles histoires d'amour, jalonnées l'une comme l'autre de périodes sombres qui font de ces êtres avant tout extrêmement humains... et éternellement vivants.

Gabriële de Anne et Claire Berest, chez Stock, en librairie le 23 août 2017

Légende d'un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant, Editions Héloïse d'Ormesson, en librairie le 17 août. Les numéros des pages correspondent à une lecture en format numérique de 544 pages.

Maison-atelier Foujita – 7, route de Gif  – 91190 Villiers-le-Bâcle. Entrée libre et gratuite. Ouverture habituelle les samedis de 14 heures à 17 heures  et  les dimanches de 10 heures à 12h30 et de 14 heures à 17h30. Visites sur rendez-vous en semaine les mercredis et vendredis matins. Renseignements et réservations au : 01.69.85.34.65.

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