jeudi 7 septembre 2017

Les deux frères et les lions de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

Quand vous arriverez au bout de l'allée menant au Théâtre de Poche vous serez étonné de voir quelques cageots exposant des pommes (à cuire), des pommes de terre, quelques grosses tomates et du basilic qui embaume.

La proposition tombait à pic pour moi qui n'avais pas eu le temps de faire quelques courses. J'ai toujours un sac fin plié dans mon sac. J'ai pris l'essentiel pour mon dîner.

C'était une idée de l'équipe artistique qui a remarqué cette pratique très courante dans les iles anglo-normandes où sont installés les deux milliardaires dont l'histoire véritable a inspiré à Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, à l'issue d'un gros travail d'enquête, le conte qu'il nous raconte sur la scène avec Lisa Pajon ou Romain Berger (en alternance).

Le projet initial – commande d’écriture de Mona Guichard, directrice du Trident, scène nationale de Cherbourg – était de faire découvrir au grand public le droit normand qui a subsisté dans certaines îles anglo-normandes jusqu’au début du XXIe siècle. Ensuite la rencontre avec Sophie Poirey, maître de conférences en droit normand à l’université de Caen puis un voyage sur ces îles anglo-normandes ont nourri l’écriture des Deux frères et les lions.

La pièce dresse le portrait de deux frères, qui plus est jumeaux, issus d’un milieu pauvre qui vont devenir à la fin du XXe siècle la dixième plus grosse fortune de Grande-Bretagne. Mais alors qu’ils ont triomphé de tout, comment faire lorsqu’en 1990, ils veulent faire hériter leurs filles respectives? En effet le paradis fiscal sur lequel ils ont domicilié leur empire est régi par un droit dont la particularité est d’établir un mode successoral qui privilégie les héritiers de sexe masculin.

Ce spectacle, qui fut coup de cœur 2015 du club de la presse au Festival d’Avignon, va marquer la rentrée théâtrale parisienne. Ecriture, sujet et interprétation sont innovants et témoignent encore une fois du dynamisme du Théâtre de Poche.

Le parti-pris de l'humour pour raconter une double tragédie
Çà commence en chanson. Les deux comédiens déboulent en chantant et en entrainant les spectateurs dans la salle tout en les conviant à prendre le thé. Help yourself ! Et certains ne se font pas prier.

Le public sera fréquemment sollicité sur le mode de l'humour anglais. Les deux compères observent le rituel du tea-time dans leur château-bunker de Breqhou, au large de l’île de Sercq, confortablement campés dans leurs grands fauteuils Louis XIII devant une tapisserie de la Dame à la licorne. L'atmosphère est propice aux confidences.
Ils sont fiers, et il y a de quoi, de pouvoir afficher une telle réussite en étant partis de rien. Immigrés écossais dans un quartier populaire de la banlieue de Londres, élevés par leur mère, ils ont seize ans au milieu des années 1950 et connaissent la violence de la rue. Cette enfance contraste avec celle de leurs filles majors à Cambridge.

Interpréter des jumeaux sans se ressembler comme deux gouttes d'eau n'est pas aisé. Les deux comédiens y parviennent en jouant sur la diction, en s'adressant de concert à la salle et en agissant souvent par mimétisme, dans le même rythme, l'un commençant une phrase, l'autre la finissant, dans des costumes décalés qui font oublier leur âge de soixante-dix ans.

Plus nous gagnons de l’argent
Plus nous nous aimons mon frère jumeau et moi (...)
Il est bon ce thé mon frère
Oui mon frère il est bon

Ils ressuscitent les deux gamins, vendeurs à la criée du Daily Telegraph. Ils sont les premiers à imaginer les avantages d’un abonnement pour la presse quotidienne mais on ne les écoute pas pour la seule raison qu’ils viennent d’un mauvais quartier.
Cette stigmatisation du fait de leurs origines va les endurcir. La revanche devient leur unique objectif.  A deux on est plus fort. Ils se sentent invincibles alors qu'ils n'ont rien. Leur but est "simple" : conquérir le monde. Avec une seule devise qu'ils clament en boucle : discrétion et secret.

On est emporté dans le tourbillon de leur vie, dans un contexte historique et économique favorable  à qui ne craint pas de travailler dur : l’industrialisation de l’Angleterre, les trente Glorieuses puis l’essor du capitalisme et ses dérives au cours des années 1980-1990, avec les sociétés écran ou off-shore.

Leurs idées font mouche à tous les coups. Ils rachètent même le Daily Telegraph, ultime vengeance. Mais leur empire pourrait s'écrouler puisque le droit (normand) les empêche de léguer leur empire à leurs filles.
Une détermination à toute épreuve
On ne lâche jamais. Ils finiront par avoir raison des normands qui doivent renoncer à leur ancien droit coutumier. La Cour Européenne des Droits de l’homme tranchera en leur faveur en 2010.

Le spectacle alterne entre du théâtre-récit et des séquences plus cinématographiques dans lesquelles les deux frères se mettent à jouer devant nous les moments-clefs de leur ascension spectaculaire. Leur première nuit dans un hangar glacial est hurlante de vérité. En tant que spectateur on oscille entre la compassion et le dégout, lorsqu'ils affichent un mépris monstrueux pour leurs semblables.

On assiste à la montée en puissance des deux frères s'appuyant sur chaque faille du système économique pour accroitre leur fortune, sans aucun état d'âme, même si leur empire se forge au dépens des plus pauvres, en évitant au maximum d’avoir affaire à l’État ... qui est, selon l'économiste Keynes,  le plus grand escroc que la terre ait jamais porté.

Ils ne sont jamais allés à l'école mais ils apprennent vite de la vie. Ils furent les premiers à délocaliser leurs entreprises, premiers à créer des filiales dans des paradis fiscaux pour échapper à la politique fiscale des États, premiers à mettre en place un système de spéculation  financière ... dans une discrétion salutaire. La preuve, qui connait leur existence ? Leur nom n'est pas révélé au cours du spectacle, mais il est accessible sur Internet pour qui voudrait en savoir plus.

A la fin un échange de quelques minutes est proposé par les comédiens avec le public pour poursuivre la réflexion, notamment sur la gémellité et autour des particularités du droit normand dont un abrégé est distribué à la sortie.

Lisa Pajon, interprète le second frère en alternance. Elle était sur scène le soir de ma venue. Sa complicité avec Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre est parfaite. Ils ont fondé ensemble le Théâtre Irruptionnel en 2003 suite à leur sortie du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris et ont déjà présenté une dizaine de spectacles.

On pourra la voir cette saison dans Le Menteur de Pierre Corneille sous la direction de Julia Vidit au Théâtre de la Tempête et en tournée dans toute la France.

Les deux frères et les lions
Texte de Hédi Tillette De Clermont-Tonnerre, avec la participation de Sophie Poirey, maître de conférences en droit normand à l’université de Caen 
Mise en scène Vincent Debost et Hédi Tillette De Clermont-Tonnerre
Avec Lisa Pajon ou Romain Berger (en alternance) et Hédi Tillette De Clermont-Tonnerre, et la participation de Christian Nouaux
Au Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris
Depuis le 1er septembre 2017 - Du mardi au samedi à 19h, dimanche 17h30
Relâches exceptionnelles les 8 et 9 novembre
Spectacle conseillé à partir de 12 ans
Renseignements et réservations par téléphone : 01 45 44 50 21
Offre de lancement 50% de réduction du 1er au 9 septembre, puis 30% du 10 au 17. 

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