mardi 17 octobre 2017

Strada Zambila de Fanny Chartres

Strada Zambila, c'est le nom de la rue où vit Ilinca, qui souffre de l'absence de ses parents partis travailler en France pour quelques mois afin de pouvoir offrir une vie meilleure à leur famille.

C'est une logique qui n'est pas du goût de la jeune collégienne qui estime que rien ne vaut la peine de quitter ceux qu'on aime. La perspective de passer Noël loin de ses parents la met en colère et elle ne cache pas la violence de ses émotions quand elle a l'occasion de discuter sur Skype avec sa mère.

Elle est pourtant entourée d'amour par ses grands-parents Bunicu et Bunica venus s’installer dans le petit appartement avec leurs huit chats pour que les enfants puissent conserver leurs habitudes, leurs repères, leur école et leurs amis. (p. 18)

Cette histoire, qui est un premier roman, a été écrit par Fanny Chartres qui est française. Elle nous fait découvrir les motivations qui poussent les roumains à s'expatrier tout autant que les a priori qui résistent en Roumanie à propos de la réputation des Roms, démontrant combien le racisme est malheureusement universel et que l'exil est une médaille à deux revers.

Car c'est un fait de société. En Roumanie, un nombre important d'enfants vivent définitivement ou ponctuellement sans leurs parents. Dans le premier cas, il s'agit très souvent d'abandons. Dans le second, les parents partent à l'étranger plusieurs fois dans l'année pour travailler et faire vivre leur famille. Une expression désigne ce type d'émigrés. Ce sont les cueilleurs de fraises parce qu'à l'origine ils étaient recrutés pour effectuer des travaux agricoles.

Avant 1989, la motivation pour émigrer (quand on y parvenait) était d'échapper au communisme et à la dictature de Ceausescu. Aujourd'hui c'est pour fuir la pauvreté et la corruption. (p. 51)

Nous voyageons dans Bucarest à travers les yeux et la sensibilité de la jeune adolescente et ce roman, destiné à des lecteurs d'une douzaine d'années, a tous les ingrédients pour toucher aussi les adultes. On sent qu'il repose sur du vécu. La poésie qui se dégage des descriptions des différents quartiers ne peut pas sortir uniquement de l'imagination de l'auteure. On la sent bien palpable. C'est même une véritable ode à cette ville qu'on peut lire p. 131.

On aimerait nous perdre dans le dédale des rues, traverser le marché aux fleurs George Coșbuc, plonger dans la piscine du Parc Floreasca, glisser sur la piste de la patinoire de la promenade, grimper les cent marches de la rue Xenofon, apprécier l'immensité de la Maison du peuple, découvrir la Poste de la rue de la fabrique d'allumettes, s'étonner des bulles rouges du kilomètre zéro (p.71), se laisser secouer par le tramway, ou bavarder avec un chauffeur de taxi, et puis nous régaler d'un des nombreux plats dont elle parle avec gourmandise au fil des pages.

Alors qu'on commence en France à employer communément le terme de "hygge" par lequel les danois désignent une atmosphère intime et sensible pour apprécier les choses simples de la vie avec les personnes qui nous sont chères, on découvre son pendant roumain avec Fanny Chartres. C'est le "dor", qui désigne en roumain à la fois l'attente, le manque et le regret (p. 67). Quelque chose qui ressemble à une forme de dépression qui grandit dans le coeur de l'adolescente : à force de voir s'en aller les gens auxquels on est attachés, on finit par ne plus s'attacher à quiconque.

Chaque enfant réagit à sa façon. Zoé, la plus jeune, continue de s'émerveiller de tout mais Ilinca s'approche de la dépression. C'est l'art qui va la maintenir à flots. Elle se passionne pour la photographie et immortalise les vestiges de leur ancienne vie de famille. La jeune hypersensible tient aussi grâce aux petits mots à visée philosophique que sa grand-mère glisse dans des endroits incongrus, comme celui-ci (p. 41) : Ton coeur est un accordéon, il faut respirer pour que la musique s'en échappe.

Et puis il y a Florin, avec qui se lie Ilinca sans remarquer la particularité de ses cheveux noirs et sa peau sombre. Elle ne voit que son coté joyeux et apaisant ... et ses yeux bleus. Le garçon est Rom, ce qui à Bucarest peut attirer bien des ennuis. C'est ensemble qu'ils vont se soutenir en s'associant pour remporter un concours national de création en poésie, prose, dramaturgie, photographie ou arts plastiques dans le cadre scolaire.

Les choses ne sont pas si mal faites qu'il n'y parait puisque les deux ados ont des talents complémentaires.

Fanny Chartres, qui est née en 1980, connait bien l'univers des livres puisqu'elle a été bibliothécaire en France avant d'intégrer l'Institut français de Bucarest en tant que responsable du Bureau du livre pour quelques mois. Elle a ensuite été recrutée au service de presse de l'Ambassade de France, puis au Lycée français en tant que documentaliste. Elle est restée finalement presque dix ans dans ce pays dont elle a saisi toute la dimension poétique, autant dans la langue (dont elle est devenue traductrice) que dans la manière des habitants de considérer les rapports humains.

Elle a repris son métier de bibliothécaire mais sans perdre le virus de l'écriture. On attend son second roman pour le printemps 2018. Je n'ai qu'un minuscule reproche à lui faire, en me situant à la place des normands, dont je connais la susceptibilité à propos de la manière de réduire le Calvados à du calva (p. 130). A son corps défendant, Fanny Chartres n'est pas originaire de cette région mais d'une ville de Loire-Atlantique.

Profitez des vacances pour entreprendre ce voyage en Roumanie en compagnie de belles âmes. Le roman est tendre, et au final lui aussi joyeux et apaisant car l'humour n'en est pas absent.

Strada Zambila, de Fanny Chartres, illustration de couverture d'Iris de Moüy, École des Loisirs, collection Neuf, en librairie depuis le 11 janvier 2017, sélectionné pour le Prix Gulli 2017

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