lundi 4 mai 2015

Inauguration du 60ème Salon de Montrouge (92)

(nouvelles photos ajoutées le 20 mai 2015)

Je connais assez bien les salons artistiques des environs de la capitale. Celui de Montrouge s'en distingue magistralement. Vu depuis la silhouette de Coluche en salopette, et sous la houlette protectrice de Molière, Boileau, Papin et Lavoisier, dont les statues se dressent à ses pieds, le beffroi fait de l'oeil au passant qui, je l'espère, ne résistera pas à y grimper puisque l'exposition est ouverte, comme le souligne l'affiche, en entrée libre, jusqu'au 3 juin.

Le programme inclut des animations, des visites guidées, des expositions hors les murs ... qui sont offertes pour la première fois et que vous repérerez sur le site dédié.

En tant qu'artiste invité, Jean-Michel Alberola a réalisé l'affiche de la manifestation à partir d'un cliché d'un lustre de l'ancien foyer du Beffroi, ce qui est particulièrement judicieux.

Il présente ses dernières oeuvres l'étage au-dessus du Salon proprement dit qui déploie le travail de 60 artistes émergents, qui bénéficient ici d'un tremplin reconnu au niveau européen.
La scénographe matali crasset (dont le nom s'orthographie sans majuscules) a créé une déambulation (il ne s'agit en aucun cas d'un parcours) ponctuée de chandeliers brandissant les noms des artistes. 

Le processus de sélection reflète le paysage artistique contemporain. Cette découverte suscitera de nombreux coups de coeur. J'ai tenu à vous montrer l'essentiel des miennes ce qui a donné lieu à beaucoup de photos dont voici la première, qui demeure elle aussi dans la métaphore de la lumière avec une évocation du Roi Soleil.

La peinture de Raphaël Barontini est chargée de références. Marqué par la créolisation, son travail renvoie à la langue appartenant à une minorité dominante phagocytant une majorité dominée, dans une ambiance carnavalesque.
Une fois l'article déployé vous pourrez apprécier la diversité des oeuvres en cliquant sur la première photographie pour ouvrir l'ensemble en diaporama.

La spécificité du Salon de Montrouge :
Il est rare de pouvoir clamer une aussi belle longévité et rester jeune et Jean-Loup Metton, le Maire de Montrouge a de quoi être fier. A quelques centaines de mètres de Montparnasse, le Salon est devenu au fil du temps un tremplin pour l'art contemporain, avec une focalisation spécifique sur la création émergente, toutes disciplines confondues, depuis une dizaine d'années en portant l'attention sur des talents quasi anonymes. Cette manifestation est de ce fait sans équivalent en France. On peut s'accorder qu'il a effectivement quelque chose d'ébouriffant, pour reprendre le mot du maire.

Un espace de découvertes :
Montrouge se targue, à juste titre, d'avoir révélé de grands artistes comme Hervé Di Rosa (1981) à l'âge de 22 ans et accéléré la carrière de nombreux, comme Carole Benzaken ou Théo Mercier (qui remporte un vif succès à la FIAC un an après Montrouge), Pascal Pinaud ou Philippe Cognée pour n'en citer que quelques-uns, sans parler de Jean-Michel Alberola qui y fut sélectionné trois ans de suite.

Le processus de sélection :
Pour candidater aujourd'hui il faut satisfaire deux critères : être au début de sa carrière (ne pas avoir de galerie attitrée, ne pas avoir déjà présenté son travail à un large public) et avoir un lien fort avec la France qui peut être leur nationalité, leur lieu de résidence, leurs études, etc. Aucune exigence relative à la formation initiale ou l’âge des candidats n’est requise.

L'intégralité des 3000 candidatures reçues entre septembre et novembre a été examinée par Stéphane Corréard, Commissaire du Salon (expert, critique et collectionneur) et son adjoint Augustin Besnier. Ils ont présélectionnés 200 dossiers pour les soumettre à un Collège Critique qui est renouvelé chaque année aux deux-tiers, aucun membre ne pouvant y siéger à plus de deux reprises.
Comme chaque année, il a regroupé en 2015 des personnalités d’horizons très variés, amenées à assumer une position critique dans le champ de l’art contemporain : journalistes, critiques ou historiens d’art, directeurs d’institutions, artistes, écrivains, mais aussi galeristes ou collectionneurs.

Les 17 membres ont réfléchi jusqu'en janvier pour se prononcer en faveur de 60 artistes. Ils ne se livrent pas à des votes mais suivent leur désir de s'impliquer chacun en faveur de un à six artistes qu'ils vont accompagner dans le choix des oeuvres qui seront exposées (et qui peuvent être créées après la sélection), et assister pour l'accrochage. Ce sont eux qui écriront les textes de présentation que l'on retrouve dans l'exposition sous forme de cartel mais aussi dans le catalogue (très bien conçu !) et sur Internet.

Les artistes sélectionnés composent une sorte d'échantillon représentatif, d'une part des 3000 candidatures, d'autre part de chacun des tendances et des courants qui semblent émerger en ce moment. Autrement Montrouge est "The place to be" pour les jeunes artistes.

Une manière d'exposer propre à Montrouge :
C'est matali crasset qui scénographie l'espace depuis l'arrivée de Stéphane Corréard à la tête du Commissariat. Après le vert puis le jaune, l'an dernier, elle a choisi la couleur rouge pour célébrer le soixantième anniversaire.
Elle pense la manière d'exposer loin du classicisme des espaces vides et impersonnels des "white cubes" habituels. Elle revendique le décalage avec le principe de petites alcôves ponctuant des chemins de traverse. Les cartels sont supportés par des bougies rétroéclairées, symbolisant à la fois l'anniversaire et la mèche de ces "bombes" artistiques ...

On peut être jeune et/ou autodidacte :
Le doyen a 61 ans et les benjamins ont 26 ans. François Malingrëy est l'un d'entre eux (qui remporte le Prix du Conseil départemental).
Ce jeune artiste nous livre des ambiances chargées et mystérieuses, à l'instar de la Regardeuse, une huile sur toile de grandes dimensions (170 sur 200 cm) réalisée l'an dernier.
On notera au passage que la peinture figurative a toujours une place dans la création contemporaine.
Certains ont changé de voie, comme Wei Hu, cinéaste, qui présente une vidéo dans laquelle un jeune photographe ambulant demande à des familles tibétaines de poser devant des fonds préparés.
D'autres sont autodidactes, comme en témoigne le parcours, néanmoins atypique de Caroline Ebin, ex audit financier chez Arthur Andersen. Elle réalise ses oeuvres à partir d'une photo prise avec son téléphone qu'elle agrandit à l'extrême en les ultrapixellisant avant de les imprimer sur des feuilles A4 qui seront un support pour sa peinture. La photo est ainsi un support plus qu'un sujet.
Elle puise son inspiration dans la peinture comme avec le Pape Innocent X de Velasquez qui fut repris avant elle par Bacon.
Mais elle peut aussi s'émouvoir du sort de chiens qui, avant d'être cuisiné en Chine comme de la viande de boucherie, sont rasés et mis à tremper dans un baquet.

Les feuilles composent une mosaïque qui peut être marouflée sur une toile ou plus simplement épinglée, voire même patafixée. Cette dernière méthode permet à l'artiste de décrocher une oeuvre grand format, pour la transporter dans une simple chemise comme elle faisait sans doute avec les analyses économiques.

Chaque artiste entretient un lien très fort avec la France :
Comme Karolina Krasouli, née à Athènes, et qui a étudié en France,. Ses enveloppes aquarellées évoquent Emily Dickinson. leur disposition sur un pan entier de mur est plutôt émouvante, surtout pour moi qui achève la lecture de Un roman anglais, dans lequel Stéphanie Hochet reprend quelques-uns des poèmes qu'elle écrivait sur des enveloppes.
Comme aussi Tarik Kiswanson, artiste d'origine suédoise. Il a travaillé avec son père, souffleur de verre, et réalise des séries qui croisent en quelque sorte des univers apparemment opposés. Il a ainsi créé des masques en laiton en conjuguant ceux que portaient des guerriers avec les niqabs qui recouvraient les femmes de la péninsule arabique jusqu’au XVIIIe siècle en soulignant l'ambiguité de leur nature. Leur taille est devenue trop grande ou trop petite pour être portés, d'autant que les bords sont coupants.
Révéler des pratiques d'artistes avant d'exposer des oeuvres :
Quand d'autres lieux choisiraient 200 artistes qui n'exposerait chacun qu'une oeuvre, Montrouge préfère limiter le nombre des exposants mais leur offrir de montrer plusieurs axes de leurs talents. C'est particulièrement important pour tous ceux qui appartiennent à la catégorie des "techniques mixtes". Le street art est présent sous la forme d'une pratique de l'espace urbain avec Lenardaki & Parisot. Et le soir du vernissage on a pu voir une performance organisée par Amélie Giacomini & Laura Sellies.

Des black boxes pour les vidéastes :
Elles sont alignées le long d'un mur pour leur permettre d'exposer leurs travaux à l'abri de la lumière. Et le spectateur-déambulateur passe du pictural au multimedia.
Avec, par exemple, Bénédicte Vanderreyndt (bras croisés à gauche sur la photo ci-dessus). Elle a reconstitué la chambre de trois adolescentes très différentes, mais ayant la caractéristique commune de mettre en scène leur vie sur les réseaux sociaux à travers des photos ou des messages. On assiste à une fiction en abîme, celle de l'artiste composant avec celle de chaque adolescente.
Nieto invite le spectateur à être actif et à jouer avec ses claviers. Il met en relation images video et objets dans une correspondance humoristique illustrant le perversionnisme. Passer un moment à explorer son travail est un moment au final réjouissant.

Le but n'est pas d'être consensuel mais de faire découvrir :
Il serait aberrant que tous les visiteurs aiment tout. La mission est remplie si nous réussissons à faire découvrir 4 ou 5 artistes, m'a confié Augustin Besnier au cours d'une visite guidée très intéressante juste avant la proclamation des résultats.

En ce qui me concerne ils sont bien plus nombreux et je partage son opinion quand il affirme que tous méritaient d'être primés. Je n'ai pas l'ambition d'être exhaustive dans mon compte-rendu mais de vous livrer une palette suffisamment large pour vous donner envie de vous déplacer. Car rien ne vaut la confrontation grandeur nature.

Je m'étais amusée à recenser les artistes qui m'attiraient en effectuant un petit tour du Salon avant d'entendre les explications d'Augustin pour ne subir aucune influence et il s'avère que j'avais photographié plus de la moitié des lauréats, ce qui ne signifie pas grand chose ... si ce n'est une certaine inclinaison pour l'art contemporain.
J'avais retenu la Maison close que Mathieu Roquigny a faite avec des cartes à jouer, et qui fera penser au Château de tôles de Stéphane Vigny visible dans le Parc Renaudel. Cet artiste que l'on qualifie d'adepte de l’absurde, disciple de Perec et de l’Oulipo,  obtient le Prix Kristal, décerné par un jury issu du Conseil municipal des enfants de la ville de Montrouge.
Et puis la Dépression tropicale et la video-performance de Kenny Dunkan dont le discours politique et social teinté d'humour a séduit l'association ADAGP. A partir de petites Tours Eiffel dorées qui sont vendues dans la rue, ce jeune antillais s’est confectionné une tunique qu’il a endossée et avec laquelle il est allé danser, sur le parvis du Trocadéro, avec en arrière plan la Tour Eiffel grandeur nature, sous les yeux ébahis des touristes et des marchands africains vendant ces mêmes petits fétiches.

Sa danse est magnifique et la captation (intitulée Udrivinmecraz) qui a été réalisée ne laisse rien transparaitre de l'oxymore entre la superficialité de son clinquant bouclier et la condition humaine des vendeurs à la sauvette. Les inégalités font mal comme il s'est d'ailleurs blessé au cours de la performance.
  
Je n'avais pas été indifférente à la bétonnière de William Boehl qui devait initialement accrocher des toiles. Cet objet hybride et bruyant rappelle la machine célibataire de Marcel Duchamp et la fabrication du vide qui se contemple.
Le jury, présidé par le cinéaste Olivier Assayas, n'a pas exprimé ses critères mais cet artiste a été choisi, ex-aequo avec Marion Bataillard (à gauche ci-dessous) pour recevoir le Grand Prix.
Les univers de ces deux artistes sont très éloignés l’un que l’autre. Marion a le pinceau délicat. On pense cette fois à Balthus, le regard perdu dans la mise en scène de ses portraits d'autoportraits.
La distinction du sculpteur ne fera pas l'unanimité mais au risque de me répéter ce ne serait pas logique que tous les avis soient consensuels. Le Salon est d'ailleurs ouvert aussi à l'art brut et aux nouvelles technologies qui occupent un espace dédié, entièrement moquetté de rouge, au centre du dispositif, à la croisée des grands axes. Cinq bourses d'aide à la production ont été décernées par Ekimetrics, conseil en performance marketing et media, à des artistes utilisant les pratiques liées à Internet, aux données numériques, à la technologie et aux réseaux d’informations.

Une exposition au Palais de Tokyo à l'automne pour les premiers lauréats :
Outre François Malingrëy, William Boehl et Marion Bataillard, un quatrième artiste bénéficiera d’une exposition dans le cadre des Modules - Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent du Palais de Tokyo.
Il s'agit d'Arthur Lambert, Prix Spécial du jury, dont on a tous apprécié le sens du détail comme en témoigne ce focus sur Le Mage (gouache et dorure sur photo de 100 x100 cm). Son travail à la gouache et feuille d'or sur photo piézographique, par exemple Donum Dei, aux dimensions plus modestes (33 x 33 cm) est absolument époustouflant.
                  
Ouverture d'esprit et de regard en leitmotiv:
J'avais été attirée aussi par Clément Balcon, un sérigraphe qui maitrise admirablement le tramage de la quadrichromie. Il reproduit point par point les couleurs au crayon sur le papier, restituant à l'identique des images extraites de films pornographiques, juste avant les scènes emblématiques.
On pense à Warhol. L'oeil remarque alors une incongruité, un gribouillage qui semble altérer involontairement le dessin comme si l'artiste avait perdu le contrôle de la situation. Ces traits rageurs m'évoquent les graffiti enfantins qui surgissent précisément là où on ne les attend pas comme la manifestation d'un Moi qui souhaite être pris en compte.

Juste à coté, la peau d'ours à la pointe de graphite sur un canapé à motif floral de Marion Benard interpelle. Le papier peint est un objet récurrent de son travail, comme élément souvent perturbateur entre le mur et les objets domestiques et autres meubles qu'elle recouvre de la peinture verte utilisée sur les plateaux télé pour réaliser des incrustations d'images, et donc disparaitre ...
Pierre Buttin, a envoyé à un nombre important d’artistes français connus un petit carton blanc, afin qu’ils le signent et le lui retournent, lui permettant ainsi d’exposer 500 signatures, par ordre alphabétique, sur le mur du fond en écho au nombre requis pour se présenter aux élections présidentielles.

On reconnait des noms d'artistes révélés par le salon de Montrouge comme Hervé Di Rosa, Jean Michel Alberola, François Morellet, ou Rotraut, des célébrités à la signature lisible comme Mesnager, d'autres enfin énigmatiques que l'on pourra décrypter au moyen d'une liste à disposition du visiteur, comme Invader (ci-dessous au centre)
Cet artiste, Pierre Buttin, a un nom prédestiné. Il pratique la collection dans la droite ligne de On Kawara ou de Vittorio Santoro dont j'avais apprécié l'accrochage à l'Espace culturel Vuitton dans le cadre de l'exposition Correspondances, consacrée au Mail Art il y a deux ans. Certains penseront aussi à la suite numérique d'Opalka qui inspira Claudie Gallay pour son dernier livre, Détails d'Opalka.

Etre refusé n'est pas une fin en soi :
Marion Bataillard en sait quelque chose puisqu'elle a fait acte de candidature quatre ans de suite.

Un invité d'honneur particulier :
Il y eut Fernand léger, Jean Lurçat, Picasso ou Bourdelle, toujours un artiste majeur du XX° siècle, voici Jean-Michel Alberola qui d'ailleurs connait si bien les murs qu'il n'a sans doute pas longtemps hésité dans le choix de l'affiche.
Il a fait preuve d'un certain humour pour résumer la situation de l'art contemporain alors que Patrick Devedjan, nouveau président du Conseil départemental emploie l'image du kaléidoscope pour décrire le choix du jury.

Né en 1953 à Saïda en Algérie il a exposé au Salon en 1981, 1982 (date de sa première exposition aux ateliers de l’ARC, musée d’Art moderne de la Ville de Paris) et 1983. La même année, il présente sa première exposition personnelle à la Galerie Daniel Templon de Paris – qui le représente depuis plus de 30 ans. Il enseigne à l’Ecole des Beaux-arts de Paris depuis 1991. Le Palais de Tokyo lui consacrera une grande exposition personnelle en 2016.

A la fois peintre, sculpteur, cinéaste et créateur de livres et d’objets, il associe la pratique artistique, l’écriture et la parole : "Le peuple écrit sur les murs et les artistes ennuient le peuple (…). Pourtant les artistes voudraient encore être des guides et montrer les chemins de traverse afin de ne jamais cesser d’être en éveil, d’être subversifs. "

J'avais approché les oeuvres de cet artiste au cours d'une rétrospective que le Musée des Beaux-Arts de Nancy lui avait consacré en février 2009. J'en ai rendu copte dans un long article qui décrit sa démarche.
Les oeuvres, récentes présentées à l'étage, témoignent de la suite de l'évolution de sa réflexion. Son travail à partir de photos de Match et de Life sur les émeutes noires américaines dans les années soixante en est un exemple, comme celui-ci, Un groupe, acrylique sur papier peint en 2012 avec Ariane Alberola, Thomas Vergne et Marie Dupuis.
J'ai constaté qu'il était capable de faire mentir sa réputation de ne jamais venir aux vernissages et de n'accorder aucun entretien. Les artistes ont été heureux de l'avoir comme parrain.

Il ne faut pas manquer enfin de se laisser absorber par l'immense fresque de Moebius, autre enfant du pays, permanente sur le mur du foyer-bar.
60 ème Salon de Montrouge, du 4 mai au 3 juin 2015
Ouvert tous les jours de 12 à 19 heures
Le Beffroi, 2 place Emile Cresp
92120 Montrouge

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